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Géopolitologue et islamologue, Charles Saint-Prot est un des meilleurs spécialistes français du Maroc. A l’occasion des vingt ans de règne du roi Mohammed VI, il consacre, avec Zeina el Tibi, un livre très dense aux évolutions récentes du royaume chérifien. Mohammed VI, ou la monarchie visionnaire (éditions du Cerf) est également une réflexion puissante sur l’art de la politique.

Secret Défense : En quoi la monarchie est-elle l’atout principal de la nation marocaine ?

Charles Saint-Prot : On parle souvent, notamment dans les chancelleries occidentales, de l’exception marocaine. Cette exception, réelle, se traduit aussi bien au plan économique et social que politique et diplomatique. De fait, le Maroc est le seul pays stable au sud de la Méditerranée et la monarchie est le facteur essentiel de cette stabilité. Indépendance et souveraineté du pays, incarnation d’un islam du juste milieu (dîn al wasat), place spécifique du Maroc comme zone de transition entre l’Afrique du Nord et l’Europe d’une part, et le Maghreb et le reste du continent d’autre part : les grandes orientations de la politique marocaine sont façonnées depuis des siècles par cette expérience singulière d’une monarchie nationale qui a pour elle la durée et peut s’engager sur le long terme. C’est en ce sens qu’on peut la qualifiée de « visionnaire ». Le Roi incarne ce lien entre le passé et l’avenir, entre la population et l’État. Mais il n’est pas la reine d’Angleterre. Au Maroc, le roi gouverne, c’est lui qui fixe le cap ! Depuis 1999, l’actuel souverain poursuit l’œuvre de ses prédécesseurs en inscrivant son action dans ce modèle original alliant tradition et progrès. Face aux tourmentes des « printemps arabes », il a ainsi organisé en 2011 une révision de la Constitution, approuvée par référendum, garantissant en particulier un certain nombre de libertés individuelles.

Mohammed VI a la réputation d’être un roi réformateur…

Né en 1963, intronisé en 1999, après avoir succédé à son père Hassan II, il personnifie en effet la formidable transformation du royaume et son ouverture au monde. Il suit de près les chantiers qui ont été lancé sous son règne visant à moderniser le Maroc pour en faire un véritable pays émergent : électrification totale, désenclavement des régions reculées, stratégie portuaire, arrivée du TGV… Sous son impulsion, une stratégie volontariste de développement des énergies renouvelables a été mise en œuvre et commence à porter ses fruits. Le pays a aujourd’hui considérablement réduit sa dépendance énergétique. La centrale thermodynamique Noor, entré en service en 2016 près de Ouarzazate, est une des plus grandes au monde et permettra bientôt à Rabat d’exporter ses excédents.

Mohammed VI a par ailleurs nommé des femmes à des postes politiques et diplomatiques importants, certaines dirigent même des institutions de premier plan comme l’Institut national des droits humains (INDH). Evidemment, tout n’est pas parfait et il a conscience qu’il y a encore beaucoup d’efforts à fournir, ce qu’il ne manque jamais de faire remarquer au gouvernement. L’éducation, dont le système doit être rénové, nécessite par exemple une attention particulière. L’accès à l’emploi est également problématique dans un pays qui n’a entamé sa transition démographique que depuis les années 2000. Dans ce grand effort de transformation du pays, le roi a le soutien plein et entier des milieux actifs, économiques et administratifs. Malheureusement, une partie des corps intermédiaires, et en particulier les partis politiques – ils sont une vingtaine –, ne jouent pas toujours le rôle qui devrait être le leur.

Comme de nombreux pays musulmans, le Maroc est travaillé par des forces fondamentalistes qui cherchent à saper la légitimité du pouvoir. Y-a-t-il un danger islamiste au Maroc ?

Les fondamentalistes sont présents au Maroc, mais moins qu’ailleurs. Ils se retrouvent soit dans Al Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance), un mouvement d’obédience iranienne toléré mais non reconnu légalement. Soit au PJD (Parti de la Justice et du développement), qui fait partie de la coalition gouvernementale et s’inspire des Frères musulmans même s’il est loin d’être monolithique. Mais les extrémistes ont peu de marge de manoeuvre au Maroc où le roi est Amir al Mouminime, commandeur des croyants. C’est-à-dire qu’il réunit les pouvoirs temporels et spirituels et qu’il est le seul habilité à conjuguer politique et religieux. C’est en son nom que sont prononcés les prêches dans toutes les mosquées du royaume et dans bon nombre de pays africains qui suivent les préceptes de l’islam malékite. Cette double casquette lui a d’ailleurs permis de faire accepter un code de la famille tout à fait novateur pour un pays musulman.

Elle lui permet également de combattre l’instrumentalisant de la religion. La réforme du ministère des Habous et des Affaires islamiques a doté les mosquées d’un encadrement structuré et efficace. Le souverain a également installé un Institut de formation qui dispense des cours académiques et religieux à des centaines d’imams africains, français et belges. Ces hommes y sont également formés à l’utilisation des réseaux sociaux et à la communication. On connaît le rôle d’internet dans la propagation de l’extrémisme religieux… Pour lutter contre l’ignorance et les dérives radicales, nous serions bien inspirés de nous tourner vers le Maroc qui fait preuve d’une politique à la fois ferme et mesurée en la matière.

Quid de la menace séparatiste au Sahara marocain ?

C.S-P. : De la lenteur mise par l’Espagne à restituer au Maroc les territoires qu’elle avait sous son contrôle est né un contentieux dans les années 1970 avec la création d’une entité séparatiste, le Polisario, soutenu à bout de bras par le bloc communiste et l’Algérie de Boumédiene. Le premier, pour faire payer au Maroc d’avoir choisi le monde libre – le pays était un bastion anticommuniste. Le second, pour des raisons mesquines de jalousie hégémonique. Le front Polisario n’existe aujourd’hui encore que par la volonté d’Alger qui y consacre, en pure perte, des centaines de millions d’euros par an. De son côté, Rabat a mis en œuvre un plan de développement qui a permis au Sahara marocain de rattraper son retard sur les autres provinces du royaume. Il a également proposé un plan d’autonomie avancée jugé crédible par l’ONU.

La vision de Mohammed VI se déploie également sur le plan international. Quelles sont les actions qu’il mène en ce sens ?

C.S-P. : Mohammed VI est l’ardent défenseur d’une coopération sud-sud qui se traduit par des collaborations sur de nombreux projets, notamment agricoles, en Afrique. Le royaume a d’ailleurs réintégré l’Union africaine qu’il avait quittée un temps quand cette organisation avait accueilli en son sein le Front Polisario. Il apporte également une coopération très étroite dans la lutte contre le terroriste et pour la stabilité de la zone sahélo-saharienne. Avec Mohammed VI, l’Afrique a trouvé un chef de file et un avocat convaincu. Quant au Maghreb, les relations maroco-algériennes pâtissent du rôle d’Alger dans le conflit sur le Sahara. Pour autant, Rabat plaide inlassablement pour un Maghreb uni. Enfin, de par sa position géographique centrale, le Maroc se voit depuis Mohammed V, grand-père de l’actuel souverain, comme un trait d’union entre l’Orient et l’Occident. D’où l’appel à construire un « partenariat stratégique entre l’Afrique et l’Europe » lancé par Mohammed VI lors du sommet entre le Maroc et l’Union européenne, en 2010, à Grenade.

Quelles sont les relations entre le Maroc et la France ?

Elles sont excellentes. Les deux pays sont liés par une relation d’amitié ancienne et privilégiée que les vicissitudes de l’histoire n’a pas entamé. Ce sont deux vieilles nations qui se sont constituées de la même façon et à peu près dans les mêmes périodes. N’oublions que ce sont les goumiers marocains qui ont libéré le premier département français, la Corse, en 1943. Mohammed V est d’ailleurs le seul chef d’Etat a avoir reçu la croix des compagnons de la Libération. La France est aujourd’hui une alliée fidèle, la seule à avoir toujours soutenu Rabat sur la question du Sahara.






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