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Terrasse du Marulaz
Ah tu es toujours amoureux, toi !
Elle appelle le patron en râlant. Lequel se hâte de lui apporter un verre. Elle le fusille du regard de m'avoir oublié. Il sourit de plus bel, et lui dit d'une voix moqueuse que ma religion ne m'autorise qu'un verre par jour, sinon j'irai en enfer. Elle n'apprécie pas la moquerie. Elle a envie de l'insulter, mais elle ne le fait pas. Trop d'enjeux, là, à l'instant. Le patron s'en va, non sans m'avoir lancé quelque boutade incompréhensible à cause des mots qui se marchent dessus en traversant le goulot de sa gorge. Peut-être m'a-t-il souhaité bon courage. Peut-être la connaissait-il lui aussi d'une autre vie.
Elle s'arrange comme elle peut pour trinquer avec moi. Elle se donne une posture qui se veut droite, sûre d'elle. Mais sa mine n'est qu'un mine défaite, l'heure est à la baisse. Je l'observe avec lassitude, il n'y a plus en elle aucune trace de la beauté que je lui avais connue. A part peut-être la chevelure.
Et la voilà qui se lance dans une violente diatribe contre la lâcheté de la gente masculine. Qui ne se gêne jamais de te laisser tomber au premier obstacle. Tout ça pour dire qu'elle n'en peut plus de devoir trouver des hommes et tout aussitôt les perdre.
Je balaie le bar du regard à la recherche de son jeune gaillard. Je le vois qui s'amuse avec une jeune fille de la secte de la bière. J'ai envie de lui dire que celui-là aussi elle l'a déjà perdu. Et que son problème, c'est surtout de ne pas savoir se retrouver elle-même. Il faut déjà apprendre à être seul pour être bien avec les autres. Mais à quoi bon lui faire la morale, je la laisse se noyer dans ses propres remontrances, car en vérité c'est à elle-même qu'elles les adressent.
Je sais l'immense patience de l'homme qui, la mort dans l'âme, avait fini par la quitter, par la fuir en s'en allant refaire sa vie ailleurs. Il lui fallait fuir aussi les hommes de sa bande qui lui avaient, tout comme elle, manqué de loyauté. Il n'en pouvait plus de supporter ses oisivetés, ses écarts.
Je me souviens pourtant de leur amour. De leur bel amour. Elle était la plus belle, et lui, en prince charmant, savait la rendre plus belle encore. Je me souviens des pincées de jalousie qu'éprouvaient les hommes du Carpe, à la voir si heureuse avec lui.
Mais voilà, elle n'avait pas réussi à se défaire de ce qu'elle appelait sa liberté. Tout était bon pour exprimer pleinement SA liberté : les bars, les boîtes de nuit, l'alcool, la drogue, les hommes. Surtout les hommes. Si bien qu'un jour son prince avait fini par abdiquer.
Et alors, de s'être retrouvée seule, elle s'agrippait de panique à tous les hommes qui lui tombaient sous la main. Pourvu qu'elle ne reste pas seule avec ses remords.
Finalement tous les hommes du Carpe l'avaient délaissée. Autant avant sa rupture, bien d'hommes se seraient battus pour être avec elle, autant à la voir s'offrir au tout-va, ou plutôt au tout-qui-vient, personne ne se portait volontaire.
Et depuis cette séparation, dont elle n'en a toujours pas guéri, elle s'était mise à naviguer à vu, en matière d'amour comme en matière de vie. Et vogue le navire. Elle sombrait dans une vie volage qui faisait fi du véritable amour. Du sexe, du sexe, rien du sexe, disait-elle pour se moquer joyeusement de mon côté fleur-bleue. Et de toute façon, elle n'était déjà plus aussi belle qu'avant, vu qu'elle avait perdu cette joie d'amoureuse qui donnait à son visage un rayonnement magique.
Longtemps je ne l'avais plus revue. Mais à chaque fois que je croisais quelqu'un de sa bande, son nom revenait forcément. Et celui de son amoureux déçu. J'apprenais alors qu'elle continuait à dégringoler. Et que lui avait refait sa vie en Italie, en épousant une fille qui ressemblait étrangement à sa belle Nathalie.
Plus tard, je l'avais croisée à Belfort où elle se rendait pour le décès d'une vague parente. Elle était avec un homme, et tous deux avaient l'air tristement amochés, on aurait qu'ils s'étaient étripés l'un l'autre. Elle m'avait dit brièvement sa longue galère, et je lui avais conseillé de postuler pour un poste maître-auxiliaire, en ce temps-là le besoin de professeurs était criant. Et alors elle m'avait dit quelque chose qui m'avait heurté violemment. Elle ne se souvenait plus de ce qu'elle avait appris à la Fac. Le néant, disait-elle. Dire qu'elle avait été si brillante, et dire qu'elle connaissait Proust sur le bout des doigts.
Et là, avec tous ces souvenirs dans la tête, j'ai du mal à la cerner telle qu'elle est devenue. Une loque. Elle se rend compte de mon malaise, et ça la perturbe davantage. Elle se hâte de vider son verre. Et se lamente aussitôt que son verre soit vide. Elle en réclame un autre d'une voix criarde. Et en attendant, elle ne peut s'empêcher de lorgner sur le mien avec des yeux de chien battu qui disent : Tu veux pas finir ton verre ? Je fais une grimace de dégoût. Je me tais, j'essaie de mesurer mes propos, mais mes digues cèdent. Je lui dis que je n'ai pas envie de discuter avec une fille saoule.
Elle accuse le coup en ne laissant échapper qu'une petite mimique qui ressemble à un hoquet. Elle garde le silence autant qu'elle peut. Mais elle ne peut pas beaucoup en cette fin de journée où le vin a déjà fait décliner ses forces. Elle me lance d'une voix vaincue – volontairement vaincue : Mais qu'est-ce que tu veux, mon vieux, j'y peux rien moi, je suis alcoolique et l'alcoolisme est une maladie, c'est connu !
Je la regarde avec un volcan de colère sourde qui bout en moi. Je n'ai aucune sympathie pour les gens qui s'accrochent à la vie en traînant dans ce que la vie a de pire : un laisser-aller aberrant. Et surtout une complaisance complice à ne même pas avoir un brin de volonté pour s'en sortir. J'ai envie d'être agressif. Je lui réponds d'une voix - tout aussi faussement vaincue - que moi aussi j'ai une maladie tout aussi incurable. Je lui laisse le temps de se montrer attentive, avec déjà quelque moue de compassion sur le visage. J'attends qu'elle ait vraiment envie d'en savoir plus. Et lorsque ses yeux se fixent sur les miens, j'assène que c'est cette maladie qui me fait – hélas – éprouver une totale aversion pour les alcooliques. J'ajoute – avec le même jeu faussé – que j'ai honte de mon comportement, mais tout comme elle, je n'y peux rien moi non plus, puisque c'est une maladie n'est-ce pas.
Elle sait que j'ai franchi la frontière de la courtoisie. Elle se tait, elle s'immobilise un long moment, le regard fixant le sol, comme étonnée que j'en sois arrivé à un tel niveau de mépris.
Je garde le silence. Je veux voir de mes propres yeux ce qu'elle est encore capable de faire de mon insulte.
Une jeune femme passe près de nous et me lance : Alors tu attends toujours Anna ? Je suis pris de court, je ne sais plus de qui elle parle au juste. Mais très vite je réalise ma méprise, et je fais un oui amusé de la tête.
Et le silence reprend. Je me demande de quoi elle peut avoir besoin. Un peu d'argent, un peu de gentillesse, peut-être ma chambre d'amis pour une nuit ou deux ?
Soudain elle lève les yeux et dit dans un beau sourire : Tu es toujours amoureux, toi ? Elle passe sa main sur mon visage et sur mes lèvres, et elle murmure d'une voix absente : Tu as de la chance que la vie t'aie toujours souri ! J'ai envie de lui dire qu'elle en avait eu autant que moi, mais qu'elle avait tout gâché d'elle-même. Mais je me ravise. A quoi bon.
Elle s'en va en me laissant toute la peine du monde sur la conscience...
Fin

Ah ces petites gens de province
Mustapha Kharmoudi
Besançon, janvier 2020






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