News

J'étais contrarié quand elle est arrivée. Cela faisait une heure que je tentais de comprendre comment certaines personnes – des tout proches – peuvent s'accommoder de tout, y compris du nauséabond. On les dirait sans morale.

Et elle, elle arrive comme ça, à la Brasserie du Commerce où on a l'habitude de manger ensemble un vendredi par mois, ou par trimestre. Elle arrive tout engoncée dans ses habits de maçon qu'elle doit certainement porter dans sa campagne lointaine, là-bas où elle vit seule avec seulement des chats, et encore ce sont des chats sauvages. J'y suis allé un jour qu'elle n'était pas là, pour y travailler dans le calme du très bel été saônois, autant dire dans un néant de bruit à part les oiseaux. C'était très beau, magique, mais il y avait beaucoup de mauvaises énergies, on aurait dit un état de guerre larvée, et je n'ai pas pu y rester.
Depuis, je sais qu'elle a réussi à faire le ménage de tout ça tout ça. Et de la guerre de cent ans qui persistait dans sa tête. Du moins je l'espère pour la maison, car c'est une très belle bâtisse avec de grands espaces pour marcher, et de toutes petites cachettes dans son jardin à l'abri de tout pour y écrire.
Ce matin donc, elle arrive comme ça, avec tout son elle qui a l'air rayonnant. En tout cas bien mieux que la dernière fois où elle était toute chiffonnée, corps et âme, comme la vie sait y exceller. Elle arrive, et aussitôt tout le monde voit qu'elle est là qui se tient debout devant ma table, avec sa grande taille qui dit je suis là regarde. Elle est du genre de personnes qui ne savent pas faire dans la discrétion, mais qui jouent à faire semblant de regretter de ne pas passer inaperçus. Pff... 

Elle m'avait accompagné un jour à la salle Battant où des amis musiciens donnaient un récital merdique malgré leurs immenses talents, à cause d'une sono pire que merdique (d'ailleurs ils avaient arrêté avant la fin prévue). Ce soir là, elle avait soudain disparu. J'avais beau chercher, rien. Et puis un quart d'heure plus tard, je l'ai vue sortir des toilettes avec un mec baraqué qu'on dirait le boxeur de l'autre (encore une qui a un penchant pour les muscles, pff... j'en ai marre j'en ai marre). Ça m'avait mis au tapis, sur le cul. Je lui avais lancé sans réfléchir : Tu faisais quoi avec ce mec aux chiottes ? Elle avait répondu d'un naturel à te couper le souffle : Il arrivait pas à recharger la batterie de son portable ! J'ai eu un éclat de rire, mais elle était restée de marbre, à mille lieues de saisir l’ambiguïté de ses propos.
Bon, voilà donc le genre qui arrive comme ça. Elle sait que je bosse le matin, et elle fait semblant d'être très gênée du dérangement. Elle lâche à la hâte : Je dois aider un ami à déménager, et là je suis venue juste pour te prévenir que je peux pas manger avec toi à midi ? C'était prévu qu'on mange aujourd'hui, je dis d'une voix contrariée ? Mais déjà elle s'éloigne pour soi-disant prendre à la va-vite son café vers le fond de la Brasserie. 

Une demi-heure plus tard, un message tombe. C'est elle : juste ce dessin du pianiste. Et j'en suis tout réjoui: c'est vraiment lui, l'étrange pianiste de la Brasserie du Commerce.
Je la cherche du regard pour la remercier de m'avoir donné soudain du baume au cœur, et aussi, en guise de remerciements, pour lui raconter l'histoire de la rencontre entre ce pianiste et la brasserie. Et donc moi aussi. Mais elle n'est plus là. Ma tête se la représente déjà portant sur son robuste dos quelque lourde armoire vosgienne...
Tout à l'heure justement, le pianiste est venu me saluer à son arrivée, comme à l'accoutumée. Un rituel entre nous deux. 

Je vous raconte :
Il y a environ un an, j'étais à ma place habituelle, quand un jeune homme était venu ausculter longuement le piano (juste à mes côtés). Il avait l'air de tout sauf d'un musicien. Type maghrébin, avec une barbe et des cheveux hirsutes à la mode combattant de DAESH. Ou, pour ne pas le vexer, disons genre racaille d'un quartier immigré : Planoise, Clairs Soleils ou à toute autre de nos cités marginales où l'on apprend à échouer en tout. En tout cas, rien en lui n'indiquait la moindre proximité avec la culture musicale classique.
Il avait touché longuement le piano de ses doigts de racaille, et ensuite il était allé au bar. Je n'avais pas su ce qu'il avait demandé, mais j'avais entendu le patron lui répondre d'une voix forte et sèche que c'était non. Un travail ? Un café gratuit? Je n'en avais aucune idée.
Puis, au moment de se diriger vers la sortie, le jeune homme, très mal sur lui, avait jeté un dernier coup d’œil au piano. Et donc par ricochet à moi aussi. Et du coup j'avais été pris d'un doute. Serait-il musicien ?
Il continuait à marcher le long de la longue allée, la mine défaite, et le patron le suivait d'un pas décidé, comme s'il devait s'assurer de son éviction de ce havre de paix (et de labeur) qui est le mien.
Et alors j'avais eu un doute. Et j'avais fait un signe au patron, tout en interpellant le jeune. Il s'était retourné : Moi ? J'avais fait : Oui, vous, venez !
Amar avait alors pu jouer du piano ce jour-là.
Et depuis Amar joue tout le temps du piano, au grand bonheur des clients.
Et Amar qui joue du piano est bien un enfant d'une famille maghrébine de quelque bourgade bouseuse du Haut-Doubs.
Et Amar n'a jamais appris le piano. La seule formation qu'il a eue, c'est celle de charpentier (qu'il n'exerce plus pour cause que les agences d'intérim le préfèrent manutentionnaire)...
Et Amar ne joue que ce qu'il entend de son oreille et ce qu'il retient de sa mémoire.
Et en jouant, Amar, parfois sans le savoir, saute du coq à l'âne dans les notes de sa mémoire
Et les coqs à l'âne d'Amar sont très heureux, aux dires des connaisseurs.
Et Amar vient toujours me saluer avant de jouer. Il vient vers moi avec ses habits de racaille, sa barbe de DAESH, et son sourire d'ange.
Et quand il me trouve attristé, comme ce matin à cause de ce message que telle amie m'a envoyé comme pour me dire : ne fais pas confiance, Amar me joue les Nocturnes de Chopin, qu'il mélange de temps à autre avec d'autres bouts de symphonies qui se mêlent dans sa tête parfois toute triste aussi de quelques déboires de la vie et de l'amour...

Mustapha Kharmoudi
Décembre 2019 



0 commentaires:

Publier un commentaire

 
Top