News

Demandez à un faux-dévot de vous prêter un peu d'argent, sceptique, méfiant, pensif, l'oeil pétillant de malice, dissimulant maladroitement son avarice, il va d'abord rougir, verdir, bleuir, jaunir, puis, dans un faux sourire, vous tapotant sur l'épaule d'une grosse patte poilue, parée d'un gros chapelet, titillant sa barbichette de bouc imbibée de musc de l'autre, se raclant la gorge, fronçant le sourcil, prenant cet air méditatif des sages, sur un ton faussement fraternel, il va vous dire :
" Mon frère, Dieu puisse-t-Il apaiser nos malheurs, pardonner nos erreurs, avoir pitié de nous, contre l'infortune, l'égarement, la présomption, la cupidité, le vice, nous prémunir, Je comprends que vous soyez dans la gêne, et cela profondément me peine, mais priez, mon frère ! Priez de jour comme de nuit, priez toujours, dites à Allah avec ferveur toute votre loyauté, tout votre amour! Il est Grand, Omniscient, ses fidèles partout Il entend, à leurs vœux clément Il répond, et miséricordieux, tous vos souhaits Il va exaucer, toutes vos actions bénir " ;
Quand ce messager de lui-même aura terminé son récital pieux, il vous étreindra, paternel, vous étouffera contre sa gandoura rêche, murmurant un verset coranique pour clore son prêche, et s'en va l'allure sereine, fière, sans vous avoir prêté le moindre petit rond, car, même quand ils sont riches, quand ils détiennent une fortune prolifère, qu'ils tiennent des commerces prospères, ces gens-là préfèrent dire partout que ce qu'ils ont, ils l'ont eu grâce à Dieu, qu'à leurs stricts besoins et à ceux des leurs, il peut à peine suffire, que la prodigalité, l'excès, sont l'oeuvre de Satan, que le dépensier est voué à l'enfer, que le gain, le profit qu'ils tirent de leurs juteuses affaires, sont signes de leur foi pure, la concrétisation de leurs efforts personnels, que sans l'aval divin, ils seraient démunis, et euphoriques, exaltés, que c'est parce qu'Allah les aime qu'Il leur évite les affres de la misère ;

Amen ! Mais ces gens-là, quand vous les approchez de près, et pour ce faire, vous ne fournirez aucun effort, c'est votre épicier, votre boucher, votre collègue de bureau, le juge, l'avocat, le procureur, le professeur, le chauffeur de taxi, le concierge qui au bas de votre immeuble dort, enfin, ils sont la majorité dans cette mirifique, dans cette exécrable société, qui depuis longtemps sombre dans la médiocrité, et dans la propagation de l'ignorance, de l'ineptie, ils sont très forts, quand un tremblement de terre rase une ville, un tsunami balaie une île, un accident grave survient, des migrants meurent à la mer, ou des jeunes à l'entrée d'un concert, ils clament à cor et à cri que c'est un châtiment du ciel, lynchent, lapident, décapitent ceux qui oseraient dire qu'ils ont tort ;

Souvent, pingres sous couvert de modération, de parcimonie, ils acculent leurs avortons à vivre dans le besoin, leurs épouses à supporter l'ignominie, marient contre leur gré leurs filles en bas âge, manipulateurs, tyranniques, intolérants, ils interdisent à ces innocents enfants de regarder la télé, d'écouter de la musique, de sortir comme tout le monde prendre une bouffée d'air, d'assister aux fêtes de mariage, d'aller au cinéma, dans un théâtre, d'ouvrir un livre autre que "Les Supplices de la tombe", de jouer comme leurs semblables sur la plage, et quand, par malheur, ceux-ci protestent, ils subissent des sévices corporels, sont battus à mort, car qui veut au paradis passer son éternité ne doit point les contrarier, eux qui savent tout, eux que Dieu a créés sages ;

Ils vous diront que la voiture est "haram", que la lecture est "haram", que le foot est "haram", que se gratter le crâne est "haram", que lâcher un pet est "haram", enfin, que tout ce qui ne convient pas à leur esprit étroit est interdit, illicite, et si vous les contredisez, ils vous mettent en quarantaine, dans votre dos racontent que vous êtes vilain, hérétique, infâme, mais eux, ils mentent, trichent, fardent leur marchandise, excellent dans l'art ignoble de la feintise, à longueur de journée des autres médisent, mêlent leur sale patte à tous les trafics, et partout se targuent de la sainteté de leur âme, partout clament que la femme sans voile est une putain, que les autres peuples d'autres confessions sont des mécréants, des impies, que celui qui ne porte pas de barbe sera jeté aux flammes ;

Eux se permettent des voyages, s'offrent chaque année un pèlerinage, dans un but purement lucratif, commercial, ou pour demander la charité aux pétro-dollars, et quand ils reviennent, ils disent que c'est pour multiplier leurs chances, dans l'au-delà arriver lavés de tout péché, l'âme sereine, rayonnante de blancheur et de transparence, avec leurs compagnons d'obédience par des nuits orgiaques teintes de sacralité, "halalisées"par mille hadiths fossilisés, font sans remords bombance, et si leur épouse se plaint, manifeste le moindre petit signe de dédain, ou simplement prend de l'âge, ils prennent une seconde, une troisième, une quatrième femme, et dans la légalité bafouent tous les droits humains, aggravent leur décadence, car, ces gens-là aiment se repaître de chair tendre, aiguiser ici-bas leur membre, en prévision des houris qui là-haut semblent les attendre, brûlantes d'amour et d'impatience...

- Mohamed Talbi -
Né le 16 septembre 1921 à Tunis et mort dans la nuit du 30 avril au 1ᵉʳ mai 2017 à Tunis, c'est un historien, penseur et islamologue tunisien.



0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top