News

Mon très cher camarade Rachid-Fekkak-1970
C'est depuis l'année 2020 que je t'envoie cette lettre à ton adresse de 1970 dans notre petite ville d'antan : Benahmed la rebelle, aux bons soins de quelques jeunes militants qui toujours honorent notre mémoire par leurs luttes et par leur résistance face à un État toujours aussi prédateur, et toujours aussi arbitraire.
Je t'écris pour te faire part d'un profond chagrin qui s'est abattu sur moi en li­sant un article blessant d'un de nos vieux camarades de Benahmed. Tu l'avais connu tout comme moi, certainement mieux que moi, mais je suis sûr que tu ne le reconnaîtrais pas s'il lui arrivait, par quelque ruse de la vie – et la vie ô combien sait ruser -, de se pré­senter à toi, au toi et moi de cette époque-là. Epoque dont je garde intacts dans ma mémoire tant de souvenirs émouvants. Je me souviens toujours de notre affront face à un appareil d’État que nous savions pourtant - Hassan-2 oblige - aussi brutal qu'impitoyable. Et que dire si l'on devait le confronter à tous nos camarades radicaux de l'époque. Tous ceux-là qui tenaient bon face à un Hassan-2 absolu et sanguinaire, dont les ancêtres avaient maintes fois marty­risé mes ancêtres et les tiens. Je pense en particulier à deux de nos camarades qui me sont restés proches, avec la même fraternité et la même camaraderie que nous nous témoignions les uns aux autres en ces temps-là : en premier Mustapha, l'autre, notre maître à penser de l'époque, et Fatna, oui notre Sett-al-Horra, la dame-libre, la grande dame qui avait sauvé l'honneur de toute une ville, au point que les tortionnaires l'avaient baptisée d'un prénom d'homme, ce même prénom que tu portais, et du coup c'était elle qui honorait ce prénom, au point que tu lui aurais témoignée un respect intégral toute ta vie durant, sans porter atteinte au moindre cheveu de sa dignité. Contrairement à cet ancien camarade qui a piétiné tout notre honneur et le sien sur son passage...

Mon cher camarade-1970
Je n'ai jamais reproché à qui que ce soit de nos anciens camarades d'avoir failli à notre idéal de jeunesse, c'était notre jeunesse et il en est qui ne restent pas jeunes toute leur vie. Comme il en est qui le restent, comme moi. Mieux, je me suis tu à plusieurs reprises lorsque d'anciens camarades, changeant de camp, en profitaient pour nous charger un peu. Je me convainquais à contre­cœur que c'était seulement une forme de solde de tout compte, une dose de critique sur ce que nous avions fait. Et je sais que nous n'avions pas fait que de belles choses. Nous étions des idéalistes absolus, et notre jeunesse débor­dait de partout à cause d'une société figée et d'un roi qui ne gouvernait que par l'arbitraire et la répression la plus brutale.
J'ai toujours trouvé normal, voire légitime, que les gens puissent changer leur vision du monde en fonction du déroulement de leur vie et de leurs nouveaux intérêts. Et j'ai toujours trouvé normal que des militants radi­caux marocains se rangent des voitures comme on dit, pour ne pas subir les foudres d'un roi aveuglé par son pouvoir. C'est qu'il y allait du sort de leurs familles, de leurs carrières, voire parfois de leurs vies.
J'ai gardé de bonnes relations cordiales avec certains de ceux-là qui avaient changé de camp, et j'ai continué à témoigner de l'affection pour quelques rares d'entre eux.
Dont celui-ci duquel je t'entretiens, et qui a tout sali par des propos qui ont pourtant l'air d'une belle politesse, un peu du genre de cette vieille réplique de Bouchaïb Bidaoui en travesti : Ach bini ou binek lammouk ah khouuuuuya. (آش بيني وبينك لَمَّكْ ٱخووووووويا)

Mon très cher Rachid-1970
Je pouvais tout comprendre, tout avaler si j'ose dire. Mais là, c'est différent, ça dépasse tout entendement.
Avec cet ancien camarade, on a à faire à quelqu'un qui a déjà sa carrière et son avenir derrière lui. Il a mon âge, et donc il devrait couler une retraite pai­sible comme j'en avais entendu parler. En outre, on peut s'étonner qu'il re­vienne sur ces questions avec cette rage à peine contenue, quand on sait qu'il s'était rangé des affaires politiques depuis très très longtemps. On ne peut même pas dire qu'il prépare une quelconque carrière politique nouvelle.
Non, rien de tout cela.
Alors que diable est-il allé faire dans cette galère ? Pourquoi ne laisse-t-il les morts aux morts comme on dit, et là je pense au camarade décédé sous la tor­ture qu'il a cité au passage, non sans l'égratigner, un peu comme on donne un exemple parmi d'autres, Alors que ce camarade-là, l'immortel Abdellatif Zéroual, n'était pas comme un autre, comme les autres. Il était au-dessus de beaucoup, y compris de lui de moi à l'époque, et y compris de lui tel qu'il est devenu.
Alors quoi? Qu'est-ce qu'il lui fait dénigrer Zéroual et ménager Hassan-2 ?
Juste un besoin de vider son sac ? Un ressac, devrais-je ? Un trop plein de quelque chose qui ressemblerait à de la rancœur ? A de la haine pure ? Comme pour prendre une revanche sur nous autres qui sommes restés attachés aux luttes sociales et politiques d'un peuple toujours en manque de reconnaissance, et donc toujours en lutte ?

Une femme nommée Rachid,
de Fatna El Bouih
© Editions le fennec, Casablanca
Je n'aurais pas lu cet article si ce n'était ce jeune militant de Benahmed qui m'a envoyé le lien en me demandant poliment ce que je pense de ce que pense mon ami et ancien camarade, Et pendant les premiers jours où je restais hébété, interdit, d''autres jeunes de notre petite ville se sont eux aussi émus en m'écrivant.
Ce sont des jeunes dignes de ce que nous étions, et qui aiment à toujours honorer notre passé. Souvent même ce sont les fils de ceux de notre génération qui n'osaient pas, à l'époque, manifester leur mécontentement, tant ils savaient Hassan-2 et ses hommes capables du pire. Ne serait-ce que pour avoir eu sur soi un tract, un simple tract écrit par des jeunes à la vingtaine rebelle, et qui iront moisir dans les centres de tortures et dans les prisons de Hassan-2. Voire même, après avoir purgé leur dû à la justice, enlevés sur son ordre et emmurés vivants là-bas au loin, dans le désert, sans aucun procès, sans justice aucune. Rien que le sadisme et l'arbitraire d'un roi de « droit divin » devenu fou d'avoir trop gouverné. Comme le dit cette métaphore rurale : Quand Allah veut punir les fourmis, il leur fait pousser des ailes. En d'autres termes, ce qui peut paraître une qualité peut s'avérer un défaut...

Mon cher camarade Rachid-1970
Te souviens-tu que malgré tout on savait prendre la vie du bon côté. Toujours on s’amusait avec une certaine insouciance, jusqu'au choix du sobriquet qu'on donnait à celui qui nous rapportait les tracts de Rabat ou de Casablanca. A chaque fois qu'on en recevait, malgré la peur immense, on se pliait de rire avec cette vieille formule arabe qui désignait un poète arabe du 7è siècle, un des Saâliks, des Robins des bois avant l'heure : taâbbatâ charrane.تأبَّط شَّراً. (porteur de mal)
Inutile de te cacher mon état quand j'ai reçu cet article, ça a été pour moi une gifle violente et monumentale.
Oh mon cher camarade, derrière un semblant de scientisme et d'académisme, sais-tu que tout y est à l'excès. L'insulte à notre mémoire est d'autant plus in­supportable que notre ancien camarade écarte d'emblée Hassan-2 de la princi­pale responsabilité de l'état du pays. Et encore pire, de toute responsabilité sur la répression sauvage qui avait violenté avec rage notre jeune jeunesse idéaliste et non violente.

En résumé, voici sa thèse :
1 – dans son article, il prétend que Hassan-2 n'a que peu de responsabilités dans ce qui est arrivé au Maroc durant ses quarante ans de règne. Au contraire, ce serait Hassan-2 tout seul qui aurait in­troduit, contrairement aux autres régimes arabes, une certaine démocratie ac­ceptable. Et que donc ce serait ainsi que la roi avait réussi à préserver le Maroc de deux maux "sataniques" : le panarabisme à la Nasser et de l'islamisme version Frères musulmans. Et de nous autres, aussi. Oui, d'après lui, Hassan-2 aurait préservé aussi le bon peuple du Maroc de nous autres radicaux. Et au vu de son argumentation, on pourrait dire de toi et moi en particulier.
2 – L'article souligne avec force que la faute première incombe au peuple marocain, rétrograde, inculte et analphabète, et donc incapable de suivre le chemin de la modernité que Hassan-2 lui traçait..
3 – Notre ancien camarade rajoute que la faute incombe aussi à ses représen­tations politiques syndicales et sociales, toutes confondues. Un peu comme si l'inculture du peuple tirait ses forces vives vers le bas, et du coup ces mêmes forces tiraient le peuple vers le bas. Si ce n'était Hassan-2

On pourrait croire que je viens de caricaturer sa position, et crois-moi cher camarade-Rachid-1970, j'aurais tant aimé que ce soit vrai, j'aurais tant aimé que mes propos ne soient qu'une satire sortie de ma tête littéraire et rêveuse. J'aurais même aimé n'être plus de ce monde pour ne jamais avoir lu cet article afin de garder une bonne impression sur notre ancien camarade. J'aurais aimé que les jeunes de Benahmed eurent oublié que je dois être en quelque sorte un bou­clier à notre mémoire commune.
Mais voilà, tout y est dans son article. A vomir, A s'en vouloir de l'avoir un jour connu et apprécié. 
Mais bon, il faut bien que je regarde la réalité en face, avec ordre et sérénité autant que cela me soit possible au vu de mon état de chagrin et de peine. Et crois-moi, chaque paragraphe est une blessure. Il m'aura fallu brutaliser ma mémoire afin que ma mémoire accepte l'inacceptable.
Si bien que, mon cher Rachid-1970, je t'invite à me suivre au pas, et lente­ment pour ne pas esquinter ses propos, ni les miens.

1 – Je le cite : « Mais notre problème, c’est que dans notre pays, les Frères mu­sulmans et plus tard les Yassinistes, imprégnés du dogme de la Khilafat, réfu­taient Imarat al Mouminines ».
- Est-ce donc un problème que de réfuter à Hassan-2 le statut de commandeur des croyants de droit divin ? Étaient-ce seulement les islamistes ou tout un immense du peuple marocain pour qui le roi n'était qu'un dévergondé ? La gauche maro­caine admettait-elle ce statut qui le mettait hors de portée de la loi des hommes, qui interdisait constitutionnellement toute critique de la personne du roi et même de ses propos ?

2 – Je le cite : « Il faut reconnaître à Hassan 2, au moins et à titre posthume, d’avoir tenté de se distinguer (par rapport à cette question) des sociétés ara­bo-musulmanes et d’avoir semé les ingrédients d’un appareil étatique sur une base institutionnelle et ce malgré les échecs et les affres de la confronta­tion politique avec nous autres, ses opposants ».
- Ne voilà-t-il pas que ce serait donc Hassan-2 qui aurait introduit, de son propre génie, les premières graines de la démocratie au Maroc, malgré le re­fus des forces politiques marocaines, comme si ces forces ne réclamaient pas plus de démocratie, et comme si les violentes répressions hassaniennes n'étaient pas justement pour réprimer ces demandes de plus de démocratie...
Toutefois, sans doute gêné par le ridicule de ces affirmations stupides, notre ancien camarade souligne dans un autre passage qu'il y avait bien eu des répressions intolérables, mais c'est aussitôt pour les mettre sur le dos de l'appareil policier de l’État, et en particulier des ministres Oufkir et Dlimi. Non sans oublier de les séparer de Hassan-2 à cause justement de leur félonie à son propre égard.
Hassan-2 n'aurait donc, d'après lui, jamais trempé dans l'assassinat de Ben Barka, dans les mouroirs de Tazmaart, dans les colis piégés envoyés aux lea­ders de l'opposition qui demandaient plus de démocratie, des massacres de Casablanca, du Rif, etc.

3 – je le cite : « Après sa mort, on a vu beaucoup de témoignages d’anciens dé­tenus de Tazmamart, d’autres auteurs marocains (anciens prisonniers poli­tiques ou non) qui n’ont pas épargné le roi défunt et l’ont stigmatisé de ma­nière ouverte lui et son règne, étalé sur 38 années, de 1961 à 1999, sans oser faire la moindre autocritique politique et idéologique! ».
- On aurait dit que notre ancien camarade demande à ceux-là que Hassan-2 avait illégalement emmurés à Tazmamart, de faire leur autocritique. Sur quoi ? Sur leurs conditions de détention ? Sur les causes qui n'existent pas puisque la plupart d'entre eux avaient été jugés par les tribunaux marocains et avaient purgé leurs peines. C'était d'ailleurs devant la prison, au jour même de leur libération que la police de Hassan-2 les avait à nouveau enlevés pour les emmurer vivants là-bas, dans le désert, sans plus jamais avoir la possibili­té de donner de leur nouvelles à leurs mères, à leurs femmes et encore moins à leurs enfants.
Fallait-il que les enfants d'Oufkir présentent une autocritique publique ? Eux qui n'avaient rien fait à personne, et encore moins à Hassan-2, et qui s'étaient retrouvés eux aussi emmurés - enterrés vivants- à l'abri de tout et de tous pendant dix-neuf ans. De quelle inhumanité faut-il que Hassan-2 fut ha­bité pour ourdir une punition inhumaine de dix-neuf ans de bagne dans le dé­sert au plus petit des six enfants d'Oufkir, qui n'avait que deux ans et demi... et que Hassan-2 devait connaître personnellement...

4 – Je le cite : « Malheureusement, cette destruction volontariste de l’image du roi Hassan 2 a porté et porte encore une grave atteinte au tissu social entier du pays »
- Là franchement, je n'ai pas envie d'oser rentrer dans le détail, car ça dé­passe tout, tout, c'est juste indécent de l'homme qui ose écrire ça, surtout d'un homme qui s'était écarté voilà cinquante ans de tout engagement social et po­litique.

5 – je le cite : « Au risque de m’attirer les foudres du ciel, je dirais que nous autres marocains (adultes dans notre quasi totalité), durant cette période té­nébreuse et tragique de notre vie collective, sociale, économique, politique et culturelle, nous endossons tous la responsabilité dans ce qui est arrivé à notre pays, à nos institutions et aussi dans ce qui nous est arrivé à nous-mêmes, à nos enfants et à nos familles ».
- Voilà : tout est résumé avec un incroyable brio, et un non incroyable toupet : nous sommes tous – à égalité - responsables de ce qui est arrivé, et qu'il nous revient d'examiner notre conscience des drames que nous avions provoqués. Ainsi donc, les enfants d'Oufkir doivent présenter leur autocritique, ainsi donc les militants étudiants qui avaient été torturés et emprisonnés par Hassan-2 et ses hommes, devraient aux aussi présenter leur autocritique d'avoir voulu créer un syndicat lycéen par exemple, ou plus grave, d'avoir manifesté à Casablanca en mars 1965 contre une loi qui visait à écarter une immense majorité des jeunes marocains de toute scolarité.
Et alors quoi ? Pourquoi n'exige-t-il pas aussi les plus plates excuses à toutes les instances internationales qui condamnaient régulièrement Hassan-2 et son régime pour des crimes à l'encontre du peuple marocain, et aussi pour des atteintes permanentes au minium des droits humains. Ces droits élémentaires qui, seuls, nous différencient des animaux, et que Hassan-2 nous refusait avec la plus brutale des arrogances, en traitant parfois de racaille les éléments les plus vifs du peuple...

Mon cher Rachid-1970,
Je ne sais comment juger toutes ces horreurs, et alors j'en reviens à ce que je sais faire : raconter une histoire. Celle-ci me vient du monde rural misérable dans lequel j'étais né...
Il est arrivé à notre ancien camarade ce qui était arrivé aux fqihs du Coran qui étaient invités à une fête. Chemin faisant, ils sont tombés sur un verger plein de figuiers aux figues mûres et succulentes. Ils en ont cueillies tout un tas, mais au moment de manger, le plus vieux d'entre eux les a mis en garde : « Si vous mangez les figues, vos ventres vont enfler, et à la fête vous ne pourrez plus déguster les couscous, tagines et autres méchouis, sans oublier les chabbakiyas, ghroybas et autres cornes de gazelle... ». Et bien sûr, ils lui ont donné raison. Mais on sait que les fqihs sont aux hommes ce que l’égoïsme est aux égoïstes : ils ne voulaient pas laisser les figues pour quel­qu'un d'autre, alors ils ont uriné dessus.
Malheureusement, à leur arrivée à la fête, ils ont découvert que tout a été an­nulé. Et sur le chemin de retour, ils sont à nouveau tombés sur leurs figues en tas, toujours au même endroit, intactes. Et comme ils avaient trop faim, ils se sont mis à les manger une à une, non sans dégoût, mais chacun jurant que la figue qu'il prenait n'avait pas été touchée par l'urine.

La morale de cette histoire : Notre ancien camarade pourrait connaître le sort de ces fqihs. Un jour ou l'autre, il subira à son tour l'arbitraire du Makhzen, et alors il devra bien ravaler ses propos injurieux à ton égard et au mien, et à l’égard de tout un peuple pour qui, depuis cinquante ans, il ne levait déjà plus le moindre poing ni la moindre voix révolutionnaire ou même timorée, pour protester contre le sort qui lui avait été fait par Hassan-2 en personne.

La morale de la morale : L'histoire retiendra que durant les années 70, une jeunesse marocaine s'était rebellée contre un roi aussi féodal que despote, et que cette rébellion avait terrorisé Hassan-2 et tout l’appareil d’État, au point d'user des méthodes les plus inhumaines, les plus abjectes, pour la briser.

Mustapha Kharmoudi
Écrivain, ancien militant d'Ilal Amam 
Septembre 2020

A écrit en particulier :
« Une petite vie marocaine », roman sur les années de plomb au Maroc
« Maroc, voyage dans les royaumes perdus », roman historique



0 commentaires:

Publier un commentaire

 
Top