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Après avoir brossé un tableau d’ensemble des courants musulmans, Boualem Sansal s’interroge sur les acteurs de la propagation de l’islamisme : les États prosélytes, les élites opportunistes, les intellectuels silencieux, les universités, les médias, «la rue arabe»… Il questionne aussi l’échec de l’intégration dans les pays d’accueil des émigrés. 

[...] Le monde arabe : Un monde virtuel à la recherche d’une identité et d’un avenir 
Le monde arabe est une fiction dont nul ne sait qui l’a écrite, quand et pourquoi. Il est en effet une étrangeté dans l’ensemble musulman et cela à plus d’un titre. 

1. Une identité qui en efface d’autres 
Les peuples formant le monde dit « arabe » sont les peuples, conquis par les armées arabes lors de l’expansion de l’islam, qui ont totalement épousé l’identité de leurs conquérants. Au départ, ils ont pris d’eux la religion (mais pas tous, certains ont gardé la leur, païenne, juive, chrétienne), la langue (mais seulement comme langue liturgique et langue de cour, et parfois seulement l’alphabet), ils ont également pris d’eux quelques coutumes, puis très vite ils ont endossé leur histoire et en ont fait la source de leur nouvelle identité, et comme on jette de vieux habits ils ont rejeté leurs propres identités, leurs langues, leurs traditions, leur histoire multimillénaire, et se sont fièrement habillés de leur nouvel et magnifique uniforme : l’identité arabe. À cette époque, le monde arabe naissant se prévalait du divin privilège d’avoir enfanté le prophète Mohammed, choisi entre tous par Allah pour apporter le Coran à l’humanité. 

C’est un cas unique dans les annales des conquêtes tout au long de l’histoire humaine, sauf erreur il n’y a pas d’autre exemple de fusion aussi totale, jusqu’à disparaître soi-même. D’un bout à l’autre de ce monde, de la Mauritanie à l’Irak, en passant par l’Égypte, la Syrie, le Yémen, les peuples de ces régions se déclarent arabes et insistent sur la pureté de leur origine arabe. Inutile de leur rappeler qu’ils avaient une existence auparavant, qu’ils appartenaient à des empires puissants et des civilisations anciennes brillantes, qu’eux-mêmes ont fondé des empires et des civilisations et conçu des religions remarquables, rien n’y fait, ils se revendiquent arabes et renient leur passé et leurs origines. Celui qui leur en parle est regardé avec hauteur et mépris, s’il est des leurs il sera traité de renégat, si c’est un étranger il sera accusé d’ignorance, de racisme anti-arabe, et chassé. Le cas le plus criant est l’Égypte, où les Égyptiens ont quotidiennement sous les yeux les plus extraordinaires vestiges du monde, qui témoignent d’une antique et brillante civilisation, mais pas un ne se dit descendant du peuple qui a produit cette civilisation, tous se disent arabes, venus d’Arabie. On se demande où sont alors passés les Égyptiens de l’Égypte antique. 

La raison est peut-être là : appartenir au peuple arabe, se dire arabe, c’était à cette époque glorieuse de l’expansion de l’islam appartenir à l’élite, à la royauté, au premier collège des premiers musulmans du monde. Dans tous les pays « arabes », encore aujourd’hui, des personnalités, des tribus et des régions entières se prétendent descendantes du Prophète, de ses compagnons, de sa tribu, de la tribu de tel général arabe ayant conduit ses fiers cavaliers à la conquête de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. 

On se rapportera au livre fort documenté de Bernard Lewis, The Multiple Identities of the Middle East (éditions Weifendel & Nicholson, Londres, 1999). On y découvre ce que l’identité arabe dans cette région complexe du monde, mais connue seulement à travers des stéréotypes peu convaincants, cache de peuples différents, d’identités diverses, de langues, de cultures, de visions du monde. En Algérie, c’est tout un monde avec ses multiples identités, kabyle, chaoui, touarègue, bambara, chleuh, koulougli, mozabite, etc., qui est enfoui sous l’identité arabe, normée par le nationalisme panarabe et l’islamisme. Mais ainsi est l’histoire de tous les pays gouvernés par des pouvoirs dynastiques autoritaires, ils inventent une identité nationale fondée sur l’ethnie dominante et forcent les autres peuples à s’y inscrire quitte à les réduire (URSS, Chine, ex-Yougoslavie, etc.). 

[...] Le cas des « Arabes » est d’autant plus étrange que jamais les conquérants arabes n’ont imposé à quiconque de se fondre en eux, sauf dans le domaine religieux. Partout ailleurs, les peuples conquis par les armées arabes et convertis à l’islam sont restés eux-mêmes. Les Perses, les Turcs, les Kurdes, les Mongols, les Indiens, les Africains, les Chinois, les Russes, les Indonésiens, les Philippins, les Malais ont pris des conquérants arabes leur religion, un peu de leur langue pour les besoins de la prière, un peu de leurs coutumes, mais ils n’ont jamais cessé d’être eux-mêmes, au contraire, ils se flattaient de leurs origines et de leur passé, leur adhésion n’a jamais été une soumission aux Arabes, une conversion à l’arabité, mais seulement une conversion à l’islam. Ils ont d’ailleurs très vite supplanté les Arabes dans l’expansion de l’islam et le gouvernement du monde musulman en formation. 

2. Une identité unique pour mieux se diviser 
[...] Bien que se réclamant de la seule et unique identité arabe, les peuples dits « arabes » ne sont jamais arrivés à se fondre dans un même peuple et former un État unique. Ils ont bien essayé mais ils ont constamment échoué et se sont toujours affrontés. Même l’islam auquel ils sont très fortement attachés n’a pas réussi à les unir. Le grand historien, philosophe et diplomate Ibn Khaldoun (1332-1406), considéré comme le précurseur de la sociologie moderne, a laissé ce mot très dur pour les Arabes : « Les Arabes se sont entendus pour ne jamais s’entendre sur rien. » 

[...] Aujourd’hui, les sociétés « arabes » sont moins unies que jamais car depuis le « printemps arabe » opèrent en leur sein de nouvelles forces antagoniques, s’ajoutant aux vieux clivages identitaires, conséquences d’une nouvelle donne, la montée de l’islamisme : les uns réclament le gouvernement de l’islam et de la charia sur le modèle afghan, les autres veulent la démocratie et la laïcité sur le modèle occidental. 

La question se pose maintenant que le « printemps arabe » œuvre à la recomposition du monde arabe sur des bases non plus de l’islam et de l’arabité, mais de l’islamisme radical supranational et internationaliste. Il est trop tôt pour déceler le mouvement des plaques tectoniques qui travaillent dans les profondeurs puisque l’islamisme radical est implanté partout et déjà fait sentir ses effets sur le continuum des pays où il a atteint une certaine masse critique. 

La (ré-)islamisation accélérée des pays « arabes » selon les vues des islamistes, la mondialisation qui d’un côté homogénéise le monde et de l’autre réveille les vieux nationalismes qu’on croyait éteints et exacerbe les réticences des terroirs, qui versent parfois dans le folklore pour mieux se distinguer, et remet en cause les hiérarchies et les valeurs qui ont gouverné le monde jusqu’ici (l’Occident, l’économie de marché, les droits de l’homme), vont créer des situations inédites. La question est : Allons-nous en tant qu’individus et peuples suivre ces évolutions et les intégrer ou allons-nous les refuser et avoir à les subir ou à les combattre ? Beaucoup de gens se la posent. 

Le monde « arabe » est, quant à lui, entré dans cette phase où la question se pose dans l’urgence du quotidien. Que faire ? Accepter ce que la majorité a décidé ou aller à son encontre et lui proposer (lui imposer ?) une autre voie, si éloignée d’elle, la voie de la démocratie et de la laïcité, et cela dans un monde qui ne connaît plus que les rapports de force militaires et économiques ? 

3. Une évolution lente et des désirs trop grands 
Ce sont les peuples « arabes » qui dans le monde accusent le plus grand retard dans leur évolution. Toutes les propositions de la modernité sur tous les plans (philosophiques, politiques, scientifiques, culturelles) ont été refusées ou reçues avec suspicion par les pouvoirs de ces pays, qui continuent de pratiquer les mêmes immuables interdits, ressasser les mêmes vieilles aspirations, accorder le même crédit aux énoncés de la tradition, bref, de vivre dans le passé, un passé mythifié, sacralisé, figé à jamais. Rien ne doit changer dans leur environnement pour éviter la nouveauté et ses interpellations qui ébranlent les certitudes et détournent de la voie islamique. Pour de très larges pans des sociétés « arabes », l’univers mental est celui des premiers temps de l’islam, d’où la facilité avec laquelle le discours islamiste prend en elles. Il est rassurant, il leur dit que leur monde ne va pas changer, que tout écart sera sanctionné. Le fossé entre les masses populaires et les élites ouvertes au monde et ayant intégré la modernité dans leurs mentalités ne cesse de s’élargir, rendant impossible le dialogue et donc toute possibilité d’actualisation de l’islam dans le temps présent. 

Ce retard est d’autant plus incompréhensible que les Arabes ont joué un rôle essentiel dans la révolution intellectuelle qui a ouvert le passage de l’humanité de l’Antiquité vers les temps modernes. En traduisant les Grecs, dont ils ont enrichi la pensée de leurs propres découvertes, et en diffusant ce savoir dans le monde, ils ont mis en marche un processus qui a placé le monde, l’Europe d’abord, sur les rails d’un progrès qui ne s’est jamais arrêté. Et alors qu’ils leur passaient le relais, que les Européens reçurent avec un engouement extraordinaire, le monde « arabe », comme pris d’une soudaine frayeur devant les fascinations et les incertitudes du futur, s’est arrêté dans son évolution, créant de facto les conditions de sa chute, voire de sa disparition. Car qui s’arrête meurt. Einstein disait : « La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. » 

D’aucuns affirment que le monde « arabe » a été sauvé de cette fatale issue par la colonisation (ottomane puis européenne) qui est venue le sortir de sa torpeur et de la régression dans laquelle il s’était enfermé. D’autres affirment que c’est au contraire à l’éveil de l’islam, amorcé en Asie par des érudits comme Djamal Eddine el-Afghani, considéré comme le fondateur du modernisme islamique, relayé par des « Arabes », l’Égyptien Mohamed Abdou, éminent juriste et mufti, que le monde « arabe » doit d’avoir repris sa marche, et d’autres attribuent son relatif renouveau au vent révolutionnaire que les Lumières ont soufflé sur le monde (Révolution française en 1789, révolution américaine à partir de 1763, l’ère Meiji au Japon entre 1868 et 1912, révolution russe en 1917, etc.) et qui a atteint le monde « arabe » au début du XXe siècle. Ce sursaut de courte durée lui a permis du moins de se libérer du colonialisme et d’accéder à l’indépendance. 

4. La voix du rigorisme et du nationalisme vétilleux 
[...] C’est dans le monde « arabe » que se sont développés les rites les plus conservateurs et les plus littéralistes de l’islam : le sunnisme dans ses rites les plus austères, les plus rigides, le malékisme et le hanbalisme, choisis pour rites officiels par les pouvoirs « arabes ». Ils ont évidemment imprégné la culture nationale et formaté les esprits. La rigidité, le formalisme, le refus de la négociation et du compromis sont vus comme des valeurs viriles donc positives par définition, alors que la souplesse, le pragmatisme et la composition sont des valeurs négatives, propres aux femmes. C’est une vision machiste du monde, portée par les trois religions monothéistes, mais ici elle est exacerbée par le rigorisme des rites en vigueur dans le monde « arabe » et le nationalisme martial nourri par les guerres coloniales et les guerres israélo-arabes. 

Dans le contexte qui était celui des pays « arabes » sous la domination coloniale occidentale et chrétienne, le rigorisme religieux a été amplifié, l’islam était une armure, un refuge pour résister à l’emprise de la culture européenne et supporter la misère de l’indigénat et les injustices du colonialisme. Durant la guerre d’Algérie, le FLN (Front de libération nationale) faisait la guerre au colonialisme mais n’oubliait pas de multiplier les interdictions au peuple comme l’ont fait les talibans lorsqu’ils étaient au pouvoir en 

On croirait que les « Arabes » sont condamnés à toujours vivre dans le rigorisme religieux et la dictature politique, et la malédiction continue car, après le colonialisme et les dictatures postindépendance, et après le très court intermède du « printemps arabe », voici venue la république islamiste portée par les « princes » de l’islamisme : les Frères musulmans. L’épisode du président égyptien Mohamed Morsi qui voulait amender la Constitution pour renforcer ses pouvoirs déjà énormes — ce sont ceux que s’était octroyés Moubarak, que la rue égyptienne appelait « le Pharaon » — est révélateur de l’état d’esprit des islamistes, ils veulent décider non pas dans le cadre de la Constitution et de la démocratie, ils veulent décréter selon le Coran et la charia, autrement dit selon leur bon plaisir. 

5. Les Arabes, califes et missionnaires éternels d’Allah et du Prophète 
[...] Parce que le Prophète Mohammed, toujours désigné par la formule « Mohammed, l’Envoyé de Dieu » (en arabe : Mohammed rassoul Allah), est arabe, et parce que les « Arabes » ont été les premiers à recevoir le message coranique et à le porter aux autres peuples dans le monde, ils se considèrent comme un peuple élu, chargé de la mission sacrée d’être les messagers et les gardiens de l’islam, comme les templiers se voulaient les gardiens jaloux et éternels du Graal. Chaque « Arabe » croyant est profondément convaincu de cela. Il vit et agit en conséquence. Cette croyance, qui peut ressembler à une prétention nobiliaire, déplaît souverainement aux musulmans non arabes, ils la ressentent comme raciste, incompatible avec la fraternité en religion que l’islam place au plus haut niveau. 

Qu’un blasphème contre l’islam soit proféré quelque part dans le monde, qu’un lieu appartenant à Dar el islam soit profané, et voici chaque « Arabe » prêt à prendre les armes (symboliquement ou réellement) pour sanctionner le coupable. Il agira ainsi chaque fois qu’il verra, entendra ou lira quelque chose qui attente à l’islam et à son prophète. Chez les uns, la démarche sera pédagogique, chez les autres elle sera violente. 

La réaction individuelle sera aussitôt relayée et amplifiée par la communauté et tout aussi vite l’incident deviendra une affaire d’État, voire l’affaire de toute l’oumma à travers la planète. Personne ne peut échapper à cette obligation vengeresse, elle est mise à la charge de chacun et de tous, en tout temps, en tout lieu. Il en cuira à qui se montrera indifférent à ces atteintes ou qui fera une autre analyse de l’événement. L’adhésion doit être spontanée, totale, et la réaction conforme à la règle, on manifestera s’il faut manifester, on frappera s’il faut frapper, on fera la guerre s’il faut faire la guerre. 

Si le blasphème est grand, seuls les grands imams et muftis pourront dire quand la colère doit cesser mais aucun ne peut demander que le coupable soit épargné, il trahirait la loi. La fatwa émise par l’ayatollah Khomeiny condamnant à mort Salman Rushdie est toujours valide et la prime a même été portée en 2012 à 3,3 millions de dollars. 

6. Les jeunes et les femmes, otages perpétuels du système religieux 
Le monde « arabe » a deux richesses, ses enfants et ses femmes, ils portent en eux l’avenir mais, cet avenir, ils ne peuvent que le rêver en secret. Les jeunes rêvent d’amour, de voyages et d’expériences inédites et les femmes rêvent d’être un jour, un moment, maîtresses de leur vie, de leur corps, de leurs aspirations. Mais l’organisation du monde « arabe », religieux, patriarcal et tribal, ne laisse aucun degré de liberté à quiconque, aux femmes et aux jeunes encore moins, ils sont surveillés, contrôlés, le système ayant compris depuis longtemps que leurs rêves pouvaient être un danger pour l’ordre établi. On les mariera très vite pour les faire passer à l’âge adulte où la loi pourra leur être appliquée dans toute sa sévérité. 

Une hirondelle ne fait pas le printemps mais partout dans le monde « arabe » souffle un petit vent d’émancipation chez les jeunes et les femmes. Alors que la société arabe se referme sous la pression des islamistes, ils sont de plus en plus nombreux à afficher leur liberté et à vouloir secouer le joug. Ils semblent aussi avoir intégré cette idée, révolutionnaire dans le monde « arabe », que la violence est contre-productive, elle renforce les chaînes que l’on veut briser. Ils empruntent donc des voies nouvelles, les études qu’ils prolongent pour distendre les relations avec le système familial et tribal, le travail qui leur donne l’autonomie, l’émigration lorsqu’ils le peuvent dans laquelle ils achèvent de s’émanciper, ils ont appris à travailler en réseau grâce aux nouveaux instruments de communication, et ainsi ils ont accédé à l’idée que leur problème particulier était aussi un problème global. L’union fait la force, c’est une vérité qu’ils ont pu vérifier dans les premiers jours du « printemps arabe » mais, hélas, les partis politiques démocrates trop divisés et peu ancrés dans la population sont allés dans le désordre aux élections face à des islamistes unis comme les doigts d’une main. 

Sous réserve d’un inventaire plus fin, on dira qu’ils ont été l’étincelle qui a allumé le « printemps arabe ». Les islamistes l’ont bien compris et c’est dans ce domaine, le contrôle des jeunes et des femmes, qu’ils vont le plus travailler. Ils le font déjà.





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