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Dans ma vie, j'ai eu beaucoup de bonheur et tout le malheur qui va avec. J'ai eu à aimer au-delà de toute raison, et j'ai eu à perdre l'être le plus cher de ma vie : mon premier bébé, à l'âge de huit mois.
Par la suite, il m’avait fallu affronter nombre de matinées avec une insupportable angoisse au ventre, rien qu’en me rendant simplement dans la chambre où dormait chacun de mes trois enfants, jusqu’à leurs deux ans, durée pendant laquelle le taux de récidive est élevé aux dires des spécialistes, fichus spécialistes qui avaient eu à m’annoncer que l’enfer ce serait tous les matins…
On ne se remet jamais d'un tel drame, on peut tout au plus essayer de vivre avec l'infini des peines infinies cette présence-absence immédiate en tout temps et en tous lieux. Et comme dit le poète, le temps ne fait rien à l'affaire, car même à de lointaines années, au moindre effort de passer outre le choc immédiat, mon cerveau disjoncte instantanément. Comme si tenter de ne pas subir à nouveau la totalité de l’émotion signifierait que je décide volontairement de perdre mon enfant à nouveau.
J'ai l'intuition que le deuil n'est pas une disposition naturelle en nous. Du moins j'éprouve un profond penchant pour les nombreuses espèces animales qui, à la mort de leur compagnon de vie, se laissent mourir, comme pour les rejoindre sans plus tarder...
J'apprendrai à accepter et assumer ce refus du deuil. Et c'est cette même posture qui me servira à refuser la perte de mon enfance.
Mais mon refus du deuil et mes regrets de la perte de l'enfance ne relèvent pas uniquement de l'affectif, du sentimental, voire du nostalgique. Non, pour moi c'est une question existentielle, car l'enfance c'était le moment de ma vie où l’absolu s’exprimait dans la réalité de chaque instant que je vivais. Une époque où les dieux vivaient encore parmi nous.
Et c'est à cause de la perte de son enfance que l'homme a perdu sa capacité à totaliser sa vie et son environnement, pour définitivement se fourvoyer dans des chemins de perdition. Nous avons perdu l'idée que notre environnement naturel, c'est en grande partie nous-mêmes.
Certes il reste toujours aux adultes des traces de cette disposition enfantine. On la retrouve en permanence dans l'art et la poésie. On la retrouve aussi en petites doses dans les religions et les idéologies. Mais toujours la vie des hommes et la raison des adultes finissent par les relativiser, par avoir raison d'elles.
La raison c'est le doute et l'éphémère, le rêve c'est l'absolu et la permanence.
PS :Extrait de "Éloge de l'exil" (récit à paraître)

Mustapha Kharmoudi
Écrivain

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