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Depuis maintenant plus de deux mois, des dizaines de milliers de Marocains sont bloqués à l’étranger sans que le royaume chérifien ne mobilise les moyens pour les rapatrier. Selon le dernier recensement officiel, ils seraient quelques 32000 à endurer l’une des pires crises mondiales, loin de chez eux, loin des leurs en plein ramadan, un mois sacré pour les musulmans, de jeûne et de retrouvailles en famille. 

Mercredi 20 mai, plusieurs d’entre eux ont manifesté leur désarroi et leur marocaines. 
« Le Maroc n’aime pas qu’on écorne son image à l’international, il n’y a que cela qui le fait bouger. Alors je fais du bruit sous le drapeau de mon pays », témoignait Hamid, un père de famille qui vit à Casablanca bloqué à Lyon, très éprouvé par la situation et ruiné par les nuits d’hôtels. 
Sur WhatsApp, un texte circule de boucle en boucle sans qu’on sache qui en est l’auteur et interpelle « l’élu, le journaliste, le militant » : 
« Sans ressources, certains sans visas, tels des clandestins… Ils ont perdu leurs postes, leurs gagne-pain, la sérénité au sein de leurs foyers. Des parents souffrent, des couples souffrent, des enfants pleurent l’absence de leur maman ou leur papa tous les jours… […] 
Les Marocains bloqués à l’étranger subissent la crise sanitaire, et la doublent d’une crise humanitaire sans nom, sans visage et pire, sans écho. Rien de pire dans la vie que l’incertitude dans laquelle ils vivent. Rien de pire que le sentiment d’abandon, d’injustice, de vivre dans l’obscurité. » 

La journaliste marocaine Aida Alami Bloquée à Paris, elle est « dégoûtée, déprimée » et « dans l’incertitude totale, sans possibilité de se projeter, de planifier quoi que ce soit ». Elle a pu compter sur le soutien d’amis qui lui ont prêté un appartement où elle est hébergée, 
« heureusement ! contrairement à tant d’autres qui sont à la rue ». 
Quand le Maroc, conscient de ses limites sanitaires, s’est barricadé, avant bien des pays européens, pour se protéger de la pandémie et endiguer sa progression, la jeune femme a compris que ce serait pour longtemps. Mais elle était certaine que le Maroc, à l’instar des États-Unis ou de l’Italie juste avant lui, permettrait à ses ressortissants de rentrer au bercail. 
« Cela me paraissait inimaginable qu’un État ne laisse pas rentrer ses résidents. Trump a donné quelques jours aux Américains pour rentrer, d’autres ont mis en place des rapatriements. Aucun pays à ma connaissance n’a agi de manière aussi drastique et sans aucune volonté de régler la situation », réagit la journaliste. 
Comme elle l’a récemment tweeté, elle n’a 
« pas le début d’une idée ou analyse sur la raison mystérieuse de cet abandon absolu et total des autorités ». Elle craint que le Maroc ne les laisse rentrer que lorsqu’il rouvrira les frontières mais garde une petite lueur d’espoir « qu’il les rouvre plus tôt, en juillet plutôt qu’en octobre ». 

Les témoignages affluent, tous plus désespérés, mettant au jour des situations devenues intenables sur tous les plans : social, financier, psychique… Sur les réseaux sociaux, sur les pages Facebook créées pour l’occasion ou encore dans la boîte mail de Mediapart, un désespoir, une détresse et une rage immenses se déversent, mais aussi de la solidarité, de l’entraide. 

Magyd raconte qu’il se sent
« humilié, moins que rien, un déchet », qu’il vit « le pire ramadan de sa vie, un mois pourtant béni, d’adoration, de joie ». Deux longs mois sans voir les siens, ses sept enfants. « Quand je leur parle au téléphone par vidéo, mon cœur exprime deux sentiments : « Vidé de l’intérieur », il répète qu’« il n’en peut plus » : « Je commence à être dégoûté même de ma propre personne, je n’ai plus goût à rien, même le sommeil est difficile. » Il invoque Dieu : « Ya Allah fais que l’on retourne auprès des nôtres dans un meilleur état psychologique, ya Allah fais que cette épreuve ne nous brise pas. » Il explique qu’il n’a « aucun contact, aucune information, aucun soutien » et une seule réponse : « On nous dit de patienter. » 
D’autres Marocains, paralysés sur différents continents, font le même récit. Chacun partage les derniers retours qu’il a des ambassades, consulats, compagnies aériennes. Tous s’indignent du traitement qui leur est infligé. 
« J’en ai marre !! Pourquoi le Maroc ne fait rien !! C’est une honte, une honte gravée !!! », répète Myriam dans le groupe consacré aux Marocains bloqués en France qui accueille aussi des compatriotes coincés au Canada, aux Émirats arabes unis, aux États-Unis, en Italie, en Malaisie, etc. « C’est parce que les Marocains ne valent rien dans l’œil de leur propre gouvernement », répond un jeune homme.

« On devrait fériériser le 15 mars pour ne jamais oublier le jour où le Maroc a abandonné 30000 de ses citoyens. On appellerait ça : le jour de la dé-fête nationale ! », dit Souissi. 
Plus loin, Zaidane appelle à ne pas cesser de faire du bruit et de se battre : 
« Le retour au pays est un combat, et aucun combat n’a été gagné sans se battre. La solution c’est d’être tous présents sur le terrain et d’oublier la politique de la peur instaurée au sein du peuple marocain depuis des années. Battez-vous pour vos droits, personne ne vous les… » 
Même ceux qui sont coincés sur le sol marocain, dans les enclaves espagnoles de Ceuta, Melilla, si près des leurs, à quelques kilomètres, ne peuvent pas retourner dans leurs foyers.
« Après l’ouverture provisoire des frontières de Melilla et le passage de 170 de nos compatriotes, ils ont tout refermé, témoigne Hanafi. On est plus de 300 personnes toujours bloquées. Ils nous ont dit d’attendre 15 jours mais rien d’officiel. » Elle dénonce « une gestion chaotique, inhumaine et inégalitaire », décrit

« des femmes, des enfants et des hommes en larmes » et conclut d’un « ils nous tuent petit à petit ». 
La mort d’une femme de 34 ans, originaire de Driouch dans le Rif, qui était bloquée à Melilla, a provoqué un vif émoi. Le site d’information marocain Yabiladi raconte qu’elle s’appelait Hakima Karbani et qu’elle vivait dans un hébergement de fortune installé dans l’urgence pour les Marocains bloqués, après avoir été licenciée par un couple qui avait fait d’elle sa domestique. Son corps a été découvert dans des toilettes publiques près de la place principale de Melilla. Les circonstances de sa mort restent encore inconnues mais L’annonce de la prolongation du confinement jusqu’au 10 juin, faisant du Maroc un des derniers pays au monde encore confinés et soumis à des restrictions sanitaires strictes, a douché les infimes espoirs. « S’ils commencent l’opération de rapatriement le 10 juin, qui durera au minimum un mois, les plus chanceux verront leur famille en juillet après 14 à 20 jours d’isolement, les derniers fin juillet, et ça c’est le scénario le plus optimiste sans parler des étudiants », calcule Rafiq dans un groupe sur Facebook. 
« Tous nos collègues ont eu droit à des vols spéciaux pour rentrer chez eux. Mais pas nous »

« Trois semaines de confinement de plus au Maroc, c’est au moins trois mois d’exil supplémentaire pour nous », se désespère Sara, 26 ans, dans le journal marocain Medias24. Elle travaille dans un de ces Hôtels Resort luxueux aujourd’hui fermé aux Maldives. Bloquée « en enfer », avec une quarantaine d’autres compatriotes, elle raconte le dénuement, la difficulté de se nourrir correctement, aggravés par l’insularité dans un pays à l’arrêt, qui dépend à 100 % du tourisme. 
Leurs patrons leur ont fait une faveur en les laissant dormir et se partager à plusieurs des petites chambres réservées au personnel dans les hôtels mais ils coupent l’électricité et l’eau plusieurs heures par jour pour faire des économies… 
« Égyptiens, Tunisiens, Allemands, Français, Japonais, Chinois, Malais… Tous nos collègues ont eu droit à des vols spéciaux pour rentrer chez eux. Mais pas nous. Je me suis sentie humiliée par cette situation. Un sentiment de honte. Je n’arrivais pas à expliquer à mon patron pourquoi… »

« Les gens croient qu’on vit au paradis, qu’on n’a pas à se plaindre, poursuit un autre. Que des gens à Melilla, à Paris ou à Madrid vivent dans la rue pendant que nous on se prélasse sur les magnifiques plages de sable blanc des Maldives. On ne se sent pas seulement ignorés par le gouvernement, mais également par nos concitoyens. C’est une double peine, de la hogra [mépris en arabe – ndlr]… » 
{...] Lire la suite sur Mediapart (article payant)
Article signé RACHIDA EL AZZOUZI






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