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Puis voilà : l’exode rural allait un jour m’extraire brutalement de ma vallée natale, pour me je­ter dans la périphérie d’une petite ville tout aussi misé­reuse. Long­temps dans mes souvenirs, je pen­sais que je n’avais pas souf­fert de cet exode. C’est plus tard dans ma vie d’adulte que se réveillera en moi le souvenir douloureux, très dou­loureux, de ce passage de la cam­pagne à la ville. Imaginez, en un seul jour, j’avais dû tout perdre : mes cousins, mes amis in­times, mes re­pères. Et surtout l’im­mense verger col­lectif qui est resté à ja­mais gravé dans ma mé­moire tel qu’il était du temps de mon en­fance, mais qui dispa­raîtra dans la vie réelle au fur et à me­sure des an­nées, comme par quelque mauvais sort.

C’était mon premier exil territorial, qui inaugurera une longue série d’exils éprouvants à ve­nir. Mais disons-le tout de suite, plus jamais je ne me sentirai rejeté autant que je l’avais été dans ma contrée natale. En tout cas, une fois dans la petite ville, la vie ru­rale figée et ses rudes condi­tions allaient vite s’estomper de mes souvenirs. J’oublierai ces hommes de mal­heur qui, de mi­sère noire, dévers­aient leur haine sur les enfants que nous étions. À l’heure où j’écris ces lignes, mais depuis longtemps déjà, je n’ai plus au­cun res­sentiment à leur encontre. Bien sûr je me souviens en avoir souf­fert, mais c’est grâce – et non à cause – de cela que je saurai poser les fondations de ma vie et de mes ré­flexions fu­tures.
Pour observer une société avec lucidité, il faut non seule­ment l’avoir reje­tée sentimentale­ment, mais aussi et surtout en avoir été reje­té soi-même. Seul ce double processus peut déra­ciner le sentiment aveuglant de l’ap­partenance à un pays, à un peuple, une reli­gion, ou même à l’espèce hu­maine. En opérant un évitement ra­dical, voire définitif, l’exil reste le meilleur levier pour renforcer la dis­position men­tale à l’oubli.
Je reviendrai de moins en moins dans ma vallée natale, mais chaque visite ne fera qu’accen­tuer la distance, la séparation, la répudiation réciproque. Et lorsque je partirai en France, je n’y reviendrai que vingt longues an­nées plus tard, pour cause d’exil politique. Et comme elle se sera beaucoup dé­gradée, je m’y sen­tirai encore plus étranger.
Maintenant quand j’y retourne, il n’y a plus que mon école d’antan et la source d’eau qui m’émeuvent. Le reste m’est indifférent : je ne reconnais personne de celles et ceux que je croise, et personne ne me recon­naît. Je me contente de me rendre sur la petite colline. De là-haut, j’ai vue sur tout. Mais je ne vois rien de la réalité du moment, ma tête est constamment hap­pée par le passé, mon lointain passé dont il ne reste guère de traces. La seule jonction entre le passé et le présent, c’est quand parfois je vois cou­rir au loin un petit garçon. Et alors j’ai une brève mais nette sensation que c’est bien moi qui gambade sur la plaine tout en bas vers l’unique source d’eau…
Par contre l’exode rural provoquera en moi un autre choc, plus terrible en­core, qui marquera ma vie au fer rouge : c’est en ville seulement que j’avais pris conscience que nous étions si pauvres, si misérables. Je me souviens que mes cama­rades de classe, les plus proches et les plus intimes, se rendaient fa­cilement les uns chez les autres. Mais jamais aucun d’eux ne m’avait invité chez lui, ne serait-ce que le temps de boire un verre d’eau, qu’on me servait sur le pas-de-porte et porte close bien sûr…

Je me rattrapais dans mes études. J’excellais en classe, et ce statut m’auto­risera – à mes propres yeux bien sûr – à aspirer à ce à quoi aspiraient les jeunes de mon âge. Entre autres ai­mer. Très vite j’étais tombé amoureux, d’un amour fou. J’avais aimé une fille de la manière la plus aveugle. Elle était d’une famille quelque peu aisée, et de ce fait je m’étais toujours gardé de le faire savoir à quiconque, et encore moins à elle. Quand je la voyais arri­ver de loin, je me hâtais de m’éclipser tant l'émotion me submergeait. Et quand ce n’était pas possible, oh quelle catastrophe : ma tête per­dait instan­tanément la tête. Et alors la réalité autour de moi disparaissait subite­ment de ma vue par je ne sais quel enchantement. Je n’enten­dais même plus ces amis qui devaient conti­nuer à jacasser autour de moi. Et aussi fu­gace fut-elle, cette apparition miraculeuse m’emplis­sait de bonheur pen­dant des jours et des jours. Je m’en­volais dans les nuages, je pla­nais dans un rêve fantastique. Je n’étais plus qu’avec elle, incapable d’être dispo­nible pour quoi que ce soit d’autre. À part le travail scolaire qui était mon unique carte de visite, ma seule identi­té, mon sauf-conduit hors de la mi­sère.

Quand j’y repense, ces années amoureuses avaient représenté pour moi un autre exil, le véri­table exil. Cet amour-là me fera vivre dans un pays ima­ginaire féerique, où tout était parfait, tout était beau. Chaque voyage dans ce pays-là était une aventure merveilleuse, et chaque retour à la réalité une chute en enfer.
Aimer me restera à jamais comme la plus belle chose qui me soit arrivée, la plus belle chose qui puisse m'arriver...
C’est magique comme l’amour seul sait allier oubli et évitement. D’abord parce que l’amour accen­tue le retrait, voire le rejet de la société, pour ne plus être qu’en rêve avec l’être aimé. C’est pour cela que l’amour ne se vit ja­mais au pré­sent, contrairement à la guerre, laquelle est une affaire de sur­vie, d’urgence, d’immédia­teté. La guerre, il faut la faire tout de suite, si­non ce n’est pas la guerre, ce n’est plus la guerre ou ce n’est pas en­core la guerre. L’amour, non. L’amour se vit peu à l’instant, l’amour se vit dans tous les ins­tants qui sont passés, et dans tous les instants à venir comme s'ils étaient déjà venus. Même et surtout en l’ab­sence de l’être aimé. On ne fait pas la guerre à un ab­sent ou à un mort, mais on aime et on conti­nue d’aimer celle ou celui qu’on a perdu à jamais. C’est en cela qu’amour et guerre se rejettent mu­tuellement. Et que la guerre gagne toujours…
L’amour nous projette sans cesse dans des dimensions insoup­çonnées, dans un univers auquel il n’est jamais possible d’accé­der. Sauf si l’on est en amour, en passion amoureuse, en total aveuglement amoureux. En amour il faut sa­voir se diluer dans le pays des souvenirs. Aussi bien des souvenirs pas­sés que des sou­venirs à venir. Des souve­nirs éphémères, telle une sen­teur agréable et poivrée le long d’un chemin de halage. Ou des sou­venirs éternels, tel le sou­rire de celui ou celle qu’on aime à la fo­lie.
Autant la fusion dans la société nous octroie une plus grande autonomie vis-à-vis de la nature (sinon chaque individu aurait eu à aller arracher chaque jour sa propre nourriture à la terre - comme font les bêtes), autant la fusion dans le pays imaginaire de l'amour augmente notre autonomie vis-à-vis de la société.

Dans la foulée de l’exode rural, j’allais entamer un second exil : un exil ter­rible puisqu’il me faisait cette fois-là quitter ma fa­mille, une famille pauvre mais aimante et protectrice. Et j’al­lais aussi ne plus croiser la fille que j’ai­mais. Je partais pour une vie d’interne jus­qu’à mon départ en France.
C’était un passage extrêmement douloureux, peinant. Mais je le supportais relativement bien car je savais qu’en tout état de cause, ma vie se fera dé­sormais à l’abri de la faim et du be­soin. Et surtout à l’abri de la vio­lence so­ciale. À part celle des hordes d’adolescents que nous étions, cantonnés jour et nuit comme des fauves dans des cages de zoo. Mais la vie en inter­nat était caden­cée essentiellement par les études, et comme sur ce plan-là j’étais brillant, j’avais toujours droit au respect de mes camarades.

En premier, j’avais intégré l’internat d’un lycée lugubre à Khou­ribga, une ville minière. Une ville triste à mourir. Et à vrai dire cela me convenait par­faitement. J’étais pris en charge en tout : cours, études, sport, réfectoire, dor­toir. On n’avait droit de sortie que les dimanches, et souvent le chagrin et le manque des miens m’empêchaient de sortir. Je fai­sais mes de­voirs, j’apprenais mes le­çons, et je lisais des livres que mes pro­fesseurs français me prêtaient. Puis je consacrais le peu du temps qui me restait à pleurer les miens, et surtout à penser à la fille que j’ai­mais. Avec amour et rage mêlés. Il faut dire que juste avant mon départ, je m'étais arrangé pour la croiser de plus près dans la rue. Et qu'elle avait craché dans ma direction. Était-ce un simple hasard, ou bien pour me signifier son dégoût d'être aimée par un fils de pauvre
Cette fille-là me manquait terriblement. Elle m’aura manqué toute ma vie, car l’amour impos­sible est ce qui s’enracine le plus en nous. Et à bien des égards, cela avait été pour moi bien plus douloureux que la misère noire de mon enfance rurale. C’est dire.
Je ne l’avais plus revue durant quelques années. Et puis un jour, à la veille de m’envoler vers la France, je l’avais croisée incidem­ment dans une épi­cerie. Peut-être l'avait-elle fait exprès. Mais curieusement elle ne ressem­blait plus du tout à l’image d’elle qui s’était enraci­née dans ma tête. Et malgré sa beauté bouleversante, je ne ressentais rien pour elle. Pire, le sou­venir du crachat avait soudain surgi de ma mémoire comme pour renfor­cer ma totale indifférence.
Ce n'est que lorsqu'elle était repartie que j'avais vu sa silhouette à laquelle j'étais habitué : ses longues tresses dansaient tout le long de son dos, jusque vers ses hanches. Instantanément ma tête l'avait située dans un champ fleuri de toutes les couleurs, avec une dominante rouge-coquelicot. Était-ce dû à quelque chanson de l'époque, ou à quelque poème que je ve­nais de lire, je n'en sais plus rien. Ce que je sais par contre, et avec clarté et certitude, c'est que j'avais immédiatement saisi que ce serait cette image-là qui évoquerait à jamais cet immense amour premier. Le reste et le crachat iront se perdre des décennies durant dans les malles enfouies de ma mé­moire.

L’exil aura fait son travail d’exil : l’oubli.
Et toutes les fois où j'aurai à aimer, toutes les fois où j'aurai à lire ou à écrire des poèmes d'amour, cette silhouette-là m'apparaîtra comme un to­tem à l'entrée du pays de l'amour. De l'amour absolu.
Et tout le long de ma vie, à chaque fois qu'on me demandera ce qu'est pour moi l'amour absolu, je ne saurai jamais répondre avec des mots, bien que je sache avec la précision du tailleur de diamants quelle image le définit en moi avec une netteté et une clarté infinie.

J'aurai à revenir longuement sur cette question. Mais pour l’heure reve­nons à ma vie d’internat au lycée de Khouribga. Là, loin de la pauvreté, j'entamais une vie rassurante. Je sortais peu parce que j'aimais bien la vie d'interne, mais aussi parce que je n'avais pas de sous. Et quand je m’y ré­solvais, c’était pour de longues marches solitaires à travers les rues pauvres et grises de la ville. Je finissais toujours par m’en lasser, et m’ins­taller pour des heures dans un parc public. Et je li­sais. Si bien que pen­dant les premiers mois, je ne connais­sais toujours rien de la ville.

Et puis quelques mois plus tard, ma vie allait basculer à jamais. J’appren­drai qu’il y avait grève à la mine. Certains de nos profes­seurs cotisaient dis­crètement pour venir en aide aux gré­vistes. In­trigué par ce geste de belle générosité, j’avais envie de voir la grève de plus près. Un de mes ca­marades d’internat m’avait emmené voir des mineurs de sa tribu, une tribu voisine de la mienne.
Et aussitôt leur grève m’avait passionné, c’était exaltant. Je ressentais leur mobilisa­tion comme l’annonce de la fin d’une société figée et ar­chaïque. J’y retournais chaque dimanche, leur quartier devenait de plus en plus mi­sérable par le fait que les grévistes ne tou­chaient plus leurs salaires, et que tout le monde men­diait à moins misérable que soi : des femmes de mi­neurs, des en­fants en haillons, des vieux squelettiques… Malgré tout, il y avait une in­croyable soli­darité entre les familles. On se solidarisait avec plus peinés que soi. J’aurais aimé vivre ma vie entière dans une telle am­biance, y com­pris dans cette misère-là. À mes yeux, c’était bien pire que dans Ger­minal de Zola que je lirai dans la foulée grâce à la géné­rosité d’un coopé­rant.
Il y avait surtout des orateurs syndica­listes venus de Casablanca ou de Ra­bat. C’était d’une émotion indescriptible : ils parlaient des ouvriers comme des armées barbares capables de faire céder les plus hautes forteresses de Rome. C’est là que j’entendrai pour la pre­mière fois de ma vie des mots savants qui encensaient ces loque­teux : les classes laborieuses, et surtout le prolé­tariat.

Mais la répression brutale et sauvage d’un pouvoir arrogant vien­dra écra­ser cette dignité qui s’af­fichait sur leur front malgré la misère. Ils ne seront plus désormais que des ombres d’eux-mêmes, des besogneux dociles en tous points semblables aux ter­reux qu’ils avaient été. Je ne pouvais imagi­ner une chute si bru­tale, si honteuse.
J'étais écœuré de les voir redevenus aussi serviles qu'avant. Je ne cessais de répéter qu'ils n'ont pourtant rien à perdre à rester dans leur vie de rien. Mais ce n'est que plus tard, des décennies plus tard, que je comprendrai ceci : la misère est une menace sans cesse immédiate sur la vie des misé­reux, et prendre soi-même le risque d'aggraver sa misère, c'est mettre en péril sa propre vie et celles des siens...
Pour l'heure, je les quittais sans plus jamais les revoir de toute ma vie. Ou alors sous d’autres visages, quand au milieu des années 70 je dé­couvrirai dans le nord de la France les conditions de vie des mi­neurs de fond maro­cains. On aurait dit les mêmes, sauf que mon regard à moi aura entre-temps changé de fond en comble : les vents de l’émancipation libératrice de mai 68 m’emportaient dé­jà…
Toutefois, de cette expérience fondatrice de ma conscience à Khouribga, je serai habité, ma vie durant, d’une révolte sourde, toujours prête à surgir du fond de moi-même. En souvenir de cette humiliation qu’on leur avait fait su­bir, je serai définitive­ment convaincu de ce constat : les riches ne re­chignent jamais à s’enrichir davan­tage en enfonçant volontairement les pauvres dans la misère.
De mon passage dans cette triste ville, je ne me souviens de rien en parti­culier. Ni de mes ca­marades de classe ou d’internat, ni de mes profes­seurs, à quelques très rares exceptions. Ni des fêtes du lycée. Et encore moins des rues grises d’une ville sans goût.
Par contre, resteront gravés en moi tous les détails de cette grève mémo­rable. Laquelle n’aura de cesse de s’ampli­fier dans ma mé­moire, telle une graine qui germera et deviendra un arbre gigan­tesque, occu­pant peu à peu d’immenses espaces de mes esprits. Et viendront irriguer cet arbre les échos de toutes les révoltes et révolutions du monde en­tier…

A suivre

Éloge de l'exil (Testament / 5)
par Mustapha Kharmoudi, écrivain


 
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