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(...) En avançant dans ma vie, ma forte émotivité maintiendra présent en moi - toujours à fleur de peau - le sentiment que ce petit garçon misérable avait été si fragile, si vulnérable, si décalé. Mais qui ne cédait en rien à une so­ciété brutale qui érigeait l’inculture au fronton de ses valeurs. Autant son tempérament craintif que sa volonté de fer me seront souvent de grand se­cours.

Ces émotions-là sont restées intactes en moi. Comme des invariants de la vie humaine, de la vie tout court. On a beau les refouler pour accéder à l'âge adulte, à l'âge de raison, il n'empêche que ce sont exactement ces mêmes émotions qui nous feront ressentir la beauté d'un poème, d'un ta­bleau d'art, d'un paysage, d'une chanson... d'un mot tendre, d'un regard, d'une caresse, d'un baiser...

En ce qui me concerne, je ne m'en éloignerai jamais. Même pas d'un pouce. Et je crois bien que, même à l'avoir voulu, je ne serai jamais arrivé à m'en débarrasser.
Au contraire, à la longue je finirai par prendre le pli de sa ma­nière d’être. Je la chérirai jalou­sement tel un don ex­ceptionnel, je la fertiliserai comme le jardi­nier méticu­leux fait épanouir les plantes et les fleurs de son jar­din. Je serai de la plus grande vigilance pour éviter toute dis­corde avec le pe­tit garçon en moi. Je le défendrai au risque de n’im­porte quelle déchéance, fut-elle la pire rupture amoureuse. Je m’efforce­rai de garder pré­sents en moi son désarroi, ses peurs et ses paniques sans les­quelles la magie du re­trait mental ne peut se produire.
Mais aussi, je saurai garder immédiate à ma conscience sa joie, qui se dé­clenchait au moindre fré­missement de mère-nature. Je me sou­viens de l’in­tense sensi­bilité de ce garçon-là. Tout lui était - et lui est encore - sujet à émerveille­ment : un caillou biscornu, un labo­rieux scara­bée, un pa­pillon ballotté par les vents, un coque­licot qu’une brise insensible fait danser. Un cou­cher du soleil hypnoti­sant. Un oiseau qui appelle désespé­rément son compagnon qui tarde à rentrer alors même que l’impi­toyable nuit continue d’éteindre une à une les lu­mières du jour. Je me souviens que par­fois ça me noyait dans un chagrin sans fond, à l’idée que son parten­aire ne revien­drait peut-être plus. On aurait dit que ma mère se serait per­due en al­lant à un souk lointain sans plus jamais re­trouver le che­min du retour.
J’entretiendrai aussi et surtout ses profondes émotions acquises à la lecture de ses livres et de ses contes d’antan.

J’apprendrai à affiner cet acquis vital d’enfance : l’exil volontaire. Je sau­rai comment éviter telle ou telle personne en rompant définiti­vement avec elle, et ne plus jamais me préoccu­per de son sort. Je saurai comment ne plus la voir ni l’entendre, quand bien même elle se tien­drait tout près de moi. Et ce, sans méchanceté ni gen­tillesse. Une posture qui s’imposera à moi comme un ré­flexe de survie, un automa­tisme qui m’épargnera bien des heurts inutiles avec la société.
J’ai appris tout cela certes, mais à quel prix. Car les sociétés sont telles que tout homme est obligé d’en être. Et j’en étais, à mes dé­pens. Et j’en suis toujours à mes dépens.
Aujourd’hui encore, quand je ne peux éviter ni les gens ni leur agressivité, quand je reçois toute la bêtise de la société en pleine figure, et que je me re­trouve à trop en souffrir, ma tête fait aussitôt appel à un rituel d'enfance encore ancré en moi, presque tel quel. Le voici :

Dans mon enfance, je parlais toujours tout seul et à haute voix, n'importe où et n'importe quand. Mais en vérité je n'étais jamais seul : je parlais avec tout un tas de gens qui peuplaient ma tête : les personnages de contes de ma mère, ceux des romans, etc. Mais aussi avec les gens réels que je trans­formais mentalement pour les faire rentrer dans telle ou telle scène vécue, mais que je souhaitais transformer à mon avantage...
Aujourd'hui encore, les personnages de mes romans ont tout loisir de gigo­ter comme bon leur semble dans ma tête. Et je me sens libre de leur parler ou de leur répondre n'importe quand et n'importe où : rien n'est jamais plus prioritaire à mes yeux...
Mais en ce temps-là, les gens étaient convaincus que c'était aux djinns que je parlais, et que c'étaient ces djinns-là qui me désaxaient. Il faut savoir que dans les cultures arabo-musulmanes, les djinns vivent parmi nous et nous côtoient en toute paix, du moins tant que nous ne commettons pas, volontairement ou non, des actes susceptibles de les provoquer.
Et alors quand un homme me vexait en soulignant mes tares, et que je me ré­voltais en le maudis­sant, parfois certains en prenaient peur. Il faut rappe­ler que dans notre parler rural, mau­dire c’est jeter un sort. Et que, comme la misère rodait tou­jours avec ses nuées de mal­heurs, et qu’elle leur en dis­tribuait avec une constante géné­rosité, leur ignorance y voyait une rela­tion de cause à effet. Je finissais par croire moi-même en mon pouvoir de nui­sance, et je me souviens que ça me ré­jouissait autant que ça me terrorisait...
Mais ma mère, qui y croyait comme tous les autres, s’en affolait. Alors, pour me protéger de possibles réactions violentes et aussi pour protéger les hommes de mes mauvais sorts, elle usait d’un raisonnement aussi astu­cieux qu’efficace.
Sa thèse était la suivante : Si tu jettes un sort sur un homme et que l’homme meurt, son âme ira s’expli­quer de ses méfaits de­vant Allah le Tout-Puissant. Mais ses en­fants, qui n’ont rien fait de mal, eux reste­ront or­phelins à cause de toi. Et alors il revien­dra à la tribu, et donc à nous aussi, de subvenir à leurs besoins !
La leçon était d'autant plus magistrale que les enfants du méchant homme n'étaient autres que mes proches cou­sins, mes amis intimes, mes cama­rades de classe et mes compa­gnons de loisirs et de marau­dage.
Ma mère m’expliquait que les hommes méchants, en me vexant par leurs paroles, ne faisaient qu’instiller dans ma tête des djinns malfaisants. Et plus je leur en voudrais, plus les djinns s’en­fonceraient en moi, telles des échardes empoisonnées. Et que ça risquerait de me transformer définitive­ment en un garçon méchant, et plus tard en un homme méchant, exacte­ment comme eux. Les explications de ma mère faisaient mouche : il n’y avait pas pire menace que celle de m’imaginer devenir comme eux.
Et ma mère me ras­surait en m’expliquant comment m’en dé­barrasser au plus vite. Voilà : à chaque fois que j'aurais à repenser à l’inci­dent, ou que j'aurais à croiser l’homme coupable de mes vexations, il faudrait que ma tête ne pense qu'à une seule chose : prendre garde à ce que les djinns mé­chants ne s'emparent de moi. Et pour ce faire, rien de plus facile : il suffi­rait que ma tête se rappelle instantanément un des foisonnants moments agréables avec les cousins concer­nés. .
Et c’est ainsi que peu à peu j’en venais à totalement oublier l’inci­dent en question. Et c’est ainsi que peu à peu l’homme lui-même me devenait in­différent.

Mais une fois n'est pas coutume, un jour je n'y étais pas arrivé. Un homme de grande méchanceté avait dû me vexer parce que je m'étais fâché avec son fils. Son fils qui était pourtant mon meilleur ami. D'habitude les his­toires se réglaient entre enfants, mais cet homme-là devait avoir une dent contre moi pour m'avoir humilié de la sorte. Et alors ça m'avait mis dans une colère noire.
Et en même temps je prenais peur de ma propre colère. J'avais autant peur de ses mauvais djinns qui risquaient de trop s'incruster dans ma tête, que d'un mauvais sort de ma part qui affecterait mon meilleur ami. Mais rien à faire : j'avais beau essayer, je n'arrivais pas à me fixer sur une bonne pen­sée avec son fils. Et pourtant nous en avions par quantité d'années, des beaux souvenirs communs, lui et moi...
J'étais tétanisé, victime du chagrin le plus noir que j'avais eu à l'époque. J'en étais tombé malade. Puis un soir, je tremblais tellement que ma mère avait craint le pire. Elle m'avait dit que je m'étais laissé trop infester de djinns mauvais, et qu'il fallait d'urgence m'en débarrasser.
Et alors elle avait opté pour une solu­tion aussi radi­cale que dangereuse : la fosse à cendre. Elle m’avait em­mené en­terrer les mauvais djinns dans la fosse à cendres. Encore devions-nous prendre mille précau­tions, car d’après elle c’était là que vivaient en liberté les djinns malins qui ris­quaient, à la moindre inattention, de prendre pos­session de nous. Nous y étions allés à la tombée de la nuit, aussi terrorisé l’un que l’autre, et nous terrorisant l’un l’autre par nos propres terreurs. C’est sans doute cette ex­trême peur qui produisait l’ef­fet attendu. Nous avancions avec une infinie pru­dence, la peur au ventre, ma mère portant les cendres de sa cuisine et un seau d’eau chaude, et moi ré­citant sans interrup­tion la fameuse sourate coranique dite de la Nuit du des­tin.
Puis elle m'avait dit que normalement mes djinns avaient dû rejoindre les leurs dans leur refuge, et que maintenant je n'aurais plus de colère. Et elle m'avait menacé d'y revenir le lendemain et les jours suivants si par mal­heur ma colère les avait retenus dans ma tête malgré eux. C'était sans doute pour faire passer la boisson infecte dont elle m'avait fait ingurgiter deux bols pleins...
Mais rien qu'à la pensée de devoir recommencer, j'étais déjà saisi de la pire panique. Heureusement, plus la fièvre tombait, plus de beaux souvenirs re­venaient. Tant qu'à la fin le ciel de ma tête en était plein, on aurait dit une nuée d'hirondelles.
Ce faisant, m'avait dit ma mère, en me débarrassant des mauvais esprits, j'avais en même temps affaibli l’homme mé­chant de son agressivité en évi­tant de lui renvoyer ses propres djinns, ceux-là qui le ren­daient mau­vais homme, mauvais père, mauvais mari. Je me souviens que ma mère, de sa voix la plus douce, finissait par me faire pleurer sur le sort du coupable. Lui aussi n’était, d’après elle, qu’une mal­heureuse victime des djinns. C’étaient ces esprits malins qui le rendaient méchant avec tout le monde, y compris avec ses propres en­fants. Et avant tout avec lui-même puisqu’il était sans cesse en colère, et donc à bout de nerfs.

Toute ma vie, je me consolerai avec cette morale : il faut bien que les mé­chants soient mé­chants avec eux-mêmes avant que de l’être avec les autres.
Je comprendrai toute l’ampleur de cette maxime à travers l’his­toire de l’humanité : pour qu’un homme s’empare d’un bout de pouvoir sur les hommes, que n’est-il capable, en semant le mal sur son chemin, d’en deve­nir mauvais avec lui-même, et plus en­core avec le petit garçon en lui.
Avant de faire la guerre, les hommes commencent toujours par exiler les pe­tits enfants qu’ils avaient été eux-mêmes au fin fond des geôles de leur oubli. Et constamment la rage et la haine veilleront à ce que ces pauvres petits en­fants plus jamais n’en sortiront. Et quand, fuyant la guerre, leurs victimes se risqueront sur les longs chemins de l’exil, souvent eux, par contre, sauront emporter en eux les enfants qu’ils avaient été. Qui a gagné et qui a per­du ? L’exil sait transformer une défaite en victoire.

Je comprendrai plus tard que ce rituel mène au pardon. Et je me sen­tirai heu­reux de savoir déjà pardonner depuis l’en­fance. Mais un par­don diffé­rent de tous ces pardons dont la mo­rale religieuse nous ra­bâche les oreilles à coups de prétendues promesses ou menaces di­vines. Non, le par­don que ma mère m’avait enseigné n’est au fond qu’un acte quasi-égoïste. Et c’est sans doute ce même égoïsme qui le rendait aussi authentique qu’effi­cace. Car il s’agissait uni­quement de me soigner, de me soulager des peines qui s’abat­taient sur moi. La dimension so­ciale - éviter de faire du mal aux autres - n’en était qu’un effet collatéral.
En vérité, on ne pardonne pas aux personnes réelles qui nous ont fait du mal. On par­donne seulement à ce qu’elles sont devenues dans nos propres têtes. On se pardonne à soi-même en quelque sorte.
Ce rituel m’accompagnera désormais dans toute ma traversée de vie. Sou­vent en sourdine, parfois à vi­sage découvert. J’y repenserai instinctive­ment à chaque fois que les heurts avec la société se fe­ront trop violents. Il faut dire que c’est toujours le petit garçon en moi qui pâ­tit le plus des vexations et des humiliations qu’il m’arrive de subir. Il est le plus vulné­rable, le plus peureux.
Malheureusement je le perdrai de vue par moments sans m’en rendre compte. Ce sera quand la raison cartésienne sera passée par là, et qu’elle aura tout dé­valorisé, tout dé­vasté. Et jeté aux ou­bliettes tous ces charlata­nismes qui peuplaient mes es­prits.
Ce n’est que plus tard, bien plus tard, que je pren­drai pleine conscience que la rai­son m’avait fait jeter le bébé avec l’eau du bain...

A suivre

Éloge de l'exil (Testament / 4)
Mustapha Kharmoudi, écrivain




 
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