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Le temps est un enfant qui joue aux osselets (Héraclite,540 avant JC)
Cette cabane, c'est là que j'irai quand je serai mort...

Du plus loin qu'il me souvienne, il y a au fond de moi une cabane où je me réfugie à chaque fois que la vie me devient insupportable. Seule ma mère savait. Un jour d'enfance où je m'étais renfermé dans mon autisme, elle avait eu mille peines à me ramener à moi-même. Et comme elle me voyait joyeux, elle m'avait demandé où j'étais dans ma tête. Je lui avais décrit ma cabane et ce que j'y faisais, et aussitôt elle m'avait dit avec menace : n'en parle jamais à personne, pas même à tes frères et sœurs ! J'avais compris que c'était comme pour les vœux : ça s'évente si ça s'ébruite. Et comme je ne me voyais absolument pas vivre sans ma cabane, c'est resté le secret le mieux gardé en moi. Cette cabane, je ne sais ni où elle est, ni comment y aller. Je sais seulement qu'à chaque fois que je m'y retrouve, je m'y sens moi-même, totalement moi-même.
Au centre, il y a un foyer de feu avec des braises vives qui n'ont jamais besoin d'être entretenues. Et je suis un petit garçon qui joue aux osselets, sans jamais, sans jamais m'en lasser. Je joue avec des garçons et des filles de mon âge. Ils me sont invisibles, mais j'entends leurs voix et surtout leurs éclats de rires à chaque jet des osselets. Tout le temps que je suis dans ma cabane, mes esprits sont totalement absorbés par le jeu et par la joie du jeu. Dans une excitation absolue. Comblé comme jamais la vie ne m'a comblé. Tout au long de ma vie, cette cabane m'a soulagé de mon trop de peine, de chagrin ou de colère. Cette cabane, c'est là que j'irai quand je serai mort...
Là-bas, je n'aurai plus à penser à toutes ces personnes qui m'avaient piétiné et humilié à cause de ma condition d'enfant pauvre. Là-bas je n'aurai plus à penser à cet oiseau qu'enfant j'avais déplumé pour ne lui laisser que les plumes de la queue et des ailes. Et alors que je croyais que ce n'était qu'un jeu ancestral, lui, l’oiseau, y jouait sa vie. Il s'envolait de chute en chute, jusqu'à mourir. Là-bas je n'aurai plus à penser à toutes ces personnes qui avaient souffert, uniquement pour m'avoir aimé. Et à qui je n'avais pas pu rendre leur part d'amour.
Là-bas je n'aurai plus à penser à cette femme qui avait saccagé l'amour absolu que je lui vouais. Non par désamour ou par méchanceté, mais juste parce qu'elle ne savait pas comment grimper vers les cimes de l'amour véritable. Là-bas je n'aurai plus à penser à ce jeune couple qui avait perdu son premier bébé, et qui ne s'en était plus jamais remis. Là-bas je n'aurai plus à penser à ces riches qui s'enrichissent en sachant froidement que c'est aux dépens de ceux-là qui sont censés être leurs sœurs et leurs frères. Là-bas je n'aurai plus à penser à ces gens qui sans remords s'enrichissent en mettant en danger, non seulement la vie humaine, mais toute la vie sur terre. 
Là-bas je n'aurai plus à penser aux puissants de ce monde qui bombardent des maisons pauvres. Sans jamais se soucier des enfants qui s'y abritent. Des enfants qui révisent leurs leçons. Ou qui jouent aux osselets en attendant leur dîner de peu, maigre repas qui ne leur fera rien d'autre que les rapprocher de l'heure de dormir. Et ils auront beau dormir, ça ne les fera pas dîner, contrairement à ce que pensent les gens qui n'ont jamais eu faim de leur vie. Tout au long de ma vie, cette cabane m'a soulagé de mon trop de peine, de chagrin ou de colère. 
Cette cabane, c'est là que j'irai quand je serai mort...

Mustapha Kharmoudi, 
Ecrivain
Besançon, mai 2018

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