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En vérité, je ne sais pas pourquoi je vous parle ainsi. C'est sans doute ces interminables discussions avec la cinéaste Marie Bonnard qui m'ont mis dans cet état. J'espère qu'elle est tout aussi perturbée que moi, et alors ce serait tant pis pour elle et tant pis moi... mais tant mieux pour l'art. 
Je vous raconte :
Mais bon, je ne vous raconterai rien de ces échanges professionnels avec la camarade Marie. Sauf que ça parle du Maroc de ce temps-là, et que constamment mon enfance en est interpellée, comme par quelque mystérieux besoin de comprendre ces phénomènes étranges de la vie qui nous font voir, les uns les autres, différemment une même réalité...

En tout cas, ce que je m'apprête à vous conter vient de là. Et comme en ces jours de farniente je laisse ma tête vagabonder à sa guise, ma rêveuse de tête a fini par chuter lourdement sur cette vidéo. Je n'ai gardé pour vous qu'un très court extrait, l'original, lui, dure une petite heure, et comme vous allez vite le constater en visionnant déjà ce court passage, cette vidéo est on ne peut plus merdique : le son est merdique, la synchronisation est merdique, l'image est plus que merdique. 
Pire, j'ai perdu mon temps, des heures finalement stériles, à écrire et à chercher partout la même vidéo en meilleure qualité. 
Mais rien : elle est merdique et restera merdique. 
J'ai essayé de trouver les noms du groupe, ou du moins de quelques musiciens – notamment ce magique artiste à la petite percussion ficelée à son bras, un personnage à la Pasolini : cheveux clairs, chemise grise de voyou, la bouche édentée comme seuls les artistes marocains peuvent l'être à cause du plus grand des dénuements, vu que leur État - lamentable - ne fait strictement rien pour eux. Et pourtant, sur ces terres de transe plus que partout ailleurs, les hommes et les femmes ne peuvent survivre sans la musique... et encore moins sans ces déhanchements, fins ou gras qu'importe, mais tout aussi experts en envoûtement.
Rien: c'est merdique et ça restera anonymement merdique.
J'ai essayé d'améliorer la vidéo, ou tout au moins de synchroniser le son avec l'image. Les pauvres logiciels se sont donné tout le mal du monde informatique, à fond, mais tous ont fini par abdiquer.
C'est merdique et les couleurs resteront merdiques, et le son restera dans le plus merdique des travers. 

Mais tout de même, j'ai passé de grands moments de bonheur à visionner plusieurs fois ces quarante et quelques minutes de la vidéo d'origine. 
C'est que la vidéo a été tournée exactement au même endroit où j'allais, en des temps oubliés, en des temps enfouis au fin fond de ma mémoire, tous les lundis au souk pour voir les conteurs et les musiciens. Et là, tout est exactement comme tout droit sorti de mon passé. Les musiciens sont les mêmes ou peu s'en faut. Et cette danseuse, qui emplit la scène de son corps plein et de son plein de bonheur, elle piétine une terre que j'avais foulée maintes fois à une époque aussi lointaine que révolue.
Cette vidéo est récente malgré son aspect foireux et désuet, elle date de quelques petites années seulement, mais je jurerais que je suis là, quelque part dans l'un ou l'autre de ces plans approximatifs. Et que je suis là, à tous les âges de mes premiers éveils : l'enfance, la petite adolescence et puis la jeunesse débordante. C'était une autre réalité, un substitut à la réalité vraie, si je devais utiliser le langage des autres. Mais en vérité ce serait alors de l'abus, car cette réalité spectaculaire et féerique, c'était à mes yeux la seule réalité qui valait la peine d'être vécue à tout prix. Et je la vivais à tout prix, c'est-à-dire au prix le plus fort, le plus fort en vexations, le plus fort en humiliations... par des incultes à l'incommensurable fierté d'être incultes… 
J'y allais tout le temps quand je me trouvais dans ma petite ville, c'est-à-dire tous les lundis jusqu'à l'année de mon départ en pensionnat. Et par la suite, tous les lundis des vacances scolaires, longues ou petites. 
J'ai en tête tout un univers qui s'agite comme une ruche surexcitée. Je crois bien que si je devais relater tout cela par écrit, il me faudrait toute une vie à creuser des tunnels dans ma tête, jusqu'aux grottes les plus sombres. Pour ensuite tout déballer, tout dépouiller, tout ressentir, tout s'émouvoir... et puis tout pleurer des mers et des mers de larmes. Mais que des larmes de bonheur.

J'ai passé, là, des moments de bonheur d'une incroyable intensité, malgré la misère, malgré l'inculture ambiante, malgré l'impitoyable discrimination envers le rural que j'étais, par les "citadins" de ma petite ville, ceux-là même que les Casablancais tenaient - et tiennent toujours - pour les plus bouseux des bouseux.
Ô vous, les habitants de Ben Ahmed, de cette jolie petite ville qui fut jadis aussi jolie que hautaine envers moi.

En ces temps-là, j'y étais comme ces pigeons et ces moineaux sur les terrasses des bistrots : peut-être que les petits rien qu'ils picorent peureusement à nos pieds les rendent bien plus heureux que nous autres. Va savoir! Je veux dire : toi va savoir, car moi je sais. Je sais cela mieux que quiconque, pour avoir souvent été traité de miséreux parasite, sans que cela ne m'enlevât rien de mes très grands petits bonheurs de rien. Quand je me remémore tout cela, il m'arrive de me dire que j'avais été plus heureux que beaucoup de ceux-là qui me regardaient avec mépris ou condescendance. Plus heureux que tous !
Et pourquoi ? Tu vois, Marie, c'est parce que je savais intuitivement que ces bonheurs-là n'étaient pas pour moi, c'était toujours de brefs et furtifs chapardages de ce qui m'était inaccessible : et alors je ne devais rater aucune occasion de glaner ce qui résistait à mon besoin de glaner, et de grappiller ce qui ne se laissait point grappiller par moi. Je savais que tout cela était de fait impossible. Et quand donc quelque impossible se réalisait par miracle, c'était - oh - c'était de l'absolu, comme si ce devait être la dernière fois de ma vie. L'ultime fois, en ce sens que j'avais une conscience aiguë que la misère pouvait à chaque instant m'en arracher, et m'en tenir à jamais éloigné. Et me renvoyer sans préavis à la case départ, c'est-à-dire la faim, les poux, l'arbitraire et l'obscurantisme.

Voilà Marie, j'ai écrit ça pour toi, en pensant à tout ça qui se mêle et s'entremêle dans ma tête, suite à tout ce que tu remues sans cesse en moi, l'air de rien. 
Ces spectacles dans le souk, c'était aux temps où il n'y avait rien d'autre qui aurait pu détourner mon attention, qui aurait pu m'éloigner de ces émotions premières qui emplissaient mon besoin de distraction et d’évasion. Ces émotions qui me donnent encore – ce jour - la même chair de poule. En ce temps-là il n'y avait rien dans ma petite ville : ni cinéma, ni théâtre, ni bibliothèque, ni maison de jeunes, ni rien pour la culture. Non seulement ça n'existait pas, mais moi-même je n'en ressentais pas le besoin. Mieux - ou pire - je ne savais même pas que ces choses-là pouvaient exister ailleurs que dans les romans qui parlaient des villes de France comme de ces cités imaginaires des Mille et une nuit. Et du coup le moindre événement m'était total et absolu : si tu regardais cette vidéo avec mes yeux, tu y verrais mon fantôme encore présent. Plus que ces spectateurs-là d'aujourd'hui, je serais le plus attentif, le plus absorbé, totalement absorbé par la magie du spectacle. Comme s'il n'y avait plus rien d'autre que le spectacle, comme si le spectacle ne s'arrêterait plus jamais. 
Au rêve, rien d'impossible : pas même l'éternité 

Le refrain de la chanson que j'ai sélectionnée est mortel, Marie, il est mortel. En voici une traduction approximative, car les mots de la langue rurale sont on ne peut plus crus, plus bruts:

« Hé c'est quoi ça, hé petit Larbi
Hé minus
Combien je t'ai cherché
Combien je t'ai cherché, hein?» 

Oui, Marie, en ce temps-là la vie était totale : le bonheur était total, le malheur était total... 
Et l'amour était total : moi j'avais eu à aimer cette fille-là...


PS : Hier seulement, à notre entretien téléphonique, j'ai dit à Marie que tout ça commence à me titiller pour peut-être écrire une nouvelle. Ben voyons... 





 
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