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Le vieux : tu vois, confidence pour confidence, autant te le dire directement : je ne ressens aucune gêne à ne plus vouloir être étranger à perpétuité ; il n’y a pas de quoi en avoir honte ni de quoi en être fier ; seulement il faut prendre telle quelle cette façon de voir le monde, et faire gaffe à ne pas éveiller, par un exil trop voyant, la peur qui habite dans les cœurs des petites gens, des gens ordinaires;
tu sais, les gens, là dehors, eh ben, c’est comme s’ils étaient lâchés dans le noir, au beau milieu d’une jungle profonde, où chacun n’est après tout qu’un ensemble de tout petits bouts d’identités disparates et dispersées ; et il faut les ramasser, et sans cesse les ramasser ; en vérité, on passe sa vie à ne faire que cela : en perdre et en ramasser ;
ce faisant, nous nous exilons définitivement de ce que nous laissons sur notre chemin, derrière nous ; le temps nous mène d’exil en exil ;
aujourd’hui, comme tu me vois ou comme tu ne me vois pas, je ne suis plus l’exilé d’avant ; mais je crois bien que je suis tout compte fait un exilé, mais d’un autre exil ;
c’est cela : je suis maintenant un exilé à la façon des vieux ; toi-même tu y as fait allusion tout à l’heure : les vieux de ce pays ne sont plus de ce pays, ce ne sont que des résidents provisoires ;
vois-tu, il n’y a plus rien dans ce monde qui ressemble au monde de notre jeunesse, plus rien qui ressemble à cela qui perdure dans nos têtes ;
nous autres vieux, nous savons parfaitement que ce monde nous est devenu étranger, et que nous lui sommes nous aussi devenus étrangers ; mais il est vrai aussi que pas mal de vieux s’y cramponnent comme s’ils en étaient les uniques propriétaires pour reprendre ton image ; ils se comportent comme des colons vis-à-vis des indigènes que sont les jeunes, tous les jeunes, quelle que soit leur origine d’ailleurs ; c’est qu’ils ont peur de ce qu’ils sont devenus ;
mais, laisse-moi maintenant te dire ce que je suis et qui je suis, puisque tu n’as cessé de me le demander ; et bien je me sens parfaitement de ce pays, car j’y vis ; mais je me sens encore de là-bas ; j’ai encore dans ma mémoire tant de souvenirs qui ont fait de moi ce que je suis devenu ; à moins que ma vision ne se soit déformée par quelque nostalgie, mais même alors, je serais aussi de ces contrées imaginaires où se déploient mes rêves les plus insensés ; mieux encore : je suis de tous les pays que j’ai eu la chance de visiter, et même des pays que je regrette de ne pas m’y être rendu quand la jeunesse et l’insouciance me donnaient l’envie de m’envoler vers un avenir que j’espérais radieux ;
oui, je suis vieux, mais je suis encore le jeune que j’ai été, et le jeune que tu es toi aussi, toi qui m’obliges à parler en cet endroit où justement il importe à quiconque qui s’y trouve par obligation de tenir sa langue parce que sera retenue contre lui toute parole qui sortira de sa bouche tout
à l’heure, oui tout à l’heure quand un jour nouveau poindra, et que les policiers conviendront de nous rendre notre liberté pour aller boire un verre ensemble toi et moi, avant que chacun de nous ne décide librement de prendre le chemin qu’il aura choisi ;
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Extrait de "Ce rien de courant d'air qui fait qu'on a froid", théâtre, Mustapha Kharmoudi, Lansman Editeur -




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