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"D’Alger à Oran, de Constantine à Annaba, l’écrivain a sillonné le pays pendant dix jours, en s’interdisant de participer aux manifestations (Faudrait pas qu'on l'accuse ensuite d'être un agent infiltré potentiel..) . Dans une tribune au « Monde », il livre ses impressions sur une société qui aspire à renaître." Olivier Rolin

Tipaza, la mer scintille devant les ruines romaines, la stèle à Camus («Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure.»). Escale un peu convenue, intemporelle, mais ce que me dit Hocine, qui m’accompagne, éveille des échos très contemporains : «Nous autres Algériens, on est berbères, arabes, espagnols, français, juifs, romains, méditerranéens.»

Evidemment Hocine est ingénieur, il est incollable sur les empereurs romains, ce n’est pas l’Algérien moyen. Néanmoins son désir d’affirmer le caractère bigarré, historiquement mélangé, de son pays, qui me paraît représentatif de l’opinion d’une partie au moins de ceux qui défilent chaque vendredi, je l’ai rencontré chez d’autres interlocuteurs.

Chez celui-là par exemple qui, passant devant la mosquée Farès, au pied de la Casbah, tient à me signaler que c’était autrefois la Grande Synagogue, et qu’on l’appelle toujours Djamâa Lihoud, « la mosquée des juifs » (à propos de mosquées : celle, géante, que Bouteflika espérait inaugurer à Alger, dont on aperçoit de partout le minaret de près de 300 mètres de hauteur, suscite les sarcasmes : inutile, scandaleuse gabegie, fruit d’une rivalité ridicule, puérile, avec le roi du Maroc et sa mosquée de Casablanca).

Je voudrais tout de suite dire la fragilité de mon témoignage : je n’ai passé que dix jours dans l’Algérie soulevée par le pacifique hirak (le « mouvement »), rencontrant presque exclusivement des intellectuels, évitant de me mêler aux foules manifestantes : à mon grand déplaisir, mais pour obéir aux recommandations de mes hôtes français, justifiées par le fait que ce qui reste de l’ancien pouvoir, le général Ahmed Gaïd Salah, n’hésite pas à incriminer, dans une langue incroyablement emberlificotée, « les tentatives de la part de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques avec notre pays (…), de mettre à exécution leurs desseins visant à déstabiliser le pays et semer la discorde entre les enfants du peuple » (j’abrège).

J’étais un agent infiltré potentiel, mes mains étaient celles de l’étranger, je devais me tenir à carreau. J’ai vu les milliers de manifestants du vendredi massés sur le cours de la Révolution à Annaba, stoïques sous une pluie glacée, le drapeau algérien collé au corps par l’averse, mais je n’ai pas défilé avec eux.

« On ne connaît pas notre histoire » : c’est une phrase que j’ai entendue souvent, si vive est la conscience que la mafia jusqu’alors régnante, pour fabriquer des sujets dociles, devait cacher ou trafiquer le passé. Ce n’est pas seulement du « système » qu’on veut se débarrasser, c’est aussi de son « roman national ».

Et, je le dis en passant à l’intention des contempteurs de cette notion (dont on vient de vérifier, dans de tout autres conditions, en France, à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame de Paris, la pérennité et, me semble-t-il, la nécessité), la question n’est pas de supprimer le dit « roman » mais de le remplacer par un autre, moins légendaire, mais romanesque tout de même – il faut du roman pour faire tenir une nation.

Des gestes de bienvenue simples, spontanés
Le ressentiment post-colonial que des groupuscules s’efforcent d’attiser en France, je n’en ai jamais été témoin là-bas. On m’a montré les lieux où se dressait la guillotine, dans l’ancienne prison Barberousse d’Alger ou dans un fortin au bout de la rade de Mers-el-Kébir, à la sortie d’Oran, on m’a parlé de Mitterrand ministre de la justice de la IVe République signant des condamnations à mort, on s’en souvient mais on ne m’a jamais invité à battre ma coulpe, ni manifesté la moindre hostilité.

Au contraire, des gestes de bienvenue simples, spontanés (et inattendus pour moi) : à l’aéroport d’Oran, pendant que j’attends ma valise, des jeunes filles accueillent un hadj avec du lait et des dattes, et on m’invite à en prendre ma part ; dans le mausolée du théologien Sidi Abderrahmane, dans la Casbah d’Alger, on m’offre un cierge pour que je fasse un vœu. Gestes minuscules, presque indignes d’être rapportés, mais qui vont au cœur du visiteur qui n’abordait ce pays qu’avec méfiance.

Curieusement, le seul ressentiment qu’on m’a parfois manifesté, c’est d’avoir été abandonnés pendant la « décennie noire » des années 1990.

Aziz me fait visiter Oran. Il n’a pas les cheveux en crête, à la footballeur, qu’arborent la plupart des jeunes gens de son âge, et son collier de barbe n’a rien de religieux. Avec son association, Bel Horizon, il milite pour la connaissance et la réhabilitation du patrimoine architectural de la ville. Leur devise est une phrase de Victor Hugo : « Il faut des monuments aux cités de l’homme : autrement, où serait la différence entre la ville et la fourmilière ? » Ils organisent des randonnées de plusieurs milliers de personnes à travers l’espace urbain, qui leur donnent un certain poids face aux autorités de la ville et de la wilaya.

Aziz est volubile, enthousiaste, passionné de style Art déco, dont Oran est riche (il me l’apprend, je le constate). Ça ne le gêne nullement de se remémorer les noms d’autrefois – ainsi, devant l’ancien appartement de Camus, au 67 de la rue Larbi-Ben’ Mhidi (une des victimes « suicidées » par Aussaresses), m’indique-t-il que c’est l’ancienne rue d’Arzew.

Ce que le hirak a déjà gagné, me dit-il, et qui ne pourra être repris, c’est une appropriation de l’espace public, et notamment la possibilité pour les jeunes de s’y rencontrer. J’espère que son optimisme est clairvoyant, en tout cas il est réconfortant de voir des lycéens, des étudiants, garçons et filles mêlés, occuper tranquillement les marches de la mairie, entre les deux lions de bronze symboles de la ville, sur l’ancienne place d’Armes.

Lazhari Labter est d’une génération plus âgée, c’est un journaliste et écrivain qui a écrit notamment un livre sur la prise de Laghouat, sa ville natale, par les troupes françaises en 1852, et les massacres qui l’ont suivie : il n’a rien à apprendre, donc, sur les crimes de la colonisation.

Cela ne l’empêche pas d’être un passionné de peinture orientaliste – Eugène Fromentin, Etienne Dinet –, ni d’être ému, en visitant la basilique de Santa Cruz, du cloître de laquelle on a l’impression de s’envoler au-dessus d’Oran, à l’évocation des « dix-neuf martyrs chrétiens » assassinés durant les années noires, et qui furent ici béatifiés. (Il repère un pack de jus d’orange laissé par un visiteur négligent, en est scandalisé – dans un pays où hélas les déchets constellent le paysage – le ramasse, cherche une poubelle où le déposer. Ce geste simple, de respect à la fois de l’environnement et des martyrs d’une religion qui n’est pas la sienne, me le rend proche).

Diversement, il me semble que Lazhari comme Aziz incarnent cette Algérie nouvelle qui cherche à naître, un pays où même les vieux se sentent soudainement jeunes.

« Voilà la caverne des quatre cents voleurs »
Troublant pour le Huron que je suis est le mélange de traits proprement algériens et de survivances françaises. Dans l’architecture d’abord, évidemment, souvent très dégradée, parfois restaurée, assez majestueuse, qui fait ressembler certaines rues des grandes villes sur la mer à celles de Nice ou de Marseille.

Dans la langue ensuite. Il faut revenir à Paris pour voir l’anglais envahir enseignes et publicités. Une rue de Constantine, au hasard : sous les enseignes « La Rose d’or », « Le Palais de la chaussette » et « Modes de Paris », des gamins jouent au foot entre des tas de détritus, des étudiants de l’université Mentouri, le drapeau noué en cape, descendent joyeusement manifester. L’arabe parlé est tout incrusté de mots, d’expressions, de phrases entières en français. C’est une langue en marqueterie.

Les slogans criés, brandis par les foules du vendredi sont pour moitié en arabe, pour l’autre en français, témoignant souvent d’une agilité verbale qui rappelle quelque chose à un vieux soixante-huitard (« 102, sans eux », ou bien encore « pas de 102, du sang neuf » – l’article 102 de la Constitution est celui dont les caciques du « système » se prévalent pour essayer de contrôler l’après-Bouteflika). Dans les bistrots – rares, il faut le reconnaître – où on sert de l’alcool, les (très) vieux tubes français font sono égale avec le raï, Aznavour avec Cheb Khaled. (Ça ne rajeunit pas.)

A écouter les gens, tous les gens que j’ai rencontrés, il semble que la corruption d’un pouvoir exécré n’ait pas connu de limite. Il n’est pas un pont que l’on traverse, une autoroute sur laquelle on roule, un commerce qu’on évoque, de celui des automobiles au trafic de drogue, qui ne soit l’occasion d’histoires de pots-de-vin mirobolants, de sauf-conduits et de favoritisme, et d’impunités scandaleuses.

Saïd me désigne l’Assemblée, sur le front de mer d’Alger : « Voilà la caverne des quatre cents voleurs. » Dans d’autres pays – le nôtre, par exemple – je me méfierais de ce que j’appellerais « antiparlementarisme » : mais pas ici, où on aspire simplement à un peu d’honnêteté.

L’espoir d’une fraternité des deux côtés de la Méditerranée
Ce rejet de l’argent immoral est ce qui unit les millions de manifestants, avec le sentiment d’avoir été humiliés par un pouvoir représenté par un cadre, celui qui entourait le portrait de l’impotent suprême (« Tant qu’à faire, me disait un chauffeur de taxi, on aurait préféré Mona Lisa. »). Ce qui les pousse à continuer à « vendredire » en dépit de la promesse d’élections le 4 juillet. Et pas seulement à défiler, à faire grève aussi, à occuper : à la sortie d’Annaba, sur la route de Constantine, ma voiture (dûment escortée par la police) dépasse les centaines de camions-citernes bloqués par l’occupation de la raffinerie de Berrahal.

Pour le reste – et quel reste ! la place des femmes, de la religion, etc. –, il est bien probable que les divisions sont profondes. On se promène dans la haute ville de Constantine, au coucher du soleil, les minarets appellent à la prière, les femmes encapuchonnées regagnent le domicile, bientôt les rues seront entièrement masculines : on se prend alors à douter de la possibilité d’un avenir démocratique. Même si l’armée laisse faire, ce qui semble peu probable.

Un souvenir lointain, pour finir, et un rêve : je me souviens de Solidarnosc, dans les années 1980. Quel rapport ? Aucun si l’on veut, mais si, tout de même : un mouvement populaire immense, opiniâtre, pacifique, marqué aussi par le poids de la religion. Nous rêvions que ce qu’on appelait alors « les pays de l’Est » rejoignent l’Europe. Cela s’est accompli, pour le meilleur et pour le pire. Le hirak algérien fait naître chez les rêveurs (variété humaine si rare en politique, et pourtant si nécessaire) l’espoir d’une fraternité enfin établie des deux côtés de la Méditerranée. Simple vœu, et même vœu pieux ? C’est possible, mais on n’a pas tous les jours des raisons d’espérer."

Olivier Rolin est écrivain. Né en 1947, il est l’auteur d’une œuvre abondante qui compte des romans tels « L’Invention du monde » (Seuil, 1993), « Port-Soudan » (Seuil, 1994, prix Femina) ou « Tigre en papier » (Seuil, 2002) ainsi que des récits de voyages et des articles dont la plupart ont été réunis dans « Circus I » et « Circus II » (Seuil, 2011, 2012)



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