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Nous avons un théâtre national qui peut dire "non" à une troupe, à un musicien, mais qui dit "oui" à un prédicateur. "Non" à la culture, à la liberté et au doute, "oui" au dogme. Vous vous rendez compte?

Dans quelques jours, le Maroc va accueillir le cheikh Omar Abdelkafi. C’est un prédicateur, un tribun, qui ressemble aux télévangélistes américains. Il conçoit son métier comme un divertissement. C’est un showman, un performer, il nous vient d’Egypte. Il est capable de nous faire rire ou pleurer. Il raconte des histoires d’anges, de démons. Il donne toujours l’impression de s’adresser à un public d’enfants, avide d’aventures et de sensations fortes, de suprématie, de victoires. 

Le cheikh prêche que le Coran est la solution à tous les problèmes, c’est la réponse à toutes les questions, tous les détails, tous les doutes. Arrêtez de réfléchir, de vous tourmenter. Le Coran est la solution. Parce qu’il a tout prévu. Même les questions les plus techniques, la science, la médecine, la technologie, tout.

Dans le monde musulman, il y a ceux qui se battent pour diffuser l’idée, vieille comme le monde (mais que tout le monde ne connait pas !) que la culture est la solution. Et il y a ceux, en face, qui leur répondent: «Vous n’avez rien compris, vous perdez votre temps, laissez tomber, l’islam est la solution!».

Le cheikh Omar Abdelkafi appartient à la deuxième catégorie. Il caresse dans le sens du poil. Il dit aux gens ce qu’ils veulent entendre. Il leur raconte les mêmes histoires, où il est question de Satan, d’enfer et de paradis. Les causeries et le spectacle du cheikh aboutissent à la même conclusion: celui qui écoute, celui qui croit, celui qui ne doute pas, celui «qui est comme nous», ira au paradis. L’autre ira brûler en enfer.

Le cheikh reproduit un discours, qui est ce qu’il est et qui consacre la soi-disant suprématie de la religion sur la science, de la foi sur le savoir, de l’apprentissage sur la réflexion, de la certitude sur le doute, de la communauté sur l’individu, du traditionnel sur l’universel. C’est sa liberté, il n’est pas le premier à le faire.

Mais le cheikh s’apprête à faire cela, dans quelques jours, dans le temple de la culture, de la réflexion, de l’art: dans un théâtre! Et pas n’importe lequel: le théâtre national de Rabat!

Ce théâtre trace à lui seule toute la politique culturelle du pays. Il est plus qu’un théâtre. Il a une ligne, une philosophie. Il lui arrive de refuser des projets d’avant-garde, des pièces de théâtres portées par des troupes jeunes, fraîches, avec un discours nouveau. A tous ces gens, le théâtre national dit non. Ces gens se tournent alors vers les instituts culturels étrangers, vers les associations de la société civile, parfois vers le privé, pour faire exister leur art.

Nous avons donc un théâtre national qui peut dire "non" à une troupe, à un musicien, mais qui dit "oui" à un prédicateur. "Non" à la culture, à la liberté et au doute, "oui" au dogme. Vous vous rendez compte?

Des gens comme le ‘alem Abdelkafi envahissent de plus en plus l’espace culturel marocain. Ils sont en conquête. D’abord confinés dans les mosquées, les maisons de particuliers, ils investissent désormais des lieux de culture et de savoir scientifique, artistique, intellectuel. Ils nous arrivent d’Egypte ou d’Orient pour donner des «représentations» à l’université, au cinéma et, comme on vient de le voir, dans un théâtre aussi.

Avant, les cinémas et les théâtres étaient des lieux qui éveillaient les consciences. Ils défendaient l’idée que la culture est la solution, même face à un problème politique et aux débats de société. Ces lieux servent aujourd’hui à endormir les consciences, à effacer la culture et à la remplacer par une bouillabaisse populiste mâtinée de religion et de superstitions.

Cette évolution, cette métamorphose n’est pas seulement absurde. Elle est criminelle. Il faut la dénoncer.



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