News

(...) En tout cas, cette insupportable rupture avec ma famille au Maroc sera pour moi la source nourri­cière de ma capacité à rompre. Comme si désor­mais le pire était passé, et que j'en étais revenu sain et sauf. Psychologi­quement, cela devait représenter quelque chose comme la conquête défini­tive de mon autonomie vis-à-vis des miens, et surtout l'annulation incons­ciente de toute possible culpabilité. Une sorte de solde pour tout compte.

Je me sentais en phase avec mon nouveau moi-même, libre de voler de mes propres ailes, sans avoir à compter sur qui que ce soit. Et depuis, je n’aurai plus ja­mais d’hésitation à tourner le dos à toute personne ou groupe qui, par sa simple pré­sence à mes côtés, atteindrait à cette autono­mie, à cette intégrité.
Dans la vie, nous apprenons à être des rôles sociaux avant d'acquérir quelque relative autonomie. C'est pour ça que les gens développent en pre­mier une inclination naturelle à se rendre utiles, et ce faisant à s'approprier des choses et des per­sonnes. Ils savent que la vie est une lutte inces­sante, et dès l’enfance on les aguerrit à être toujours gagnants. Y com­pris dans leurs relations à celles et ceux qu'ils aiment. Et alors dans leur élan préda­teur et pour un presque rien, ils pié­tinent leurs proches, sans même s’en rendre compte.
Le pire, c'est que cette même liberté qu'ils s'accordent sur vous ne peut souffrir aucune réciprocité. Faites-leur les mêmes débordements, et ils s'en offusqueront à coup sûr. Un vieux proverbe maghrébin dit : « Oh comme vous êtes vilains mes défauts quand je vous vois chez les autres ! ».
Pourquoi ? Parce que l'organisation des sociétés en rôles sociaux ne s'ins­crit pas dans la réciprocité : on ne peut être en même temps mère et fille d'un même homme.
Il n'y a que l'autonomie qui supporte la réciprocité, parce que l'autonomie s'inscrit dans le champ de la liberté des individus.

Malgré tout, l'autonomie peut tolérer quelques manquements à la récipro­cité. C'est que nous sommes avant tout des êtres sociaux et que la société est structu­rée en rôles. Rôles dont parfois l'autonomie tire certains béné­fices.
Moi, grâce à mon grand souci d'autonomie, et confiant dans ma capacité à pouvoir la recouvrer le cas échéant, je me laisse m'attacher trop vite aux gens. J'ai comme l'intuition qu'en chacun d'eux il y a quelque chose du mystère de la vie. Un pas­sage secret vers le rêve et donc vers l'universel.
Mais hélas je finis souvent par me rendre compte qu'ils ne font que repro­duire ce qui est commun. Ce qui est super­ficiel. Ils ne cherchent qu'à per­sévérer dans ce qu'ils sont, à pé­renniser leur situation, en se gardant de toute initiative qui pourrait cham­bouler leur petit bien-être....
Bien que bénéficiant moi-même – depuis longtemps – de cette sorte de douceur de vie, il m'est arrivé trop souvent - et il m'arrive encore - de me rebeller contre ce bien-être de petite ville de province. Et pourtant je sais mieux que quiconque combien il fait bon-doux vivre dans un bon cocon de sécurité financière, familiale, professionnelle, sociale, etc.
Je n'aurais jeté la pierre à personne à part à moi-même, si ce n'était cet im­placable cynisme que ces gens-là cultivent comme le must de l'art de vivre. Je sais bien que la vie serait infernale si l'on ne se faisait rien pour se pro­téger de cette terrible vérité qui à elle seule pourrait nous pourrir à jamais chaque seconde de notre vie. Cette vérité, la voici : Si la terre était un pays, ce serait assurément l'Afrique du Sud du temps de l'Apartheid.
Et en vérité, je ne sais pas si l'on peut vivre sans ce cynisme qui nous aide à nous voiler les yeux face à cet aveuglant constat. Et en particulier sur le prix que l'immense majorité de l'humanité paie pour notre petit confort. Si­non la belle-robe-de-belle-marque-hors-de-prix que porte la belle-dame-bien-sur-elle, cette robe-là ne serait assurément pas si belle, si l'on gardait en vue que ce sont des enfants miséreux qui les fabriquent là-bas où on les paie moins que misère...

Et c'est là le drame, mon drame. Déjà le bien-être ça vous maintient cloué, ça bride toute ambition par peur de perdre son train de vie stable et sécuri­sé. Et voici que pire : ce que le bien-être pourrait épargner, le cy­nisme s'en vient aussitôt l'anéantir : ça vide vos vies d'idéal, de rêveries, de rêves.
Et une vie sans rêve, pour moi c'est une terre étrangère où je me sens étranger. D'où ce besoin pressant de m'en exiler.
Et alors, comme pressé de pour­suivre ma route, je me mets à vouloir me détacher d'eux, mais sans vraiment le vouloir. Ou du moins sans savoir comment faire, tant les liens sont devenus forts. Et c'est souvent eux-mêmes qui me four­nissent la clé. Me sachant de peu d'attache à la vie so­ciale et aux choses matérielles, ils remplissent naturelle­ment le vide que je laisse. Ils empiètent à leur guise, et souvent avec mon consentement, sur mon espace privé, sur mon autonomie. Avec de moins en moins de précau­tion.
Jusqu'au moment où je ressens en mon for intérieur que mon autonomie – et partant mon identité - est niée en ce qu'elle a d'essentiel. Et alors je m'éloigne d'eux, définitivement.
Il y a des personnes - que j'avais aimées - à qui je n'ai plus ja­mais adressé la parole, pour l'unique raison qu'elles avaient eu – ou défen­du - un com­portement que je trouvais indigne de ce que nous devons être, ou du moins de ce que nous devons essayer d'être. Souvent ça arrive à la suite d'un inci­dent - quasi insignifiant du point de vue so­cial. Et alors je m'exile définitiv­ement de leur vie, ou je les boute hors de la mienne.

Mais au-delà de cette apparente légèreté – ce caprice, m'a-t-on souvent dit -, il reste qu'au­cune rupture n'est jamais simple à dé­cider. Et encore moins à vivre. Et tout en m'attelant patiemment à apprivoiser la peine qui m'af­fecte à cause de ces rup­tures nécessaires, long­temps je ravive en moi une autre peine, plus profonde encore, à la seule pen­sée que ces êtres chers ont dû éprouver eux aussi des souffrances du fait de ces mêmes ruptures. Et souvent j'éprouve ce secret sentiment d'avoir été moi-même abandonné par moi-même.
C'est ce cheminement qui fait que, tout en perdant de vue ces êtres jadis ai­més, je finis par les installer durablement dans mon imaginaire parmi mes plus beaux souvenirs. Je reste comme dans un exil d'eux. En éternelle nos­talgie des moments vécus auprès d'eux, pris au piège de ce genre de para­doxe que seul l'exil sait en produire : je garde l'espoir qu'un jour viendra où tout s'arranger­a à nouveau, mais en même temps j'agis de telle sorte que cela ne soit plus jamais possible.

Je sais et je reconnais que ce comportement, mon comportement, peut être vécu comme une violence grave. Et c'est pour ça que, parfois les uns ou les autres en prennent violemment ombrage. Et alors pour se venger, ils vont même jusqu'à dispenser à mon entourage toutes sortes de rumeurs mensongères. En vérité ce genre de bassesses m'aide bien plus encore à tourner la page, une sorte de bonne raison a posteriori qui susurre à l'oreille de ma mauvaise conscience que j'ai eu raison de fuir cet entourage devenu toxique. D'autant qu'il me revient d'accepter ces excès de colère et de rage comme le fruit d'une justice : les gens que j'aime ne comprennent pas que je puisse les quitter tout en continuant à les aimer. À leurs yeux, il y a là comme une tricherie. Ils n'ont pas accès à cette disposition de mes esprits : je ne me sens jamais au mieux de moi-même que dans la longue solitude. L'adage dit qu'il vaut mieux être seul que mal accompagné, moi je dis qu'il vaut mieux être seul que bien accompagné. Et cette disposition à la solitude me vient de mon enfance misérable. J'ai donc eu le temps d'en faire le tour du propriétaire si j'ose m'exprimer ainsi.

Si bien qu'à la longue, ma vie affective se fera comme dans l'attente du re­tour à la normale : la solitude. J'ai développé en moi une bien étrange pro­pension à précipiter les ruptures : dès que j'ai le sentiment que telle rela­tion amicale, aimante ou amoureuse – voire passionnelle - me­nace de s'abîmer, je me hâte d'y mettre fin, au risque des pires souf­frances.
Et une fois de retour dans ce que j'appelle mon véritable chez moi, c'est-à-dire ma solitude, je me mets à tout ranger dans ma tête, afin de pré­server dans ma mé­moire cette relation inachevée en ce qu'elle a eu de plus beau. Et donc de continuer à la vivre amou­reusement dans mon imaginaire. Ce faisant, j'accueille à bras ouverts toutes les souffrances qui en découlent, même les pires, car je les sais indispensables à la stimulation de mes états d'âme nostalgiques...
Souvent dans notre vie, même à être convaincu que cela ne peut plus du­rer, on s'accroche en se disant que les choses pourraient en­core peut-être s'arranger. On croit se don­ner une chance supplémentaire, mais en vérité le plus souvent on ne fait qu'envenimer la si­tuation. Et donc aggraver le risque de n'en garder que de mauvais souvenirs, l'impres­sion d'un gâ­chis. Je sais bien que quand on n'en a pas l'habitude, c'est dur de se re­trouver seul. Mais à bien peser les choses, ce comportement est indigne d'une véri­table concep­tion de l'amour : il importe plus encore de sauver un souvenir ai­mant plu­tôt qu'une réalité chance­lante.
Évidemment ce n'est pas toujours aisé de quitter à la hussarde des gens qu'on aime, avec un sérieux risque de les jeter durablement dans la désola­tion. Mais alors le prix de l'attente n'en sera que plus élevé.

Je le sais pour payer chaque jour encore ce prix-là, à la suite d'une expé­rience intime des plus douloureuses. J'avais eu à vivre une longue période très heureuse sur le plan social, professionnel et familial. Puis tout allait se détériorer peu à peu. Et je m'étais alors empêtré, pour des raisons morales, bien trop longtemps dans une vie qui finira par me devenir insupportable. Je m'y étais laissé dégrader, abîmer au-delà de ce qui est imaginable. Et certainement avais-je aussi contribué à abîmer la vie de celles et ceux, grands et petits, que je côtoyais alors et qui m'étaient et me sont toujours si chers.
Et quand j'avais réussi à m'en échapper, il m'avait fallu des années à souf­frir le martyre avant de réussir, tant bien que mal, à recoller tous ces petits bouts brisés de mon être. Il faut dire que j'étais resté longtemps après en échec. En échec total : les rituels d'enfance ne venaient plus : ni la fosse à cendres, ni la cabane, ni rien.
j'avais beau remonter la pente, je ne réussissais toujours pas à reconstruire, dans ma tête et dans mon cœur, la relation si aimante d'avant son dépéris­sement. Même le chagrin le plus sombre, ni une profonde déprime, et en­core moins les nuits de délires n'avaient pu m'être d'aucun secours. C'était la seconde fois de ma vie, après celle de la mort de mon bébé, que les ri­tuels d'enfance me faisaient radicalement défaut.
D'année en année, à chaque fois que je repensais à un moment de bonheur avec l'un ou l'une de ces aimés-là, aussitôt ma tête se verrouillait, comme apeuré devant un danger imminent. Sans doute ces blessures-là restaient - et restent toujours - vivaces, saignantes. Et de ce fait les mauvais souve­nirs agissent comme des épouvantails, comme la muraille d'une for­teresse qui m'empêche d'accéder aux petits bonheurs d'avant, à mon para­dis per­du.
Et toujours ma tête se hâtait de m'en éloigner. Mille et mille fois j'essayais de tenir tête à ma tête. Je restais à vouloir absolument franchir ces rudes obstacles dans l'espoir d'enfin me réapproprier ces souvenirs-là. Des sou­venirs qui furent parmi les plus beaux de toute ma vie. Tout un pan de vie qui m'avait fait bâtir et devenir - en grande partie - ce que je suis aujour­d'hui. Mais toujours en vain.
Et alors je pleurais, à vouloir en mourir. Je me cou­vrais de reproches, je m'en voulais d'être parti. Et en même temps je m'en voulais de ne pas être parti plus tôt, peut-être aurais-je alors évité que notre enfer fût à ce point un si terrible enfer. Je m'en voulais d'avoir été trop lâche et contri­bué de la sorte à attiser le feu de ce calvaire qui chaque jour me consumait, et qui consumait tout autant ceux-là qui avaient été si chers à mon cœur.
Et des années après cette rupture, j'étais resté dans un interminable cal­vaire, incapable d'amour. J'avais trop peur de m'attacher et de souffrir à nouveau, comme j'avais tout autant peur de faire souffrir les personnes que je pouvais aimer. Un chemin de croix qui m'avait fait goûter au pire des exils : l'exil loin de l'amour.

Je ne trouverai la clé que bien plus tard : l'abandon ! Cette rupture-là c'était comme si j'avais abandonné le petit garçon en moi. Je le cherchais partout, et je ne le trouvais nulle part dans ma tête.
Je me souviens que je retournais souvent sur la tombe de mon bébé décédé des décennies plus tôt. D'habitude je n'y allais qu'une fois l'an, mais mes tourments m'y guidaient quand le désespoir m'engluait dans le noir le plus noir. Mais toujours rien.
Il m'avait fallu retourner à quelques reprises dans ma contrée natale. Je me baladais à l'aube dans mon douar, vers la maison où j'étais né, sans rencon­trer personne. Et par la suite j'étais allé à mon école, dans la classe même où j'étais entré la première fois à l'âge de six ans. Et alors m'ayant reconnu, certains enseignants – eux-mêmes originaires de ma contrée, s'étaient hâté de me présenter aux élèves. En tant qu'un des leurs qui a réussi. C'était sans doute les petits-enfants de mes camarades de classe d'antan. Et c'est dans leurs regards que le petit garçon m'était revenu. J'avais retrouvé sa trace au détour d'un souvenir près du vieux puits d'eau où trois garçons jouaient.
Et depuis ce jour-là, il me revenait par moments, au détour d'une émotion aussi intense que fugace. Mais c'était à chaque fois pour me faire des re­proches. Depuis sa grotte au fin fond de ma déprime, il ne cessait de répé­ter que cette vie-là aurait dû continuer. Non seulement dans ma tête, mais aussi et surtout dans la vraie vie. J'avais beau lui rappeler combien cette vie-là m'avait mis en si grande souffrance, il n'en faisait aucun cas.
Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que je comprendrai que c'était seule­ment l'adulte en moi qui n'en pouvait plus. Lui, le petit garçon, ne devait aucunement souffrir de cette vie-là, au contraire. Je convenais alors que je l'avais bel et bien abandonné lui aussi.
Et c'est minée par cet insoluble dilemme que peu à peu ma vie reprenait quelque goût à la vie. Et tant bien que mal ces aimés-là retrouvaient, les uns après les autres, leurs places dans mon cœur, tels qu'ils étaient avant le désastre. Et peu à peu mon âme s'apaisait de les voir à nouveau trôner aux premières loges de ma mémoire, de mes souvenirs, de mon cœur, de tout mon être...
Mais malgré tout, au détour de quelque merveilleux souvenir, il m'arrive trop souvent encore d'être soudain saisi d'un vertige étrange : autant le sou­venir brille en moi d'une belle vivacité qu'on le dirait d'hier seulement, au­tant me revient en boomerang combien déjà sont trop nombreuses les années qui me séparent de cette époque-là. Et je me terrifie à l'idée qu'un fossé infranchissable – un gouffre – se soit creusé à jamais entre nous, sans plus aucun chemin pour nous mener les uns vers autres tels que nous sommes devenus aujourd'hui, si loin les uns des autres...
(...)

Éloge de l'exil (Testament)
Mustapha Kharmoudi
Écrivain

0 commentaires:

Publier un commentaire

 
Top