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Bouhali, Benahmed
Dans ma jeunesse lointaine, ce dicton était célèbre, et j'imagine qu'il l'est encore. En arabe marocain ça rime joliment :
سطات يَسطِّي
برشيد يداوي
بن احمد الخاوي


Settat rend fou
Berréchid soigne
Benahmed le vide
Et voilà, le décor est planté : nous sommes d'emblée au cœur du mystère, et déjà la photo du troubadour n'en devient que plus intrigante.
Je vous raconte :
Mais c'est bien compliqué à raconter, et c'est bien compliqué à suivre. Armez-vous d'un bon verre de vin ou d'un bon thé à la menthe, et soyez patient car là où je compte vous emmener, je ne le sais pas vraiment. Pire, je sens que ma mémoire s'émeut déjà, comme rechignant à vous révéler ce qu'elle a de plus intime... et quand c'est comme ça, je sais que ma mémoire va me jouer des tours en ne restituant le passé que de manière allusive et fragmentaire, en tout cas discontinue...
Alors restons au plus près du dicton. Pourquoi une telle énigme. En fait elle ne l'était pas du temps de ma jeunesse, c'était plutôt quelque chose de vécu, une illustration du quotidien : 
1 – On disait de Settat que c'était la ville de l'extrême débauche : le cannabis, le vin, les prostituées, les soirées de fête avec les plus belles chikhates, ces chanteuses populaires qui enivraient les spectateurs, à en devenir fou. Et donc voilà pour la folie...
2 – Berréchid abritait le plus grand hôpital psychiatrique du Maroc : et voilà pour les soins
3 – Et enfin, à Benahmed, ma petite ville, il y avait une annexe de l'hôpital psychiatrique de Berréchid, où l'on entassait les fous qu'on ne pouvait plus soigner. Et voilà pour le vide, dans le sens d'une bouteille vide, une consigne...
Et donc revenons à ma petite ville, celle qui accueillait ces fous qu'on ne pouvait guérir. Ils vivaient enfermés à jamais, à l'exception de quelques uns qui avaient le droit de passer une partie de la journée dehors. Et donc parmi nous. Et personne ne s'en plaignait, au contraire : notre quotidien était parsemé d'anecdotes à propos de ces fous. Mais en vérité, je crois qu'ils nous servaient plutôt de repoussoir à notre propre folie. 
Oui, autant le dire tout de suite : ma région était connue pour sa « folie » : on était des fous, des simplets, des ploucs, et ça faisait rire le Maroc entier. Mais on nous reconnaissait, grâce justement à ce même grain, une sorte de candeur poétique, primitive devrais-je dire.

Il y a une chanson qui glorifie ce côté à part de ma petite ville d'alors : c'est la chanson populaire la plus célèbre au Maroc et au Maghreb, et que de grands chanteurs de Raï ont emportée jusqu'au fin du fond des boîtes de nuit du monde : Europe, Amérique et jusqu'en Australie et au Japon...
Elle s'appelle El-Aloua. Et dans le langage populaire, dire de quelqu'un qu'il est d'El-Aloua - en parler marocain on dit : fils d'El-Aloua - c'est dire qu'il lui manque une case, ou qu'il en a une de trop. En tout cas qu'il en est autant maudit que béni...

Mais avant d'aller plus loin, reprenons ma propre vie avant l'exode rural pour cause de misère dans cette petite ville.
Je suis né et j'ai passé mon enfance dans une contrée rurale où les gens n'avaient aucun sens des réalités. Ou plutôt qu'ils en avaient plusieurs. Tout ce que chacun pouvait en dire était peuplé de petites légendes, qui ne pouvaient que heurter violemment le moindre esprit doué de raison. Jugez-en : nous vivions dans un monde où il n'y avait aucune frontière entre les humains et les djinns, entre les vivants et les morts, entre le réel et le fantasme. Un peu à la manière grecque, du temps où les dieux se mêlaient encore aux hommes jusque dans leur plus intime intimité.
Il y avait pas mal de fous dans ma tribu: bien plus que d'ordinaire. Sans doute était-ce dû à la trop grande consanguinité, car ma tribu se sentait encerclée par des tribus pour le moins inamicales, aux dires des anciens...
Et c'est ce monde-là qui avait forgé mon imaginaire. D'un côté on me disait fou, et donc on me méprisait. Mais de l'autre on me disait habité de quelque djinn capable de jeter le pire des sorts, et alors on me craignait...
En ce temps-là, souvent on voyait des hommes en haillons traverser nos terres. On les nommait « les Bouhalis». C'étaient des vagabonds ou des mystiques. Les miens n'appréciaient guère leur intrusion, d'autant qu'ils s'attardaient trop dans l'unique source d'eau, où nos femmes devaient se tenir à l'écart en attendant leur départ pour enfin remplir leurs jarres. Et ces errants-là n'avaient peur de rien, ils n'hésitaient jamais à se servir à volonté en fruits et en légumes dans l'immense verger collectif... 
Nos aînés nous disaient de toujours en prendre garde, de ne jamais s'approcher d'eux. Ils les appelaient mangeurs de foie, de foie d'humain ça va de soi. Une légende qui nous venait des temps anciens, en souvenir des affrontements avec les Portugais qui devaient pénétrer jusque dans nos terres pour défendre leurs comptoirs sur les côtes marocaines...

Par la suite, après l'exode rural, je découvrais qu'il y avait un nombre impressionnant de fous dans la petite ville. Des fous qui se baladaient librement das les rues, alors même que certains, rares, pouvaient devenir violents avec les enfants qui souvent les charriaient...
Et j'allais alors apprendre que ce phénomène était dû à la présence d'un hôpital psychiatrique dans la ville. Mais un hôpital particulier : on y mettait les fous qu'on ne pouvait plus soigner, et on laissait sortir durant la journée celles et ceux qui ne représentaient pas une menace pour la population...
C'est ainsi que j'avais grandi dans une telle proximité. Je me souviens d'un fou qui venait se mêler à notre bande. Il était cultivé, lettré et surtout bien élevé. Rien en lui n'indiquait un quelconque dérangement. Peut-être était-il schizophrène ? Il avait tout d'un homme de bonne famille. Et une fois il nous avait confié, après qu'on lui eut juré de n'en rien répéter, qu'il avait été un ami intime – un mignon ? - du prince Abdallah, le frère de Hassan2. On disait de lui qu'il avait une vie dissolue...

Je me souviens.

Je me souviens de Zemmar. Ancien instituteur du temps de la colonisation, il avait été parmi les premiers résistants, et il l'avait payé très cher. La police française l'avait enfermé dans une matmora (une réserve de céréales sous terre), et ça l'avait détraqué à jamais. Il se mêlait à nous autres pour nous parler littérature française. Je me souviens lui avoir dit un jour : Tu ressembles à Ché Guévara ! Et qu'il avait répondu : C'est lui qui me ressemble ! Parfois il se faisait vicieux, et sans qu'on s'y attende le moins du monde, à la vue d'un groupe de barbus qui passait à côté il s'écriait : Quoi, tu as dit qu'Allah n'existe pas? En ce temps-là les barbus n'avaient pas le vent en poupe. Nous on pouffait de rire, mais eux se hâtaient de s'éloigner de nous, comme s'ils avaient peur qu'allah les rende complices. 
Un jour qu'il faisait très chaud, on s'était réfugiés dans la mosquée en dehors des temps de prière. Zemmar nous avait dit de lui réciter les rituels de mort, et il s'était engouffré dans sa djellaba pendant qu'on psalmodiait à gorge déployée quelques versets. Et quand un adulte nous avait sermonnée, on s'était arrêtés, pour nous rendre compte que Zemmar dormait en ronflant très bruyamment.
Il y avait aussi un fou qu'on appelait Siss. Il était autiste et ne parlait jamais à personne. Il avait un réel talent de plasticien. Il passait son temps à ramasser les pierres de toutes les couleurs, ainsi que des feuilles et des fleurs. Et alors il dessinait sur le muret du parc public des représentants abstraites et multicolores. 
Magnifiques.
Non seulement jamais personne n'avait pris la moindre photo de son travail, mais un genre de stupides gendarmes sont venus le tabasser. Pour avoir dessiné sur les murets fraîchement repeints pour la venue de je ne sais quel personnage officiel. En tout cas ce ne devait pas être le roi de l'époque, vu que lui et ses ancêtres boycottaient notre contrée pour s'être soulevée contre je ne sais quel abus princier par un passé lointain. Nous leur rendions la politesse, bien sûr : un jour que Hassan2 devait passer tout près de notre petite ville sans s'y arrêter, nous autres jeunes, nous nous étions rasé le crâne en signe de protestation, non pas parce qu'il refusait de saluer notre ville, mais parce que nous ne voulions pas de lui...

Il y avait aussi un certain Sdi Qayyou, mais là ma mémoire me joue peut-être des tours en confondant deux personnages aussi loufoques l'un que l'autre. Si bien que je risque d'attribuer à l'un ce que l'autre avait fait.
Lui, il était vraiment à côté de la plaque. Il composait des poèmes en arabe, d'un risible. Mais à la réflexion c'est peut-être seulement que nous n'étions pas sensibles à ses mots et à ses rimes. On les connaissait par cœur, et il suffisait que l'un de nous en entame un pour que ça déclenche un fou rire général. Je me souviens à peu près : « Mon amour mon amour... les branches poussent... le parfum se diffuse... un paradis de plaisance... »
Un jour il s'était essayé à la langue française : « pikoi madam la lampe y cassée... pikoi messieu la lampe y cassée... pasque la lampe y tombée ». Il me semble qu'il tenait un étroit gourbi pour vendre des épices, mais il ne devait pas vraiment en vendre, tant il était toujours totalement absorbé par ce que lui racontait sa tête dérangée. Ce qui me reste de lui : il était très pauvre...
Il y a eu un drame le concernant, à moins que ça ne concerne l'autre avec lequel je le confonds. Une bande de jeunes lui avait mis en tête que la sœur du roi Hassan2 était amoureuse de lui. Peut-être lui avaient-ils montré une photo de magazine. Et alors c'était l'enfer et le paradis pour lui : il ne pensait plus qu'à elle. Et quelqu'un avait fini par lui conseiller de demander sa main au roi en personne.
Et il y était allé. Comme avait-il payé le voyage jusqu'à Rabat quand on sait qu'à l'époque il fallait toute une journée de voyage ? Et il s'était présenté au palais royal. Mais la suite je ne l'ai jamais sue à vrai dire. D'aucuns disent qu'on l'avait jeté un temps en prison, d'autres qu'il s'était vu enfermer dans un hôpital psychiatrique. Le fait est qu'il ne voulait plus jamais en entendre parler...

Il y avait un homme qui boitait : Bba Qâssem. Il hurlait à longueur de journée : Attention à vous, les Russes arrivent ». Pourquoi les Russes ? C'est plus tard que je saurai qui étaient les Russes, et en quoi ils pouvaient représenter quelque danger. Et quand il avait fini ce travail d'alerte à la population, il s'asseyait et récitait par cœur des livres. En ce temps-là je savais, moi aussi, mémoriser des passages entiers de livres, et de voir Bba-Qassem dans un tel état folie, je me prenais d'inquiétude qu'il ne m'arrivât la même chose...

Il y avait des femmes folles aussi, on les disait plus méchantes que les hommes. Et parmi eux, il y en avait une bien étrange. Elle s'appelait Chouka, qui signifie épine. Était-ce parce qu'elle avait une chevelure hirsute, ou bien parce que ses mots piquaient les celles et ceux qui s'en prenaient à elle. 
Dans mes souvenirs c'était une dame, une Dame devrais-je dire. Elle trônait dans sa rue, toujours la même. Elle s'installait où elle voulait, et alors elle mendiait avec insolence, en interpellant sèchement les gens. Elle te disait : « Eh toi, mustapha, fils de lahcen kharmoudi, de la qbila des Oulad de la tribu des Hamdaoua de Ziou, donne-moi un sou, sinon tu seras maudit pour l'éternité ! 
Il fallait obtempérer, non pas par peur de ses sorts, mais parce que elle te faisait honte à te dénoncer de la sorte. Et alors, je vous ai dit que c'était une Dame, une grande Dame. Voyez : quand tu t'écrases devant elle en cédant à ses exigences, et que tu lui tends une piécette, elle te sermonne de la voix la plus sévère et la plus haute : Jette ton minable sou par terre, qu'Allah ne fasse jamais que ma main frôle la main de l'ennemi !

Il y avait un type alcoolique dont je me souviens à peine. Il était constamment saoul du matin au soir. Mais c'était le seul électricien de la petite ville. On racontait que les gens l'enlevaient manu militari, et le retenaient chez eux, le temps qu'il dessaoule pour réparer leurs installations.

Il y avait le merveilleux Ahmed El-Ouatani. C'était un fou joyeux, la joie en personne : il ne se déparait jamais de son sourire, de son beau sourire contagieux. Qui n'aimait pas El-Ouatani ? Qui pouvait ne pas l'aimer ? 

Il était exhibitionniste. Il portait toujours une tunique large, sans rien en dessous. 
Et à ce titre, nous autres ados, on s'attachait ses services avec joie et malice. On lui donnait quelques petits sous, et on lui montrait telle demeure de telle famille respectable, où souvent habitait telle jeune fille qui nous narguait. Et alors El-Ouatani s'exécutait avec le plus grand plaisir, avec exaltation, on ne pouvait pas mieux l'exciter. Et quand une femme ou une jeune fille ouvrait la porte, il relevait sa gandoura et lui offrait son appareil naturel. Mais comme toutes les femmes le connaissaient, à peine elles le voyaient que déjà les portes lui claquaient au nez. Mais non sans ces éclats de rire aigus qui parvenaient jusqu'à nos oreilles d'ados arabes frustrés. Et alors on se lâchait sur toutes ces femmes qui aimaient tant le sexe des hommes...

Il y en avait d'autres, qui ne me reviennent pas à l'esprit à l'heure où je note ces petits souvenirs. A part peut-être ce vague souvenir d'un étrange garçon fou. Je me souviens qu'il vivait à côté de la vie. Il était constamment perdu dans ses rêveries, à composer de la poésie, à s'imaginer vivre dans des histoires féeriques. Des histoires qu'il glanait auprès des troubadours du souk, des histoires qu'il conservait soigneusement du temps où sa mère lui contait les aventures, plutôt les mésaventures de cette petite fille toujours poursuivie par un ogre, des histoires qu'il lisait dans les livres.

Et qui souffrait tant et tant quand parfois on se moquait de sa manière d'être fou... et de sa façon d'être pauvre... si pauvre.

Besançon le 13 août 2020

Mustapha Kharmoudi
Écrivain


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