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Je lui dirai ceci : ce qu'il y a de plus intime en toi, cela même que tu tiens à maintenir secret, c'est cela et seulement cela qui pourrait intéresser les gens. Et crois-moi, les gens savent déjà tes secrets, car tu de celles et ceux dont le regard trahit tout en eux. Autant alors que tes mots s'en donnent à cœur-joie... euh... à cœur-triste...

Il y a des choses comme ça, qui nous arrivent au moment le moins opportun. Ainsi donc, ce n'est que devant la grande terrasse du bistrot que je me suis demandé quelle allure cette fille-là pouvait avoir. C'est un peu désagréable de ne pas reconnaître une personne avec qui on a déjà eu quelques échanges épistolaires, sans oublier les nombreux like de nos posts réciproques.
Pire, je suis censé avoir déjà vu sa photo sur sa page. Mais bon, là rien ne m'est resté. Je me rassure en me disant qu'elle doit sûrement être du genre à n'afficher que le strict minimum.
Je me souviens d'une autre fille qui, un jour au bar le Marulaz, m'avait salué avec une si franche familiarité à jurer qu'on était liés d'une vieille amitié. Et que je n'avais pas reconnue de prime abord. Elle avait lancé presque en grommelant : Mais on est amis sur Facebook ! Je m'étonnais de ne pas me souvenir d'un si beau visage, de si beaux yeux. Et devant ma mine un peu défaite, elle avait ajouté dans un fou rire : Mais sur mon profil, y a que la photo de mes pieds !
Cette fois-ci, c'était différent : on se connaissait elle et moi, même si on ne s'était jamais rencontrés. On avait déjà eu des échanges à propos de l'écriture. On en avait même été à deux doigts de se rencontrer il y a quelques mois...

Heureusement, il n'y avait pas de table libre sur la terrasse. Ça l'a forcé à venir à ma rencontre. Quand je l'ai vue, tout une pluie de qualitatifs me sont tombés dessus comme des grêlons : petite, mince, menue, fluette, frêle. Et bien sûr belle, mais d'une beauté ténébreuse. De ces beautés qui te somment de rester sur tes gardes. Et surtout hésitante : on aurait dit une collégienne à son premier rendez-vous d'amour... Pourtant ce n'était pas à une rencontre galante qu'elle est venue, qu'elle a voulu venir, qu'elle a demandé à venir. Bien au contraire : elle voulait me parler de son travail d'écriture, et de ce fait même, elle devait sans doute s'attendre à une sorte de confrontation qui pouvait lui être désagréable, en tout cas rien qui ressemblerait à une séance de mots doux.

D'ailleurs elle me parlera longuement et avec gravité de son travail d'écriture. Et aussi - surtout – de son tempérament à ne jamais aller jusqu'au bout de ce qu'exige un poème ou un texte. J'ai immédiatement reconnu en elle cette paresse spécifique à une certaine catégorie de femmes. Des femmes qui dansent, qui chantent ou écrivent pour, disent-elles, se distraire avant tout. Et dans l'expression « se distraire », il faut entendre plutôt «se défaire ». Se défaire de ces peines que ces femmes des temps modernes s'infligent à elles-mêmes pour être libres, en choisissant de quitter l'homme qu'elles ont aimé, qu'elles aiment encore... qu'elles aimeront toujours...
D'habitude, quand c'est ainsi, je réagis de façon assez cassante, et ça trace tout de suite la frontière entre la passion de l'écriture et l'art de jouer avec les mots. Et dans la très grande majorité des situations, la discussion prend tout de suite une tournure dans laquelle ces femmes savent d'excellence esquiver : Tu comprends, moi c'est juste un peu comme ça, comme ça vient, sans prétention, et puis voilà quoi ! C'est une situation que je déteste. Parfois on me trouve méprisant. Et c'est vrai et faux à a fois : je ne méprise pas les gens, mais je méprise profondément cette posture de ces piteux un peu-ci un peu-ça. Ce que je ne comprends pas, ce n'est pas que les gens soient ainsi, car peu m'importe qu'ils écrivent ou qu'ils n'écrivent pas. Non, ce qui me froisse, c'est que ces personnes éprouvent soudain le besoin de vouloir m'en parler avec insistance. Dans ma tête, ça sonne comme si elles espéraient que leur premier jet soit déjà absolument abouti.

Moi je ne suis ni critique littéraire, ni journaliste ni professeur de littérature. Je me contente de mes sentiments premiers : ou j'aime ou je n'aime pas. Et le plus souvent - presque toujours - il y a quelque chose à aimer dans ce que les gens écrivent. J'ai une profonde conviction que nous sommes tous habités par ce que j'appellerai l'esprit de l'être, d'être, que l'on nomme communément l'esprit de la poésie.
Bien sûr, je n'hésite pas à donner des conseils, mais c'est uniquement sur le plan technique. Et c'est d'ailleurs toujours le même conseil : apprendre à remettre inlassablement l'inspiration sur le métier. Recommencer, recommencer et encore recommencer. C'est ainsi et seulement ainsi que l'on peut graver dans la durée cet étrange et instantané souffle de l'inspiration.
Transformer l'instantané en un brin d'éternité ne va pas de soi...
Il m'arrive aussi d'échanger sur le contenu de ce que nous tentons de traduire en mots. Ces chagrins qui nous habitent, sans doute depuis que l'homme est homme, voire depuis que la vie est vie. Et alors je me contente d'exposer mes propres expériences. Comme par exemple cette torsion de l'esprit qui me fait saper le moral dès lors que les passages que je dois corriger sont sombres. Je raconte comment j'éveille mes propres souvenirs tristes, comment je me fais aider par des musiques appropriées, tel ce passage d'une symphonie de Gustav Mahler, ou telle chanson arabe qui te donne un fichu cafard rien qu'à la voix de la chanteuse...

Je la regarde avec tout ça dans la tête, déjà un peu désabusé. Et déjà un peu inquiet de ce regard tristement sombre, on aurait dit une veuve espagnole.
Très vite on passe au vif du sujet, comme pressés d'en finir l'un et l'autre. Elle dit tout cela qui la possède : la poésie, l'écriture, le piano, la danse. Elle dit ça en vrac, comme s'il ne s'agissait que d'une même chose, et peut-être est-ce vrai pour son cas. Il existe dans l'histoire des gens comme elle, constamment dévorés par toute une meute d'arts, sans jamais pouvoir choisir.

Puis au moment où ça commence à devenir un peu banal, elle marque un temps d'arrêt en me dévisageant sourdement. Puis elle finit par se résoudre, plonge sa main dans son tout petit sac qu'elle tenait tout le temps serré contre elle, comme si des voleurs rodaient autour de nous. Puis elle en sort un cahier, un gros cahier noir. Elle ne me le tend pas vraiment, elle le tient à la main tout en m'expliquant qu'elle y consigne tout ce qu'il lui passe par la tête : des dessins, des phrases courtes, de longs poèmes. Parfois juste un bout d'argumentation, comme pour préparer une réunion, un discours, un face à face. Je reconnais cette posture de constamment se parler à soi-même, de s'interpeller à l'abri du regard indiscret. Une posture d'écrivain. Et bien sûr, ça se voit qu'elle est couverte de gêne, c'est même presque de la honte quand je le lui ai très prudemment arraché de la main. Je l'ai ouvert comme quand on est sur le point d'embrasser quelqu'un : avec cette sourde angoisse face à l'insurmontable dernière étape dans l'art de la séduction : si le baiser n'a pas lieu, on restera étrangers l'un à l'autre, si le baiser est accepté, c'est déjà la magie de la fusion des corps.
J'entrouvre lentement le cahier noir. Je m'attarde sur la page quand la sincérité du poème a trouvé les mots justes, je reviens plus haut quand ses sous-entendus ne se laissent pas déflorer, je passe vite quand elle se met à parler au nom d'un autre, avec des mots peu justes, des mots qui sont coloriés de son mal-être à elle...
L'écriture est parfois fuyante, comme volée. Je me surprends à l'imaginer en train d'écriture dans des lieux cachés : une salle de bain, les toilettes, au fond de la solitude d'un lit sans doute bien trop grand pour ce corps sculpté à la perfection, mais en miniature.

Je lui dis mes sentiments avec un minimum de précaution, mais déjà c'est trop. Ou trop peu, je ne sais pas.
On finit par se quitter, sans nous attarder sur le moment de séparation, comme des amants qui se cachent...
Quand j'aurai plus de temps, je lui dirai qu'elle n'est pas comme ces personnes dont j'ai parlé, et dont je lui ai parlé. Elle est dans la passion de l'écriture, même si la vie – famille, travail et séparation – ne lui en laisse guère le loisir.
Je lui dirai peut-être qu'elle aussi comme les autres. Qu'elle risque de rester prisonnière de l'avis des autres. Qu'il y a toutes les chances que le cahier dorme à jamais dans son tiroir, si elle ne se résout pas à aller au bout d'elle-même, si elle reste tétanisée par la peur qu'on découvre des choses d'elle.
Souvent les gens qui ont envie de s'adonner à l'écriture suicident leur talent à cause de cette fausse pudeur qui les inhibe au moment le plus important de l'écriture, au moment où où ils doivent dire ce qui les habite au plus fond d'eux-mêmes, leur intimité profonde. Et alors tout leur art tombe en ruine à cause de cette fausse pudeur, qui te fait craindre que tel oncle ou telle tante t'en tiendrait rigueur.

Je lui dirai peut-être quelque chose comme ça, je verrai, si tant est qu'elle me rappelle. Je lui dirai que je l'ai vue rougir et pâlir rien qu'à l'idée de rendre public ce petit poème qui m'a plu, juste parce qu'elle imagine qu'on saurait alors que son âme est bien blessée, comme si son regard ne le criait pas à tout l'univers...
Je lui rappellerai que quand je t'ai demandé de me relire à haute un passage émouvant de ce même poème, c'était comme si je lui avais demandé de dénuder son joli petit corps. Je l'ai vue se recroqueviller sur elle-même, non sans ranger vivement la seule chose qui bougeait en elle : une mèche rebelle.
Je lui dirai aussi que j'ai apprécié malgré son immense courage de me montrer ses écrits et dessins mêlés. Et que ce cahier - à ta place et en ton nom – m'a montré qu'elle a la poésie dans l'âme et dans la peau. Surtout dans la peau, une peau qui a frissonné à sa place quand je lui ai demandé pourquoi elle a quitté l'homme qu'elle aime, cet homme qu'elle ne cesse de chanter à travers les pages les plus intimes de ce cahier qu'elle a repris et serré dans ses deux petites mains. C'est à peine si elle ne l'a pas essuyé d'avoir été sali par mes mains...

Je lui dirai ceci : ce qu'il y a de plus intime en toi, cela même que tu tiens à maintenir secret, c'est cela et seulement cela qui pourrait intéresser les gens. Et crois-moi, les gens savent déjà tes secrets, car tu es de celles et ceux dont le regard trahit tout en eux.
Autant alors que tes mots s'en donnent à cœur-joie... euh... à cœur-triste...




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