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La nouvelle est tombée comme un rideau lourd sur une pièce qui finit sur une mauvaise chute. Personne n’a envie d’applaudir et personne n’a envie de sortir. Tout le monde est sur le choc. Pourtant, dès qu’on a appris sa récente hospitalisation, on pressentait que c’était peut-être la dernière.

Bien sûr, on va dire, comme à chaque fois, que la mort fait partie de la vie et que même les étoiles les plus brillantes finissent par mourir. Mais ’on doit dire aussi que toutes les étoiles ne se ressemblent pas et que certaines, quand elles meurent, c’est tout le ciel qui devient sombre.

Je crois qu’on peut le dire : Touria Jabrane est une étoile pas comme les autres. D’abord, elle n’est pas comme les autres étoiles, car, qu’elle soit en train de faire son marché, qu’elle soit sur scène, ou qu’elle soit dans sa limousine de ministre, elle était toujours accessible, Son regard bienveillant et brillant et son éternel sourire nous invitaient toujours à aller vers elle, à la saluer, à l’embrasser, à lui parler, et à l’aimer.

je me souviendrai toute ma vie de la première fois où je l’ai vue sur scène. C’était au défunt Théâtre Municipal, il y a près de 40 ans. Je ne me rappelle plus de la pièce, mais je sais qu’elle parlait de féodalité, d’exploitation, d’expropriation etc. Et puis, à un moment, je crois que le personnage qu’elle jouait avait perdu son fils ou bien qu’on le lui avait enlevé, alors elle avait commencé à crier : “ واش المخزن ماعندو ولاد ؟ واش المخزن ماعندو كبدة ؟”

Et elle l’avait répété plusieurs fois et crié tellement fort et d’une manière tellement sincère qu’à un moment on n’entendait plus rien. Le public avait applaudi à tout rompre, mais elle était incapable de le remercier car elle avait eu une vraie extinction de voix.

Plus de 20 ans plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler à ses côtés dans une des premières commission du fonds d’aide au cinéma, et je puis vous dire qu’elle était l’avocate infatigable des artistes et des réalisateurs.

Et enfin, il y a une dizaine d’années, alors qu’elle était devenue ministre, j’avais eu le privilège de l’interviewer, en compagnie d’autres personnalités du monde de la culture et des arts, dont le grand Mahi Bine Mahi Binebine C’était lors d’une conférence-débat sur le thème de “La Culture et la Cité” que Sajid, alors maire de Casablanca, m’avait demandé d’animer. Comme je savais qu’elle venait de rentrer d’un voyage au Moyen-Orient , je lui avais demandé, entre sérieux et plaisanterie, si elle nous avait ramené un cadeau. Et là, à la surprise générale, et très émue, elle nous avait appris que je ne sais plus quel prince régnant de je ne sais plus quelle émirat, lui avait demandé si elle avait besoin de quelque chose, et elle lui avait répondu :”Depuis qu’on a démoli notre théâtre, nous n’avons plus de théâtre à Casablanca”. Et le prince en question de lui rétorquer : “Si vous avez un terrain, je vous offre votre théâtre”. Elle était si heureuse de nous raconter cette anecdote et si heureuse aussi de nous annoncer que le terrain était disponible, et qu’il s’agissait du fameux terrain Nevada, qui se trouve sur l’avenue Hassan II, pas loin du siège de la préfecture et de la Mairie. On avait applaudi très fort, et plus on applaudissait et plus elle était émue aux larmes. Quelques semaines après, nous avons appris qu’un appel d’offres international était lancé pour la construction du “Grand Théâtre de Casablanca” qui allait coûter des dizaines de milliards, et lequel, bien entendu, n’avait rien à avoir avec le théâtre qu’on allait recevoir gratuitement sur un plateau d’argent. Je pense que Touria n’avait plus parlé de ce cadeau parce que tout simplement elle ne pouvait plus en parler.

C’est la première fois que je raconte publiquement cette anecdote qui honore la mémoire de Touria, et j’aimerais bien que quelqu’un ou plusieurs, qui étaient présents à cette soirée, confirment ce récit.

J’ai revu et embrassé la grande Touria pour la dernière fois lors de la dernière édition du Festival International du film de Marrakech en décembre dernier. Elle semblait fatiguée, mais son regard bienveillant et brillant et son éternel sourire étaient bien là, comme d’habitude.

Puissent l’étoile de Touria briller pour l’éternité et éclairer les générations d’artistes d’aujourd’hui et de demain !

Adieu Immense Artiste !

Mohamed Laroussi
Journaliste




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