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Tendre Taragalte 
Le dernier soir, le résultat du tirage est annoncé alors que j'étais en transe sur la piste de danse. Le gagnant est le 16. Je dis à Anna : C'est moi le 16 ! Anna ne comprend pas, et de toute façon quand Anna danse, je crois bien qu'elle laisse sa tête dans son sac à dos que la tatillonne Fabienne surveille comme ces gardes des contes féeriques qui se tiennent devant les portes d'entrée du trésor. 

J'étais effondré sous la grande tente, en attendant les débats, ou mieux encore les petites "répétitions" de certains groupes sous les tentes. Il faut rester autant que possible immobile, et boire autant d'eau que possible. Je somnolais, en me laissant agréablement parasiter par mon djinn, qui me raconte à l'infini ses blagues succulentes. Ou parfois à vomir. Souvent je pouffais de rire, ce qui est très déconseillé sous la chaleur accablante, ça déshydrate. Mais parfois je m'énervais contre lui, quand il se faisait titi casablancais avec des trucs vulgaires comme on ne peut l'être qu'à Casa, et je ne suis pas de Casa, même si mes années lycées y avaient été heureuses. Et alors je l'insultais, à le faire éclater de joie et de rire. Je m'insurgeais comme le ferait un bon gardien de morale, j'ai failli dire comme le ferait un bon musulman, mais tout le monde le sait ici, un bon musulman ça ferme les yeux sur tout-tout-tout avec de l'argent, ou à défaut avec beaucoup d'argent, pour paraphraser Emir Kusturica. Comme dans cette auberge de la Palmeraie qui a racketté 100€ (tu comprends, ça c'est interdit par notre allah-le-très-très-grand, et accessoirement par la loi de chez nous, et moi je veux pas appeler la police pour pas te causer des problèmes, alors voilà on dit que moi j'ai rien vu, mais donne-moi un peu beaucoup-beaucoup d'argent, parce que franchement c'est trop-trop dur la honte parce que nous on est de bons musulmans !).
Donc j'étais avec ce djinn de très bonne compagnie quand une jeune fille nous a abordé. Elle vendait des cartes postales pour la Tombola locale : 5€ la carte, le gagnant - tenez-vous bien - le gagnant emporte une tapisserie faite par les femmes du désert, avec -continuez à vous tenir bien - avec les propres habits des artistes qui se produisent au Festival de Taragalte. Bref, l'artisanat en œuvre d'art. Je fais l'idiot : C'est un peu cher la carte postale à 5€, non ? Elle s'embrouille : Non, c'est pas pour la carte, mais c'est pour aider les dames qui font un tapis avec les habits des artistes vous savez c'est incroyable que les artistes ils acceptent de nous donner leurs pulls leurs chemises et... euh... ! Je fais les gros yeux, comme pour dire toi t'es une bonne commerçante marocaine (dans ma tête ça veut dire arnaque). Mais je paie quand-même. Elle me rend la monnaie toute contente. Je lui dis : J'aimerais avoir une signature sur la carte ? Quoi, elle dit ? J'insiste, elle finit par obtempérer, et se hâte de s'éloigner...
Le lendemain je me glisse vers l'autre partie du festival pour voir l'expo de Mohammed Bennour, un artiste d'une belle sensibilité, qui a tout le temps l'air de s'excuser d'avance d'être si talentueux. L'expo est volontairement éclectique pour montrer la diversité des procédés. Je craque pour un tableau, je demande où l'acheter et évidemment personne ne sait (pourtant en matière d'argent et de commerce, les Marocains etc etc).
Je poursuis mes déambulations dans le même espace d'exposition en plein air (ici on devrait en plein sable à cause du vent), Et je tombe sur la jeune fille à la Tombola. Je l'aborde, elle me situe instantanément : Bonjour Monsieur, ça va ? Je lui lance tout de go : Elle est où la tapisserie ? Elle me la montre fièrement, accrochée au mur. Je m'émeus, c'est très beau. Et comme un type s'adossait contre elle, je lui lance : S'il te plaît, ne t'appuie pas trop sur mon tapis ! Il s'écarte aussitôt. La jeune fille s'en irrite, mais elle s'efforce d'afficher une expression agréable : Non Monsieur c'est pas ton tapis, c'est le tirage au sort qui aura lieu... ! Je la coupe, le visage fermé mais prêt à exploser de rire. Je ressors la carte, et je la lui montre du côté verso signé.Elle ne sait plus quoi dire, alors elle reprend sa patiente démonstration pédagogique, et c'est très touchant. Elle finit par se rendre compte que je m'en amuse, et ça la fait rire, d'un rire de soulagement. Mais je m'en vais sans en dire plus...
Le dernier soir, le résultat du tirage est annoncé alors que j'étais en transe sur la piste de danse. Le numéro gagnant est le 16. Je dis à Anna : C'est moi le numéro 16 ! Anna ne comprend pas, et de toute façon quand Anna danse, je crois bien qu'elle laisse sa tête dans son sac à dos que la tendre Fabienne surveille comme ces gardes des contes féeriques qui se tiennent devant les portes d'entrée du trésor. Je me dirige vers la bande : mon djinn et les très nombreux et très très adorables frères-marocains d'Anna. Et aussi ce bourlingueur de Robert les multi-national à lui tout seul (je me demande comment il arrive à discuter avec toutes ses lui-mêmes qu'il avait ramené dans ses gènes ou dans sa peau et dans son cœur de ces voyages improbables dont il parle comme on te sert du thé à la menthe ; très sucré et donc très nostalgiques).
Je fonce vers Fabienne pour vérifier que j'ai bien gagné, tout en criant que c'est moi l'homme-heureux. Il faut le crier fort à cause d'une sono qui doit s'entendre jusqu'à Tambouctou, à seulement 50 jours à dos de chameau). Évidemment à part mon djinn, personne ne me croit D'autant que la carte est restée à l'auberge authentique qui te sert une soupe approximative à 8€ (dans l'une des plus belles brasserie au monde, la brasserie du Commerce à Besançon, le plat du jour est à 9€). Je finis par être pris de doute, et je retourne danser, on devrait plutôt dire je retourne sur la piste pour remuer du sable avec mes pieds nus.
Le soir, après vérification, tout le monde se réjouit. A part ses quatre frères-marocains qui ne desserrent pas les dents de me voir si chanceux...pff... Et je ne me prive pas de leur montrer que je suis, oui oui, CHAN-CEUX !
Mais ça va s'avérer compliqué : on doit repartir pour Marrakech aux premières heures du matin. Je me dis que j'enverrai un mot pour dire de l'offrir de ma part à une structure associative locale. Mais mon djinn tient à le récupérer. Et mon djinn, qui sait s'y prendre pour m'enchanter, sait autant s'y prendre pour me saper le moral. Et évidemment,Anna se mêle de la partie, et nous voici à retourner sur le site du festival, à devoir affronter une piste de sable, où la veille vers 1h du matin, il a fallu l'armée (on est juste à la frontière algéro-marocaine) pour aider à désenliser au moins une vingtaine de voitures et de 4-4 arrogants. Moi j'étais à pied et j'étais heureux de faire le trajet dans le noir, avec juste le ciel étoilé si bas qu'on le dirait un toit de boîte de nuit.
Donc nous voici à déranger les rares bénévoles en cette heure matinale. Jusqu'à retrouver directeur : Halim Sbaï, un type à manger en dessert, de tant de douceur dans le regard et dans la voix. D'autant qu'il est flanqué de qui de qui ? De l'artiste Bennour.Je lui fais le même coup : On a volé ma tapisserie! Et on en rit, tous. Il finit par donner le bon ordre à son armée internationale de bénévoles. Et je récupère mon dû.
La suite, c'est entre le djinn, Anna, et ma tapisserie.
Que je n'ai plus bien-sûr bien-sûr.
Heureusement qu'il y a de bonnes âmes. En particulier celle de l'artiste Bennour, qui m'a promis de m'envoyer « mon » tableau, signé par lui bien-sûr... et aussi par le directeur du merveilleux festival de Taragalte, hein madame ?

La Prince, elle parle pas de toi!
Et alors il explose : Toi tu sais rrr-rien du Maroc, tu sais rr-rien de l'histoire du Maroc ! Je lui réponds coq-à-coq : Moi j'ai écrit un livre sur l'histoire du Maroc ! Tous se regardent, outrés, pensant à un mensonge. Mon interlocuteur doit me trouver abject, alors il mise plus fort : Si toi t'en as écrit un, moi j'en ai écrit dix... et même cent si tu veux ! 


Il pèse déjà un lourd 10h sur Taragalte. Je travaille depuis 7h30, mais en dilettante à l'ombre et de cette terrasse. Les serveurs me connaissent, et savent même la place que je prends tous les matins. Pourtant ils ne me voient qu'à peine quatre jours par an, à la même époque. 
La terrasse se charge peu à peu. Des touristes et leurs guides. Des gnous encadrés de loups. Des guides qui n'ont suivi aucune formation pour exercer un si beau métier. A part qu'ils sont nés guides, c'est-à-dire beaux et stupides comme des dieux. Mais non sans cet instinct-né, aiguisé pour la gente féminine qui leur vient du froid, comme des oiseaux migrateurs à la recherche de quelque réchauffement de leurs corps. A les observer, on jurerait qu'ils sont nés avec ce réflexe taillé pour détecter la proie à la seconde ; sinon c'est l'autre qui l'aura, le concurrent, aussi beau et aussi tentant, n'est-ce pas, madame. Et ces guides-là, souvent illettrés, mais riches de leur immense ignorance des choses de la vie, à te voir abandonnés à eux, ils s'autorisent à te guider en tout.
Parfois je fatigue, et alors je tends l'oreille. J'entends les guides parler entre eux, à la va-vite, comme des bergers pressés de faire rentrer le troupeau. J'entends aussi leurs échanges avec leurs touristes, des discussions vaines. Et, avantage de la bêtise aidant, les guides sont toujours à te donner des leçons. Tel ce beau chèche de trekking qui parle avec autorité de la situation en France ou en Allemagne. Des sottises. Des sottises qui font à peine sourire son auditoire. Car comme il est beau et sincère, on ne peut que lui passer ses stupidités.
A un moment, j'ai même entendu l'un d'eux pérorer plus loin que sa table : « Le Maroc est mieux que la France ! ». Et croyez-moi, ce n'était pas par esprit de boutade, c'est même le Premier ministre marocain qui l'a récemment déclaré à la télé, les yeux plongés, par écran interposé, dans les yeux de ses concitoyens qui attendent le match de foot suivant, soit du Barça soit du Real. Mais aussi, mais surtout les yeux plongés dans ceux de son allah le très-très-grand qui n'a pu qu'opiner de la tête en silence... euh... s'il a une tête, bien sûr, mais bon les métaphores sont permises en la circonstance. C'est que le dit Premier ministre est un islamiste notoire, qui préside aux destinées du Maroc au nom d'un parti islamiste. Oui, oui, mesdames messieurs, oui, oui, ça fait huit ans que le Maroc est gouverné par des islamistes. Mais bon, pour l'heure continuez à fermer les yeux et à me demander sur un ton candide pourquoi donc tant de femmes marocaines sont voilées. 
Bientôt un type vient s'effondrer sur le fauteuil le plus proche de moi. La soixantaine bien citadine, les habits propres mais un rien négligés, juste ce qu'il faut pour paraître in. La cigarette au bec, et le téléphone constamment collé à l'oreille. Et surtout la voix qui porte. Et lui, il la fait porter aussi loin qu'il peut, comme font souvent les hommes marocains qui se savent prioritaires sur tout... et surtout sur toutes. Je suis obligé de mettre mes écouteurs, et de déranger le pauvre Chopin qui se met aussitôt en mode nocturne. Mais la voix du type, qui joue à l'homme arabe en sa propriété, écrase Chopin et même Oum Kalthoum. C'est dire ! Si bien que, trahi par mes préférés, je démissionne à mon tour.
Je m'aperçois alors qu'il s'adresse constamment à un certain mustapha. Ou qu'il l'évoque quand il change d'interlocuteur. C'est la première fois que je découvre qu'il y a tant de mustapha au Maroc. Déjà à Sidi Kaouki, le chef du petit personnel (amateur, comme ces guides sont amateurs) se nommait Mustapha, et le petit personnel avait tout le temps besoin de lui, lui qui n'était jamais là où on le cherchait. Si bien qu'on m'a appelé des dizaines de fois, à haute voix, et même à très haute voix quand leur mustapha se perdait avec quelque dame touriste qui était malheureuse... ou juste un peu triste, n'est-ce pas.
Là, à Taragalte, c'est pareil. J'en ai croisé une bonne dizaine en quelques jours. Et donc là aussi, dans ce bistrot aménagé à la hâte pour le festival. Et comme l'homme semble proche de ma génération, je profite d'une brève pause dans ses appels pour lui parler. En arabe, puisqu'il parlait en arabe ou plutôt en francarabe, comme font souvent les bonnes gens des grandes villes marocaines, histoire de tenir les bouseux à distance. Je lui fais remarquer pince-sans rire qu'il n'a pas cessé de parler de moi puisque je m'appelle Mustapha, et que donc et que donc. Il éclate de rire, et soudain il redevient sympathique, moins sur ses gardes. Il lâche dans un rire aigu : Moi aussi je m'appelle Mustapha ! On rit à nouveau. On se présente. Je suis retraité de France et je suis là pour le festival. Et lui, il est devenu guide en second métier, sans faire la moindre allusion à l'ancien. Peut-être ancien fonctionnaire.
Et le voilà lancé. Il me raconte qu'il passe son temps à traverser le Maroc pour faire du trekking avec ses touristes. Je ne sais pas ce que c'est, mais je m'abstiens de demander.
Sur sa table, il y a un livre d'un homme politique marocain, un marginal. Genre anarchiste-absolu. Je lui dis que je le connais, et on en parle brièvement. Mais le travail me rappelle à l'ordre, et alors je mets vite fin à l'échange. Non sans lui proposer de se voir et de prendre plus de temps le lendemain. 
Le lendemain, il se ramène en compagnie d'autres guides de la même espèce que lui : des citadins qui font les choses en amont, je devrais dire qui se servent en amont. L'un d'eux m'en met plein la gueule dès que je lui parle de Besançon. Il gère une tente berbère en France et en Europe, et il fréquente régulièrement le festival No Logo, près de Besançon, un lieu magique qui occupe les anciennes Forges de Fraisans. Je lui dis que j'y vais assez souvent. Et je m'abstiens de lui raconter que j'avais suivi sa création, et notamment son animation par l'intermédiaire de sa première directrice, Clara, une fille au talent fou, que de piètres fonctionnaires et autres petits élus donneurs d'ordre allaient virer par la suite. Pour cause de trop d'ambition, car c'est le lot des petites villes de province que de s'éviter toute ambition. Mais de ça, mon interlocuteur ne saura rien. Je lui signifie simplement que je connais la région puisque j'y vis depuis cinquante ans. Mais il n'en a cure, il reste sur sa lancée, et très vite il reprend son avantage sur moi. Et j'accepte. j'accepte qu'il me parle avec autorité de ma région. Il me balance à la figure qu'il sait des choses sur le lieu que je ne sais pas, que je ne peux pas savoir, (ô Anna, c'est qui ces gens c'est qui c'est qui c'est qui ?). Et il en rajoute une louche dès qu'il apprend que je ne fréquente pas le camping. Il s'écrie : Ah mais mon vieux, le vrai festival, c'est pas sur scène, c'est sur le camping ! Les autres apprécient le ton autoritaire macho-marocain. Je m'écrase.
Je me lasse déjà - trop vite à mon propre goût - de leur discussion stérile, et je sors - sans la moindre gêne - un livre de mon sac. L'un d'eux pouffe de rire : C'est un vieux livre, nous on l'a lu il y a vingt ans au moins ! Je me prends à jouer moi aussi au mâle marocain, et je lui réponds sèchement que je l'avais déjà lu, moi aussi, il y a plus de vingt ans.
Et nous voici sur leur terrain de prédilection, en ados attardés marocains. A faire de la surenchère inutile et malsaine. Ils citent un autre livre que je connais, j'évoque à mon tour un livre très ancien qu'ils ne connaissent pas. Et comme je prends plaisir à les narguer, l'un d'eux se ravise et me dit le connaître. Je lui pose aussitôt une colle, il s'énerve. Et du coup, je tente stupidement de maintenir mon stupide avantage. Et tout en les pointant un à un du doigt, je les bombarde de questions sur l'histoire du Maroc. Ils répondent à toutes mes questions, mais avec de larges approximations. Je me moque d'eux, ils s'énervent encore plus.
Et soudain l'un d'eux me dit en gueulant : Quoi, tu vas m'apprendre l'histoire de MON pays ? Je réponds, amusé : Bien sûr que si ! Et alors il explose : Toi tu sais rrr-rien du Marrrroc, tu sais rr-rien de l'histoire du Marrrroc ! Je lui réponds, coq-à-coq : Moi j'ai écrit un livre sur l'histoire du Maroc ! Tous se regardent alors, outrés. Il n'y a aucun doute, ça ne peut être à leurs yeux qu'un pur mensonge, une vantardise, comme ils savent en faire. Plus qu'ils ne savent en faire, car certes on peut bien surenchérir les uns sur les autres, mais tout de même de là à affirmer une telle énormité, ça n'est pas acceptable, pff... Mon interlocuteur doit me trouver abject, et du coup il mise plus fort : Si toi t'en as écrit un, moi j'en ai écrit dix. Et même cent si tu veux !
Je me tais, je fais le type qui a honte, je veux garder le plus longtemps possible ce moment de grand plaisir. Et eux aussi. Ils doivent sûrement penser que je me suis pris dans leur filet, que j'ai trouvé plus fort que moi. Je tente de contenir le plaisir qui monte en moi, qui est sur le point de me déborder en fou rire. Je sais qu'ils ne sont pas des gens à interroger Monsieur Google. 
Mais voilà. Mon petit plaisir va prendre fin à cause de mon djinn, mon adorable djinn. Qui étouffera presque d'un fou rire quand tout à l'heure je lui raconterai cette histoire. Pour l'heure il ne sait rien. Mais je lui fais un clin d’œil, et il comprend la situation. Il me lance : Hé, dépêche-toi, les joueurs de Dames ils t'ont trouvé un champion qui va t'écraser ! Tous pouffent de rire. De plaisir. Pour eux, j'ai déjà perdu mes parties de Dames, en plus de mon honneur avec eux. L'un d'eux lance à mon djinn : Tu nous diras le résultat demain ! Mais mon djinn se contente de lui tourner le dos, et lui répond mais en s'adressant uniquement à moi : La prince elle parle pas à toi ! C'est une boutade géniale des Guignols de Canal+ : la marionnette de l'émir du Qatar, propriétaire du PSG, ne répond jamais directement à PPDA...
On éclate de rire, mon djinn et moi, et on s'en va.
J'étais aux anges...
Mais je ne soupçonnais pas que j'allais les retrouver sur mon chemin... sur le chemin de ma vie...
Pff... 

Vive les femmes... marocaines
Et elle chantonne, avec une voix qui murmure à peine, comme se sachant sur une terre étrangère, car les terrasses des bistrots marocains sont la propriété sociale exclusive des hommes marocains, qui, de ce seul fait restent assez attardés... et vulgaires. Je m'éloigne un peu, et je lui dis que je n'entends rien. Et elle lève la voix.


Et voilà : j'ai encore joué à l'ado. Quand on échange avec des hommes marocains, s'ils n'ont pas fait un travail sur eux, ça dégénère tout de suite au bras de fer adolescent. Et ça te fait chuter avec eux, du moins si tu as toi-même en toi quelque reliquat d'une adolescence marocaine en meute. Comme moi. Car tout échange avec eux ne vise en fin de compte qu'à établir qui doit être chef de meute, et/ou comment se maintenir dans son rang ou en grappiller un ou deux. Et il n'y a qu'une méthode : dégrader l'autre, le dénigrer. Il n'est jamais question d'essayer de se hisser les uns les autres, car c'est une impossible affaire en terres musulmanes. Sinon ça se saurait, vu que ce sont ces hommes-ados-là qui ont dirigé le monde arabo-musulman depuis 15 siècles. Ou presque. Et à voir le résultat, le mot diriger n'est pas le mot approprié....
Pourtant la discussion partait de bon pied. On s'était offert au menu le plus grand poète arabe, Al Mutanabbi. Les Arabes appellent ce poète du Xè siècle LE Poète des Arabes. C'est dire, quand on sait que les Arabes ont donné des poèmes au-dessus de tout, et quand on sait que tout élève de langue arabe apprend dans son cursus scolaire – du primaire au lycée - les poésies arabes depuis bien avant l'islam jusqu'à nos jours. Dans la même langue, presque invariable.
Mon interlocuteur fait de la surenchère, et se met, en bon arabo-marocain, à vouloir m'instruire sur note poète. A coups d'approximations et de lieux communs. Et d'erreurs. Et comme je me connais, je me suis offert le plaisir de le laisser s'enliser un long moment avant de le reprendre. Avant de méchamment le cueillir, pff...). Je lui demande de me réciter un vers, il bafouille. Et alors je sors la grande artillerie. Je le corrige avec un sourire jouissif et moqueur, ce genre de sourire je le déteste en moi mais qui me font un immense plaisir. (Un peu comme quand tu fumes trop Anna).
Mon adversaire (ben oui, à ce stade l'amitié est tombée à l'eau) me sermonne à plus haute voix. Je maintiens l'avantage en lui récitant ces vers que les Arabes omettent toujours :

Vers quelle position me hisser
A quel puissant obéir
Car tout ce qu'Allah a créé
Et même ce qu'il n'a pas crée
Est méprisable à mes yeux
Tel un cheveu sur ma raie

Il est déstabilisé. Quelle que soit son degré de religiosité, un arabo-musulman ne peut accepter qu'on traite de la sorte son allah-le-très-très-puissant. Ils réagissent violemment. Comme par peur d'être complices aux yeux de celui-là qui leur fait si peur. Presque aussi peur du tyran Hassan II, du temps où Hassan II était le représentant de leur allah sur terre. Il faut garder en tête que le dit vers en cause "Et même ce qu'il n'a pas créé", pourrait se laisser interpréter dans une acceptation radicale: " Tout ce qu'allah n'a pas [pu] créer ".
Mon interlocuteur fait une moue de dégoût. Ou de doute. Il doit penser que son poète préféré ne peut avoir dit une telle provocation. Pourtant, tout comme moi et comme tout arabe, il sait Al Mutanabbi d'une immense irrévérence à tout, y compris à l'Islam. N'est-ce pas lui qui avait dit : Ô nation dont les nations se gaussent de son ignorance", comme en écho au verset coranique qui affirme que les Arabes sont la meilleure nation qui ait été donnée aux hommes:
Je lui récite deux autres vers aussi irrévérencieux envers tout-ça-tout-ça. Et je lui demande d'en faire autant à son tour Il s'énerve, il me dit qu'il en connaît des poèmes d'Al Mutanabbi, qu'il en connaît des poèmes d'autres poètes arabes, qu'il en connaît plein et plein. Mais qu'il ne cédera pas à mes injonctions de maître d'école.
Je lui dis, avec méchanceté (tout en me disant à moi-même : méchant bonhomme!) que quand on aime un poète, il est bon de l'honorer en en récitant quelques vers. Et j'ajoute sur un ton mortel que c'est ainsi en France : quand quelqu'un parle tant d'un poète, il récite quelques vers, ou du moins il s'excuse de ne pas être à la hauteur du poète et de son amour pour le poète. Le mot à la hauteur lui transperce sa virilité d'homme arabo-marocain. Il me dit qu'il n'en a rien à foutre de ce que font ou ne font pas les Français. Et il rajoute : Moi j'aime pas les Frrrrançais ! 
ça me blesse en ce qu'il y a de plus français en moi, ça me blesse en Fernand, ce vieux jésuite qui m'avait adopté comme le fils qu'il n'avait jamais eu, ça me blesse en tous ces Français qui militent chaque jour, ça me blesse en Sartre, en Camus, en Victor Hugo, en Zola, ça me blesse en la Commune de Paris, en Jean Ferrat, en Brel et Brassens, ça me en mai 68, ça blesse en Chopin, en Descartes, ça me blesse en Jaurès, ça me blesse en Besançon, ça me blesse et ça me blesse.
Je saisis l'insulte au vol, je lui sers la même affirmation outrancière, mais dans sa réciprocité. Je lui lance à la figure, et avec son accent guttural à l'excès : Moi je n'aime pas les Marorrrocains ! Et là, il se déchaîne. A ses yeux, il n'y a pas équilibre. Je connais cette logique depuis déjà, où il n'y a pas de place pour la moindre réciprocité. On se hâte avec bonheur de donner un prénom arabe à une femme européenne qui épouse leur fils (qu'elle se convertisse à l'Islam ou même pas). Au passage, que cela soit dit : à mes yeux c'est une très bonne chose en soi, car cela signifie que l'étrangère n'est plus étrangère, qu'elle n'est plus cette pièce rapportée qu'on traîne longtemps en Europe ou en France. Cela signifie qu'elle est dorénavant partie intégrante de la famille. Le drame n'est donc pas là, il est en ceci qu'il est impossible à leurs yeux d'accepter qu'une marocaine francise son prénom pour être mieux acceptée dans la famille de son mari. Et encore moins qu'elle se convertisse à je ne sais quoi d'autre que l'Islam.
Et donc là, mes propos à moi ressembelent pour mon interlocuteur, à des propos de traître. Et c'est la crise ouverte entre lui et moi. Il se lève, fait le tour de la petite table, et vient me menacer de son index aussi maroco-musulman qu'accusateur : Tu te prrrrends pour un Français, mais t'es que Marrrocain ! Je connais ces répliques que les Maghrébins adressent constamment aux immigrés et aux enfants d'immigrés. Je lui réponds avec rage et moquerie : Ha ha, et je ne serais aussi QUE musulman, athée ou pas ! J'ai parlé à haute voix et en arabe. Il se fige, balaie la terrasse d'un regard inquiet. Puis se rassure, car il n'y a que des touristes et leurs guides (les gnous et les loups). Il soupire, et me lance en guise de sentence définitive :
- De toute façon, tu sais rrrien d'Al Mutanabbi!
Je m'apprête à lui dire que j'ai publié un livre de 450 pages sur ce poète, et que ça m'avait coûté quelques années de ma vie. Mais déjà il s'en va rejoindre sa bande, sa meute, en ricanant de plaisir. Le plaisir d'avoir eu le dernier mot, de m'avoir terrassé.
Je reste dans l'irritation, dans l'exacerbation : l'ado en moi fait le bordel dans ma tête. Je suis tout énervé, tout retourné. Non pas à cause de la discussion qui a foiré, de toute façon elle ne pouvait que foirer. Mais parce que jamais ce genre de débat ne m'apporte le moindre enrichissement. Les hommes marocains sont comme ça, du moins tant qu'ils n'ont pas fait un travail sur eux. J'en parle longuement dans un de mes très vieux articles dont le titre ne me revient pas pour l'heure.
J'essaie de reprendre le boulot, mais c'est fichu, l'inspiration et la concentration se sont envolées, se sont enfuies à cause de la piteuse discussion..
Soudain je m'aperçois que la petite jeune de la veille est déjà là, à la même place à ma droite. Hier Anna la fumeuse l'avait rackettée, et j'avais fait le pitre devant tout le monde. Et la jeune fille avait apprécié. Tout comme Anna.
Je la salue avec joie. Et elle me dit :
- Je suis impressionnée par ce que vous avez dit !
- Quoi ?
- Les poèmes d'Al Mutanabbi que vous avez récité...
- Tu en connais ?
- Oui, mais pas comme vous!
Je l'invite à venir vers moi, et elle se hâte avec une joie enfantine. Elle porte un appareil dentaire de collégienne.
Et aussitôt le bonheur-arabe revient en moi. Nous récitons des poèmes de divers poètes arabes. Elle a une préférence pour le palestinien Mahmoud Darwich. Elle récite Rita

Entre Rite et mes yeux
Se dresse un fusil
Et quiconque connaît Rite
[ne peut que] se prosterner
Et prier le dieu des yeux de Rita

Je lui en récite un autre :

Parce que je t'aime
L'eau [douce] me blesse
Parce que je t'aime
Les chemins vers la mer
Les chemins me blessent
Et le papillon aussi
Le papillon me blesse
Et les reflets de [fin] de jour
Sur le dos de ta main
Les reflets me blessent

Et elle le chantonne, avec une voix qui murmure à peine, comme se sachant en terre étrangère, en terre ennemie, car les terrasses des bistrots marocains sont la propriété sociale exclusive des hommes marocains, lesquels hélas, de ce seul fait, restent assez attardés... et vulgaires. Et fans de foot. Du Barça ou du Real, exclusivement...
Je m'éloigne un peu, et je lui dis que je n'entends rien. Et alors elle lève la voix. Quelle belle voix, et quelle délicatesse. Je lui parle comme si elle était ma propre fille, la langue marocaine le permet sans équivoque. Et elle le sait, et elle prend toute sa liberté à chanter l'amour.
A ma question, elle répond qu'elle est casablancaise, et qu'elle est venue ici pour le festival. Et quand je lui demande son métier, elle m'assomme :
- Je suis prof de philo dans un lycée !
- Je lui demande quel est le dernier cours qu'elle a donné, et elle me parle de Platon, de Schopenhauer et de Nietzsche.
Nietzsche est son préféré !
C'est le mien aussi. On en parle. Beaucoup. Et comme j'avais été dans ma jeunesse dans un lycée de Casablanca, j'ai eu comme une vague nostalgie qu'elle y soit prof. Mais c'est raté : 
- Non, j'enseigne dans un lycée de petite ville...
- Quelle ville ?
- Benahmed !
Ma ville natale! Ma ville natale. Je le lui dis, et nous restons longtemps dans l'émotion. Et le rire, le rire nerveux. Quelle émotion. Je lui dis que je viens d'animer une petite soirée à Benhamed, et ça l'a rendu un peu triste de n'y pas avoir été.
Une prochaine fois, elle dit!
Allez va, on l'adopte, Anna tu veux bien ?
Vive les femmes !
Vive les femmes marocaines!


Réf : "Maroc, voyage dans les royaumes perdus", aux éditions (intellos) de l'Harmattan de l'auteur Mustapha Kharmoudi



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