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Éloge de l'exil (testament) est mon ultime texte. En ce jour anniversaire de mon arrivée en France et à Besançon, je commence sa publication lntégrale sur ce blog dédié. Chapitre - 1

Dans mon enfance, c’était la misère noire pour la plupart des gens de ma contrée. Et il n’y a rien de pire que la misère pour maintenir les gens constamment à bout de nerfs. La misère, ça terrorise autant que ces bêtes monstrueuses qui pullulent dans notre inconscient collec­tif. Au moindre inci­dent, les miens se lançaient dans des querelles qui pou­vaient dégénérer en mort d’homme. Surtout lorsqu’il s’agissait de nourriture, on les aurait dits des loups affamés.
La misère est un état de guerre perma­nent. Tout y est sujet à des déborde­ments de colère et au déversement de la haine la plus te­nace : la haine des siens, la haine de soi. L’homme est un loup pour l’homme, lirai-je plus tard. Et si l’homme riche est un loup pour l’homme parce qu’il est es­clave de son argent, l’homme pauvre, lui, est un loup pour l’homme parce qu’il y va de sa survie. Je n'ai jamais accepté cette sentence révolutionnaire : les travailleurs n'ont rien à perdre que leurs chaînes. C'est faux, car les miséreux ont tout à perdre : leur vie. Soit par la répression, soit par la faim. Il faut avoir vécu dans sa tête et dans sa chair d'enfant les dangers réels ou supposés de la misère pour atteindre un niveau extrême d'insécurité et de peur. Une peur qui génère spontanément certains réflexes de survie, de bête traquée. Des réflexes qui s'impriment en nous comme s'ils avaient toujours fait partie de nos gènes. 
C'est ainsi que toute ma vie je vivrai dans une sorte de dualité comporte­mentale. D'un côté la raison, l'instruction et la maturité feront de moi un homme rationnel, qui sait raisonner et garder son calme, y compris dans les situations les plus difficiles. Je saurai relativiser les choses de la vie et en particulier les choses de ce temps-là. Mais toujours les rituels de l'en­fance se tiendront aux aguets dans mes esprits, comme par manque de confiance dans mes capacités d'homme adulte et responsable. Si bien que, à chaque fois que des événements me feront gravement perdre pied, le pe­tit garçon en moi aussitôt se saisira des commandes. Et tous les rituels d'enfance seront instantanément mobilisés pour me sauver... sans que ma volonté d'adulte y puisse quoi que ce soit. 

Et à l'âge que j'ai aujourd'hui, et au vu de ma longue expérience de la vie et des épreuves de la vie, j'ai fini par accepter cette dualité. J'ai fini par comprendre que bien que la raison m'ait aidé à structurer ma vie, et à défi­nir ce qui est bon pour moi de ce qui ne l'est pas, il n'empêche que la rai­son a eu fichtrement tort d'avoir voulu exiler le petit garçon loin de moi. Et ce faisant, exiler avec lui tous ses rituels, dont certains me seront pourtant de grand secours dans bien des circonstances éprouvantes de la vie...Et c'est à la recherche de la généalogie de ces acquis d'enfance que je vais maintenant entreprendre ce voyage dual de mémoire et de réflexion à la fois... Une épreuve bien éprouvante à dire vrai... 
Et en premier, suivre à la trace les multiples apprentissages du petit gar­çon. Ses torsions mentales, ses astuces et ses rituels pour sans cesse esqui­ver la misère et son lot de menaces, réelles ou fantasmées. 
Mais autant le dire de prime abord : la vie sociale m'a toujours paru illi­sible, in­compréhensible, voire fausse et dé­nuée de sens. Et c'est pour la fuir que je me suis forgé à la longue un imaginaire où je sais me rendre spontané­ment. Le plus beau des refuges. 
Mais c'est très tôt que j’ai commencé à me raconter des histoires. Au début c'était pour mémoriser les contes de ma mère. C'était plein de djinns, des gentils et des méchants, et il me fallait apprendre à les distinguer. Mais très vite les romans arrivaient à leur tour. 

C’était ainsi que se rassurait le petit garçon que j’étais. Je me souviens qu’il construisait et reconstrui­sait sans cesse des mondes imagi­naires pour se mettre à l’abri d’une société ma­rocaine bru­te et brutale. Société qui se vautrait dans l’ignorance, comme font ces bêtes qui aiment à se prélasser dans la fange. 

Plus tard je me mettrai à écrire dans ce même esprit. Et je puiserai mes ins­pirations dans le même imaginaire enfantin : dans ma tête mes person­nages ne sont rien d'autre que des djinns un peu plus apprivoisés. Et en­core, écrire ce n'est pas mettre noir sur blanc des idées qu'on a dans la tête, écrire c'est se laisser guider par ses personnages vers des contrées incon­nues. 
Et dans mon cas, seule l'écriture peut me permettre de traquer ces idées que je cherche à expliciter dans ce texte. Et qui n'ont parfois pas de nom, même si elles sont claires dans l’in­timité de mes mé­ditations. 
La seule démarche qui pourrait m'aider à les dé­signer avec quelque netteté, c’est de reprendre le cheminement qui m’y avait amené. 

Aussi loin que re­montent mes souvenirs, j’ai toujours été per­turbé par le chaos qui m’entou­rait. Qui m’entoure toujours. Le chaos social, ce qu’on appelle l’état so­cial, par op­position à une vie où la nature offre une pré­sence immé­diate, stable et li­sible. La nature a toujours su ordonner mes sensations, mes rêve­ries, mes méditations. Le soleil, la lune, les étoiles, la terre, les arbres, les sai­sons, les rivières, les oiseaux, les bêtes… tous contri­buent à me donner une image co­hérente de moi-même et de mon en­vironnement… 



Au contact de la nature, les choses et les phénomènes se pensent d’eux-mêmes en moi. Jamais la nature ne vient perturber mes rê­veries. J’allais boire à la source d’eau quand je me rendais compte inopinément que je passais tout près. Je cueillais une figue à l’arbre bienveillant parce que l’arbre se dressait subitement de­vant moi, j’ex­trayais une ca­rotte à la terre humide et gé­néreuse, j’arrachais un petit poivron à la tendre plante. Et c’est seulement en recevant une trombe d’une bonne et rare pluie d’août que je m’apercevais soudain qu’il faisait trop chaud… 

La nature savait être patiente pour me laisser vivre à mon rythme. Et même quand je me retrou­vais en grande souffrance et que je m'apeurais devant tout, la nature, elle, me restait de toute bienveillance : elle me lais­sait en paix, ter­rée dans mon coin loin des hommes. Ma mère aussi était comme la nature : patiente et bien­veillante. Et présente à toute épreuve. 

En ce temps-là, à l’exception de ma mère, à mes yeux les hu­mains ne fai­saient pas partie de la nature, alors même qu’ils y étaient englués jusqu’au cou. Les humains, c’est la société. Et moi, depuis toujours, dès qu’inter­vient la so­ciété des hommes, mes esprits s’en trouvent im­médiatement brouillés. Brouillés d’abord par une société musulmane ignorante et bru­tale du­rant mon enfance et ma jeunesse. Société qui ne semblait retenir de son Allah que les pensées et les pratiques les plus rétrogrades, les plus ignobles. En particulier la mise au banc des femmes. 
Et plus tard, mes esprits seront troublés par une so­ciété euro­péenne asepti­sée, qui a extériori­sé la nature et ob­jectivé la vie so­ciale, reléguant les émotions et les sentiments au rang d’obs­tacles à la bonne marche du pro­grès - de la technique. Voire les réduisant à de complexes ma­ladifs qu’il importe de sans cesse soigner pour se maintenir dans le cadre prédéfini. Tant et tant que, à force d’être sommé de s’identifier à tout prix au mo­dèle – au masque - artificiel du bien-être, les gens en sont deve­nus étrangers à eux-mêmes. Féroces avec les autres, et donc tout au­tant avec eux-mêmes. 

Tout au long de ma vie, j’ai vu des amitiés trahies, j’ai vu des fra­ternités déchi­rées, j’ai vu des amours meurtries… et tout cela pour si peu, pour de pi­toyables paraître superficiels, et à la ré­flexion si vains… 
Dans tous les cas, fut-ce dans une société archaïque ou dans une socié­té ul­tramoderne, la vie sociale n’a été et n’est pour moi qu’une rude épreuve, une course d’obstacles trau­matisants, et que l’on ne peut guère dé­jouer. 

Dans ce texte, je ne cesse de dénoncer la brutalité des deux sociétés dans lesquelles j'ai vécu, comme par quelque volonté d'assouvir je ne sais quelle vengeance. Mais de toute ma vie, je n'ai jamais été victime de quelque vio­lence physique que ce soit. Je ne me suis même jamais battu physiquement avec qui que ce soit, à part les petites chamailleries enfantines avec mes amis d'enfance ou mes frères et sœurs. 
C'est dire que ce n'est pas uniquement de la faute à la société. Il y a aussi – et peut-être surtout - ce qu'il y a de mon propre fait. Je saurai des décen­nies plus tard que je fais partie de ce petit pourcentage d'êtres humains qui ont des trans­porteurs neuronaux très spéciaux : un rien les met sens dessus dessous, un petit mot tendre les fait pleurer, etc. 
Et c'est mon cas : depuis ma plus tendre enfance, je n'ai jamais su éprouver de petites joies ou de petits chagrins comme tout le monde. En moi, tout était exagéré, et aujourd'hui encore, tout est toujours exagéré. Une sensibi­lité excessive qui a entravé – et qui réduit encore ma présence dans la vie sociale. Et qui a, de ce fait, toujours posé des problèmes à mon entourage. La moindre vexation pend chez moi des proportions gigantesques, au point de me tétaniser et provoquer en moi des réactions excessives, notamment cette tendance à longtemps bouder pour un oui ou pour un non. Bouder trop longtemps parfois, à désespérer les miens... 

Il y a eu tant de petits faits ridicules dans ma façon d'être, mais le pire à mes yeux c'était un jour au cinéma, je me souviens m'être effondré sans pouvoir regarder la suite du film. C'était en compagnie de la femme qui m'a le plus connu sur terre, qui était donc habituée à me voir rire d'excès et pleurer d'excès. Mais ce soir-là rien à ses yeux ne pouvait expliquer la sou­daine dégradation de mon état. Nous regardions La Guerre des étoiles, et à un moment l'un des personnages a eu soudain un violent frisson parce que son vieux vaisseau venait d'exploser... à l'autre bout de l'univers. Je me souviens avoir été instantanément saisi du même frisson, et tout l'univers s'était écroulé dans ma tête pour le restant de la soirée... 
Une autre fois je me baladais avec une amie dans la forêt des Vosges. À un moment, elle m'avait montré un brin de fougère qui était le seul à onduler au milieu d'une végétation aussi fournie qu'immobile. Elle, elle avait ri en me disant qu'il nous saluait, mais moi j'avais pleuré en faisant un geste d'au revoir – ou d'adieu... 

Dans mon enfance c'était parfois atroce, aussi bien pour la joie que pour le chagrin. J'ai dans ma mémoire de toutes petites anecdotes de rien du tout, mais qui aujourd'hui encore me bouleversent à chaque fois qu'une circons­tance me les fait revenir en mémoire. Telle ce jour-là où mon frère m'avait trouvé en train d'observer longuement la marche déterminée d'un scarabée. Ça faisait quelqu'un qui se hâtait de rentrer chez lui où ses enfants l'atten­daient, et j'avais envie de le suivre pour découvrir son petit habitat. Et quand je l'avais ra­conté à mon frère, il s'était moqué de moi comme sou­vent, et puis il avait soulevé sans précaution la petite bête, pour la reposer exactement au même endroit, mais dans le sens opposé. Et alors le scara­bée poursuivait son nou­veau chemin avec la même détermination. Ce jour-là, longtemps j'étais resté affligé à l'idée qu'il ne retrouverait peut-être plus jamais sa petite maison et les siens. 

Je me souviens avec émotion de mon immense vulnérabilité. J'avais par­fois le sentiment que j'allais me perdre à jamais dans mes tourments. Et seule ma mère savait me ramener à la vie, je veux dire à la vie sociale. 
Je suis resté comme ce petit garçon-là, incapable de la moindre distancia­tion vis-à-vis de lui. Et sans le vouloir non plus. Un rien entame ma confiance. En particulier en amour et en amitié. Je ne sais pas aimer à moi­tié, ni être aimé à moitié. Pour moi ça a toujours été - et ça sera toujours - ou tout ou rien. Car le moindre manquement se traduit en moi par une des­cente aux enfers. Aujourd'hui encore, lorsque j'éprouve quelque mal-être, le chagrin qui me vient est celui-là même qui lui venait à l'époque. 

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