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Au commencement de l’aventure islamique, il n’existait que le seul rapport vertical entre le croyant et son créateur. Tout le Coran mecquois atteste de ce quant-à-soi où l’individu est invité à une quête d’harmonie avec l’Univers. Les versets mecquois qui convient l’homme à la contemplation de l’Univers pour y déchiffrer l’infinitude de son créateur ne se comptent pas. 

Puis le « moshaf » ottmanien jaillit ! 

Omeyyade de souche, Ôthmane Ibn Âaffane faisait partie de la petite vingtaine de Mecquois qui savaient lire et écrire à cette aube de l’islam. Cet aristocrate qui fut la quatrième personne à embrasser la nouvelle religion devint doublement le beau-fils du Prophète. 

Devenu Calife, il sera confronté aux troubles qui s’amplifieront crescendo jusqu’à l’aboutissement de la « fitna kobra » (la Grande Tourmente). 

Il ne pouvait, par conséquent, rester neutre quant à la méthode de compilation du Coran qu’il avait astucieusement choisie sous la forme d’un « moshaf » ( المصحف) supposé « consensuel ». 

Il refusait, en effet, avec une vigueur parfois sanguinaire, moult portions du Coran tels que rapportés par ses adversaires politiques ou des membres des clans d’Omar ou de Ali. Que de rapporteurs exécutés ou acculés à la fuite ! D’autant que la compilation avait été initiée par le Calife Ôthmane près de vingt ans après la mort du prophète. Elle était bel et bien inscrite dans la consolidation d’un pouvoir personnel et clanique manifeste. 

C’est, de mon humble avis, durant ce magistère califal -dont la durée a approché une douzaine d’années - que la notion de pouvoir a émigré d’une espèce de « concorde consultative » basée sur le principe de la « choura » vers le despotisme. 

Ce despotisme s’amplifiera au temps des Omeyyades puis des Abbassides et ne cessera de perfectionner ses stratégies, ses stratagèmes, ses techniques et ses modus operandi.
L’islam politique s’était installé ainsi très tôt et confortablement dans les mœurs de gouvernance comme dans les mentalités d’ailleurs. Toute voix intellectuelle dissonante était vigoureusement réduite au silence. Le pouvoir en « Dar al islam » comme en « Dar al harb » ne pouvait laisser la moindre place au libre-arbitre de chaque individu. 

Le rapport vertical au Créateur ne pouvait arranger les affaires du Prince. 

Le sort du célèbre soufi Mansour Al Hallaj illustre cette usurpation de la relation verticale homme-Dieu par l’islam politique. Parce qu’il a dénoncé la confiscation de la spiritualité par la manipulation politique de la foi ; Parce qu’il a crié « Je suis la Vérité ! » (ana al haq !), insistant en public sur le fait que « l’être humain est le dépositaire de la vérité (al haq), et que chacun reflète la beauté divine et est donc nécessairement souverain », il lui fut administré le pire des châtiments : « Il reçut mille coups, et ne prononça pas un seul mot…le bourreau lui coupa successivement les mains et les pieds, coupa la tête qu’il garda de côté, brûla le corps. Quand celui-ci ne fut que cendres, il le jeta dans le Tigre, et planta la tête sur le pont de Bagdad » (Ibn Khallikan in « wafayate al aâyane »). 

En vérité, toute la pensée émancipatrice de l’individu des diktats des légitimismes religieux et qui a été produite dans la sphère musulmane dès le premier siècle de l’Hégire a été malmenée et ses intellectuels bannis. 

Le nombre d’intellectuels bannis, pourchassés, tués, humiliés, affamés, embastillés et parfois brûlés ou égorgés sur toute l’étendue de la sphère musulmane durant plus de quatorze siècles est étourdissant d’horreur.

Certes, des intellectuels lumineux purent parachever des œuvres magistrales élevant la raison au rang d’unique flambeau sur le chemin de l’émancipation des hommes ici-bas de l’emprise des voracités politiques. Mais leur héritage a vite été contré et bannis des circuits de la transmission. 

Toute étude approfondie de l’œuvre D’aboul-walid Ibn Rochd (Averroès) aboutit à cette affirmation du Pr Majid Fakhry : « Averroès est l’un des fondateurs de la laïcité en Europe de l’Ouest » ( in Histoire de la philosophie islamique. Traduit de l'anglais par Marwan Nasr - coll. Patrimoines Islam. Paris, Cerf, 1989). 

Tels furent ainsi Al-Kindi (801-873) ou Al-Fârâbî (872-950) bien avant Averroès. Tels furent nombre d’intellectuels contemporains qui ont tenté de propager et amplifier ce courant de pensée émancipateur. Mais les bataillons de l’obscurité veillent aux programmes scolaires, aux cursus universitaires et aux politiques publiques de propagation des valeurs d’égalité, de justice et de beauté.
Alors les petits bricoleurs de l’islam politique qui sévissent aujourd’hui parmi nous ne font rien de bien innovant en matière de traque de la pensée créative et libératrice. Sous leur taqiya janussienne, ils sont capables du pire au nom de l’islam. Ils sont à des siècles-lumière de tout soupçon de spiritualité, et l’harmonie avec l’Univers et son Grand Architecte est le dernier de leurs soucis.

Vigilance ! Vigilance !

Abdessamad Mouhieddine
Journaliste


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