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marabout de Sidi Boubker dans le cimetière de Ziou
Je le croise à Vesoul, c'est d'une infime probabilité. La vie est un peu comme ça : en principe elle n'a aucune chance d'être et pourtant elle est, et elle est là.
Ça doit faire vingt-cinq-trente ans que je n'ai plus eu de ses nouvelles, ni entendu parler de lui. Et voilà : dans la chaleur insupportable de cette canicule, je gare ma voiture dans une ruelle en impasse, et qui je vois ? Lui. Toujours habillé pareil : une veste et un pantalon dépareillés et trop larges pour sa petite taille, et toujours un vieux chapeau feutre improbable que personne ne ramasserait sur le trottoir. Et une chemise avec un col large et moche comme tout, un col du temps lointain où les cols devaient être trop larges pour faire joli, mais déjà à l'époque ce n'était pas joli sur lui.
Il est de ces immigrés qui ont fait la France. La dernière fois que je l'avais rencontré, c'était dans sa ville, à Mantes-la-Jolie, en région Île de France. Et plus précisément au Val Fourré : un quartier champignon à vomir, et même la perspective en hauteur est détestable. Je me souviens qu'il y avait un autre immigré avec nous, et que, mine de rien, tous les deux m'en avaient mis plein la figure. Dans chaque rue, ils étaient là à faire le coq. L'un : Cet immeuble c'est moi qui l'ai construit ! L'autre : Moi c'est celui juste derrière, là ! Et ils savaient tout : telle année telle saison, etc.
Analphabète, totalement inculte à part pour son métier et pour le tiercé, ce type-là est toujours exactement comme il était venu vers la fin des années 60. Je l'ai reconnu de dos, avant qu'il ne s'aperçoive de ma présence.
On se salue avec cette grande joie des agréables retrouvailles, des embrassades qui font fi de ce méchant machin qui rôde. Et c'est reparti : on aurait dit un magnétophone où tout avait été enregistré il y a un demi-siècle. Il se lance dans la longue liste des nouvelles des nôtres, car il est de ma contrée natale. De ma tribu, de mon douar, mon hameau.

C'est à peine s'il ne me dit pas : On en était où la dernière fois ? Je lui demande ce qu'il fait là, si loin de chez lui, et je dois recommencer en le coupant dans son élan. Et alors, contrarié que je le ramène au présent, il évacue ma question d'une phrase en couperet : il est venu à Vesoul parce que sa fille est mariée à un salopard de cousin etc. Il n'en dira pas plus, il tient à garder le même avantage qu'il a toujours eu sur moi : m'épater de son incroyable mémoire, et se désoler de mes profonds oublis. En ce domaine de notre passé commun, l'ignorant c'est moi.
Je l'invite à boire un café, et je lui dis que je n'ai qu'une petite demi-heure. Et j'ai droit à une revivification de mes neurones les plus endormies pour cause de non usage : un défilé des actualités comme au cinéma d'après guerre, mais en accéléré. Il n'y a rien de nouveau dans ce qu'il dit, vu que ça s'était passé il y a très très longtemps. Il n'y rien d'intéressant, rien qui me rappelle quelque chose ou quelqu'un. Mais c'est très agréable, je l'écoute avec respect, je le laisse causer à quelqu'un d'autre en moi...
Puis voilà : rien de ce qu'il m'a raconté n'a retenu quoi que ce soit de mon attention, c'est juste l'ambiance qui m'émeut, je veux dire sa façon de conter le passé avec une incroyable immédiateté. Je sais que je vais me lever, quitter cet homme, et à nouveau mon passé retournera dans l'obscurité de ma mémoire.

Je lui dis que je dois aller chez l'ostéopathe. Et je prends soin de lui expliquer de quoi il s'agit au juste. Et au moment où il saisit que j'ai un problème de vertèbre, il bombe le torse, égal à lui-même, à celui que j'ai toujours connu depuis que j'étais enfant là-bas dans une autre vie, une vie lointaine pour moi mais pas pour lui, il sourit en maître, avec l'assurance définitive des ignorants, car seuls les ignorants absolus ont les certitudes les plus absolues, il dit : Ah mais pour ça, le meilleur de toute la terre c'est le mari de Khalti Zahra ! Quoi ? Je fais dans le plus grand étonnement.
J'aurais pu en sourire, comme je souris tout le temps de tout ce qu'il dit. Il m'est arrivé d'éclater de rire alors qu'il relatait un drame ou un problème grave qui avait affecté les nôtres au temps de mon enfance. C'est que je ne me rassasie jamais de sa façon de narrer les choses, mêlant indistinctement le naturel et le surnaturel. C'est qu'il est intarissable sur notre vie d'avant, une vie dont il ne me reste rien, pour l’unique raison que mes parents avaient opté, dès mes neuf-dix ans, pour la misère citadine en lieu et place de la misère rurale.

Sauf que là, il s'agit d'une évocation de la plus haute importance pour moi. Et je le lui dis, j'insiste : Qui est Khalti Zahra ? Alors, comme un artiste qui s'aperçoit que telle réplique a fait mouche, il se donne une posture de personnage plus assuré encore, plus dominant. Il se met à parler à plus haute voix, sans se préoccuper que ça puisse gêner les autres tables, de surcroît dans l'arabe dialectal de notre contrée, genre l'accent des paysans du Jura suisse ou français.
Il parle et dans sa tête on est seuls, point. Et tout en parlant en vrac, il installe dans ma tête des souvenirs qui n'en sont pas, mais que j'accepte comme partie intégrante de mes souvenirs, de mon être.
D'abord il écarte d'autres Zahra. Pas l'épouse de hadj tel, tu te souviens ? Je dis oui alors que c'est la black-out total dans ma tête. Pas l'autre Zahra non plus, celle qui avait fugué pour partir rejoindre son futur mari en ville. Il évoque même une autre Zahra, qui avait vécu bien avant notre naissance à lui et à moi, une certaine dévergondée qui avait été brûlée vive dans sa hutte parce qu'allah l'avait punie avec la foudre, tu te souviens ? Je dis oui en repensant à l'autre dieu tout aussi brutal, l'ancêtre d'allah, celui qui avait brûlé un autre peuple, bébés compris, pour seule cause de liberté sexuelle, vous vous souvenez?

Jusqu'à la bonne Zahra, Khalti Zahra, tante Zahra, la gardienne du cimetière. Et là c'est toute une autre histoire, toute une histoire ! Une histoire qui ne se raconte qu'avec les mots de cet ignorant, des mots bruts où les esprits et les djinns existent et coexistent avec la plus sûre des certitudes. Sinon ça ne donne rien. Il faut à cette histoire que les vivants et les morts se côtoient tout naturellement, en toute triviale évidence. Avec tel saint transformé en vieux serpent à qui les femmes de ma tribu faisaient des offrandes en œufs, et que nous autres enfants, abandonnés à nous-mêmes à longueur de journée, nous volions... euh... nous dérobions... euh... nous empruntions tous ces œufs de trop, quand il tombait quelque grand malheur sur les nôtres, et que notre compatissant ancêtre-serpent en mettait alors volontairement de côté pour nous, pour nous les petits siens, qu'il devait prendre en pitié tant nous étions parfois si affamés. 
Et c'est Khalti Zahra qui avait charge de veiller sur les ancêtres et sur leur dû. Elle habitait le cimetière.

(A suivre)

Mustapha Kharmoudi
Écrivain
Besançon, août 2020




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