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Je me souviens avec émotion de mon immense vulnérabilité. J'avais par­fois le sentiment que j'allais me perdre à jamais dans mes tourments. Et seule ma mère savait me ramener à la vie, je veux dire à la vie sociale.

Je suis resté comme ce petit garçon-là, incapable de la moindre distancia­tion vis-à-vis de lui. Et sans le vouloir non plus. Un rien entame ma confiance. En particulier en amour et en amitié. Je ne sais pas aimer à moi­tié, ni être aimé à moitié. Pour moi ça a toujours été - et ça sera toujours - ou tout ou rien. Car le moindre manquement se traduit en moi par une des­cente aux enfers. Aujourd'hui encore, lorsque j'éprouve quelque mal-être, le chagrin qui me vient est celui-là même qui lui venait à l'époque.
Nous vivions dans une société qui se sentait constamment me­nacée, au bord du gouffre. La grande mortalité enfantine nous rappelait notre im­mense précarité. Nous vivions toujours dans la crainte de la sécheresse. En parler arabe marocain, une année de sécheresse se dit : année de faim. Nous craignons aussi les saute­relles. Quand les sauterelles nous venaient, elles ravageaient tout, absolument tout, jusqu'aux feuilles des arbres. Et alors il ne restait plus rien à manger... à part manger les sauterelles elles-mêmes. Et au delà de ces peurs tangibles, nos ancêtres nous avaient légué une peur plus grande encore : une constante peur bleue des princes et du pouvoir central.
Une telle société, de surcroît encrassée dans des croyances religieuses ré­trogrades, ne supportait aucun écart : un petit garçon est déjà un homme, et donc ne doit pas pleurer, ni préférer la fréquentation et les jeux des filles.
Et quand l'un de nous transgressait les codes rigides, il était violemment ré­primé. Et en cas d'insuccès répétés, on le classait à part, dans la catégorie des fous et autres marginaux.
C'était mon cas. Les miens - et les autres avaient fini par me déclarer in­apte à tout : aux travaux des champs comme aux tâches domes­tiques. J'étais classé comme asocial, pour ne pas dire dérangé. Je n'avais pour ain­si dire aucun rôle social de quelque utilité que ce soit. Et dans ce genre de société, être quelqu'un c'est avoir un rôle précis dans le groupe. On n'était pas tel ou tel en soi, mais uniquement celui qui remplit telle fonction ou occupe telle place.
D'un côté j'étais dispensé de ces corvées répétitives qu'on assignait aux en­fants, ce qui me laissait tout loisir de vivre heureux dans mon monde ima­ginaire. Mais de l'autre, le retour à la réalité se fera toujours de façon bru­tale. Un véritable calvaire, tant j'en payais le prix le plus élevé.
Avoir été sans statut social me reléguait au plus bas de l'échelle sociale. Et mon oisiveté sans cesse sujette à vexations de toutes sortes.
Je me souviens de tant de heurts violents, verbalement parlant. Je passais beaucoup de temps à vagabonder à travers champs, à rêvasser loin des hommes. Et parfois je ne me rendais pas compte que je traversais un champ de blé en pousse, un champ de fèves ou un verger. Et alors le pro­priétaire me ramenait brutalement à la réalité brutale. Il me grondait sans ménagement : Va chercher ailleurs ta tête perdue ? Ou même me huait par des interpellations qu'on réserve strictement aux animaux, aux ânes en par­ticulier...
Parfois, quand d'autres témoins étaient présents, mon interlocuteur en ra­joutait. Et alors tous éclataient de rire.
Je me sentais vexé au plus profond de moi-même. Je me sentais victime d'une injustice arbitraire, et ça me mettait en colère contre eux tous.
Je finissais par haïr toute la société, leur société, car à mes yeux ils en étaient les vrais porte-parole. Et plus tard je haïrai tout autant leur religion, dont ils en étaient tout autant les porte-parole.
Ce sentiment d'injustice arbitraire et la colère qui en naît m'habiteront pour le restant de ma vie. Ça me servira de phare de vigilance face à toutes ces injustices que l'homme sait commettre à l'encontre de son sem­blable. Et en particulier à l'encontre des marginaux et autres étrangers...
Mais il me faut l'avouer, j'aurai trop souvent du mal à porter cette colère en lourd fardeau sur mes épaules, parce que ça sera en moi comme une source de rejet de la société, des groupes. Et parfois même de rejet de mes proches, de mes plus proches...
Déjà à l'époque elle me poussait à m'inscrire en rejet de tous, y compris des miens. Comme je vivais le plus longtemps possible dans ma bulle, c'était souvent quelqu'un de ma famille ou de mes amis qui me ramenait à la vie réelle. Et toujours avec une insupportable brutalité. Et alors ça son­nait en moi comme un retour à la guerre. Une guerre contre des envahis­seurs de mon petit être.
Il m'arrivait de rester de longs jours prisonnier de mon trop-plein de co­lère. À en souffrir tant et tant. Et parfois d'épuisement, la colère se muait en un vicieux chagrin. Un chagrin sans fond, je me souviens. Je me sou­viens...



Mais c'est dans cet enfer-là justement, à travers ces interminables chemins de croix, que je forgerai – en solitaire et avec l'aide de ma mère - mon ap­prentissage de l'autonomie. À force de n'être rien pour les autres, j'étais obligé de me construire ma propre identité en dehors de la société. Et de­venir ainsi peu à peu quelqu'un pour moi-même. Quelqu'un de très impor­tant à mes yeux.
Et plus j'affirmais avec fierté mon nouveau moi-même, en rejet total de leur société, plus les heurts avec les hommes se multipliaient.
Et ces heurts-là à leur tour me feront forger de solides défenses pour construire, défendre et imposer celui que je devenais à mes propres yeux, et non celui que j'étais aux yeux de la collectivité, c'est-à-dire un moins que rien.
Cette marginalisation à outrance et mon ex­trême vulnérabilité construi­ront les principales bases de toute ma vie future. Notamment cette disposi­tion des plus originales, des plus ef­ficaces - une sorte d'autisme - qui se traduisait, et se traduit toujours, par une tendance irrépressible à bouder. A me retirer menta­lement et instantanément des situations d'adversité, pour m'engouffrer dans une bulle hermétique. Et alors tout disparaissait de ma vue. Et je pouvais même ne plus me souvenir de ce qui s'était passé.
Ainsi je savais m'évader sans peine d'une société agressive dont je ne maî­trisais rien, au profit d'une société imaginaire où j'étais maître à bord. L'exil mental en quelque sorte. Autrement dit l’exil en tant qu’évitement, et par voie de conséquence l'exil en tant qu’ou­bli.

A suivre

Éloge de l'exil (Testament / 2)
par Mustapha Kharmoudi, écrivain



 
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