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Une chronique du Marulaz
Chapitre I
Fin de journée laborieuse. Ma longue marche est agrémentée d'un soleil splendide et d'une température trop douce pour la saison. Et pendant que ma tête s'émerveille des rives du Doubs, mes pas me mènent machinalement vers mon bar préféré : Le Marulaz.
A peine sur la terrasse des fumeurs, je fais ce que je fais à chaque fois que je viens ici : je crie j'ai faim. Et à nouveau des sourires qui s'affichent sur les visages des habitués. Je repense à la chanson c'est déjà ça.
Toutefois, là je dois ravaler ma satisfaction à cause de cette étrange dame qui me dévisage en grommelant quelque propos à la sonorité désagréable. Je lui souris d'un sourire mi-navré mi-narquois, non sans attarder mon regard sur le jeune black qui lui tient compagnie. Je fais un tic de la bouche du genre Voilà-t-il pas une plus prise que vous avez là, ma belle! Elle rétorque d'un regard accusateur qui ne peut dire que ce qu'il dit: Je t'emmerde, connard!
On est quitte, je n'insiste pas. Je sais que c'est là le prix à payer pour mes extravagances, et je ne m'en formalise jamais. Encore moins au Marualz où je me sens en famille, ce qui exacerbe forcément mon penchant capricieux. Et ce qui exacerbe tout autant le penchant râleur de ces petites gens qui aiment à se sentir les plus malheureuses de la terre...
Je me hâte d'entrer, et je fonce m'installer à ma place habituelle. En vérité c'est tout sauf une place pour consommateur : un coin débarras exigu et encombré d'objets disparates. Il me faut jouer des coudes pour caler à l'étroit mon haut tabouret et poser mon livre.
Le patron me sert un vin dont il vante des qualités quasi-ésotériques. Il parle avec son perpétuel débit, si accéléré que les mots se marchent dessus. Mais non sans sa belle bonhomie et son regard poétique malgré l'heure de pointe.
Je me sens bien, apaisé. Je prends plaisir à d'abord jauger le bon petit peuple du Marulaz. Je sais apprécier cette douce et singulière heure de mixité. Mixité entre le jour qui tente vainement de s'attarder et la nuit qui s'installe trop tôt pour cause d'hiver. Et surtout mixité entre les solvables et les fin-de-droits. Un moment rare où, par je ne sais quelle secrète alchimie, se côtoient celles et ceux qui entament une longue soirée entre amis - ou même entre soi tout seul - et celles et ceux qui, comme moi, viennent y pratiquer une courte halte de lâcher-prise en solde de tout compte de leur longue journée de labeur.
Mon regard s'arrête longuement sur une bande de joyeux lurons. Aussi joyeux que bruyants. Avec rien que des bières sur leur table, on les dirait une secte adorateurs de cette piètre boisson. C'est une honte de boire de la bière au Marulaz quand on sait combien le patron sait se démener pour dénicher de très bons vins.
Parfois l'ambiance insouciante du peuple du Marulaz me donne l'impression que partout sur terre le monde est parfait. Et que le monde serait encore plus parfait à ne jamais être que ce qu'il est aux douces et longues soirées du Marulaz.
Je repense à ce que j'ai fait depuis ce matin en sirotant ce vin au nom poétique qui a échappé à ma mémoire aussitôt chantonné par le patron. Je finis cahin-caha par plonger le nez dans ce livre tout écorné pour cause de poche exiguë de mon vieux blouson.

(A suivre)

Ah ces petites gens de province
Mustapha Kharmoudi
Besançon janvier 2020





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