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Demandez son avis à un diplômé chômeur, qui son derrière, des années durant, voire des décennies, sur les bancs des écoles, des collèges, des lycées, des universités publics a usé, que toutes les filières sont saturées, obsolètes, anachroniques, désuètes, sans issue, il vous dira sur un ton à la fois amer, cynique, et désabusé. 

Dans quelle débâcle, après quel périple, par quel miracle, il s'est acquitté de son devoir, combien de sacrifices furent consentis, pour espérer que, lui, accède à un rang qui à sa maudite lignée avait jusque-là toujours été refusé, il vous contera comment, à la fin du parcours, ce torchon d'aucune valeur sous le bras, il se présenta à tous les concours, quémanda du travail partout, se pliant, geignant, agonisant, comme mendie un gueux un morceau de pain, et à la fin, près de son père, de sa mère, il revint de déception précocement vieillir, tout désespéré, tout brisé, tout usé ; Car, même quand ils survivent à tous les accidents, quand ils déjouent tous les bâtons que sciemment on leur met dans les roues, quand, vaille que vaille, ils franchissent de leur insoutenable condition les périlleux avatars.

Les enfants du peuple, ceux qui n'ont pas la chance d'aller dans des écoles privées, réservées aux nantis, et où l'on assure à des morveux chichiteux, gâtés, ratés, par des mains obscures toujours au-devant d'un avenir florissant boostés, semblent toujours arriver en retard, et combien sont-elles, les familles marocaines, qui peuvent supporter les charges, le coût de cette entreprise, ô combien lucrative, de cette réussite, ô combien vénale ? Quelle est cette justice sociale qui aux enfants des riches, d'ores et déjà, réserve contre monnaie trébuchante une belle place au soleil, vers le haut du panier les hisse en fanfare, quand aux laissés-pour-compte, aux damnés de cette terre ingrate que la misère noire au malheur et à la dépravation a condamnés, elle n'offre que dégoût, souffrance, humiliation, ignorance, et désespoir ?

Pauvres enfants ! Si vous voyiez comme brillent leurs yeux, d'espoir et d'ambition, quand malgré une situation familiale désastreuse, des problèmes trop grands pour leur âge, un environnement plus que malsain, un entourage inhumain, ils se concentrent sur le cours. Si vous les écoutiez, ces innocentes âmes, par contumace condamnées à l'enfer avant même de naître, chanter leurs rêves, leurs petites espérances, présenter timidement leurs doléances, dire à cette patrie qui les dénigre, les renie, leur inconditionnel amour !

Pauvres parents ! Ignorants, miséreux, dépassés par les aléas d'un quotidien accablant, qui partent tôt le matin travailler dur, essuyer l'opprobre, le mépris, la hogra, pour seulement de leur progéniture assurer la subsistance, et courbés, recrus, morts de fatigue et de frustrations, très tard rentrent le soir, priant le Bon Dieu de mette fin à leur calvaire un jour. Murmurant, car les murs ont des oreilles, pour ces gens, la révolte est un blasphème, pour le bon musulman, que c'en est trop, qu'il y en a marre, qu'ils n'en peuvent plus de rester à regarder impuissants dans un ténébreux tunnel s'engager leurs enfants, mais ils finissent par s'en repentir, par en éprouver du remords, quand ils voient comment leurs bambins agrippent à eux de partout, comment joyeux, impatients, tout contents, de tendresse et d'affection ils les entourent à leur retour ;

Quel pays est-ce, que celui où l'enfant du ministre devient ministre, celui du parlementaire, parlementaire, celui de l'homme d'affaires, homme d'affaires, celui du juge, juge, celui du procureur, procureur. Celui du marchand ambulant, marchand ambulant, celui du serveur, serveur, celui du maçon, maçon, celui de l'éboueur, éboueur, celui orphelin, bâtard, qui simplement n'a personne, ni rien, détailleur de cigarettes, cireur, dealer, mendiant, ou voleur ?

Quelle justice, divine ou humaine, fait des uns des intouchables, des privilégiés, des winners, comme disent les pédants, des autres des bannis, des marginaux, des loosers, dans le langage des frimeurs ?

Les plus ingénieux, ceux qui ont le nombre de leur côté, qui de cette curieuse société font l'écrasante majorité. Ceux qui n'ont jamais rien lu, rien vu, qui pourtant savent tout, superstitieux, fatalistes, dogmatiques, grincheux, me diront que les jeux ont ainsi été faits, les dés ainsi jetés.

Que c'est Le Bon Dieu qui partage les biens entre les humains, que volontairement, Il a favorisé les uns, lésé les autres, que tout bon musulman doit se plier à cette absolue vérité. D'autres, beaucoup moins nombreux, si peu nombreux qu'ils doivent se cacher pour vivre, sceptiques, incrédules, éclairés, me chuchoteront : l'injustice est humaine, il ne faut surtout point en douter !

Mohammed Talbi
(arabe : محمد الطالبي), né le 16 septembre 1921 à Tunis et mort dans la nuit du 30 avril au 1er mai 2017,  est un historien, penseur et islamologue tunisien (WIKI).

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