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Et c’est alors que j’allais aborder, à l’aube de mes vingt ans, l’exil radical. Bac en poche, je partais en France. Mais dans ma tête ce n’était pas en France, c’était à Besançon et rien qu’à Besançon. La France, la belle France viendra par la suite.

Certes je rejoignais enfin Besançon, ma ville de rêve d’enfant. Certes je laissais derrière moi et la misère et une société que je rejetais autant qu’elle me rejetait, mais tout de même, c’était comme un saut du ciel sans parachute. Je ne connaissais personne dans cette ville, et de la ville elle-même je ne savais absolument rien, à part que c’était la ville natale de Victor Hugo et que Julien Sorel y avait séjourné au Grand Séminaire. Jusqu’à deux semaines de mon arrivée, je ne savais même pas où elle se situait sur la carte de France.
Je me retrouvais alors dans un lycée périphérique, très loin de l’université où j’aurais pu rencontrer quelques compatriotes. Je ne le ferai qu’à ma seconde année.
Avant la France, m’exiler c’était seulement changer de lieu : la société, elle, restait la même, avec ses mêmes repères. En France, tout changeait : je me retrouvais dans une société qui réclamait de moi un changement radical, un changement d’être.
J’étais en train de réaliser mon rêve le plus fou, mais à quel prix. Je quittais mon pays, ma terre natale, ma famille, une famille très aimante. Je quittais ma langue, mon soleil, mes amis, mes repères. Je quittais surtout tout ce que j’avais réussi à devenir malgré un milieu hostile. Car à part la langue française et la littérature, rien de mon passé ne pouvait désormais m’être utile. Je devenais un je-ne-sais-quoi, sans identité tangible, renié dans ce qui me fondait.
Même des choses agréables parfois me terrorisaient. Comme danser un slow avec une fille, corps contre corps, au vu de tous. Ma honte d’Arabe m’inhibait et rendait la vie française plus éprouvante encore.
Pour accéder à une vie normale, je n’avais d’autre choix que de devenir quelqu’un d’autre, quelqu’un de nouveau, quelqu’un d’acceptable pour la société d’accueil.
En vérité, l’exil me présentait deux facettes contradictoires. D’un côté, il me sapait le moral en me tirant constamment vers le passé. Et de l’autre, il me sommait d’avancer coûte que coûte.
Primo, quand je me sentais totalement perdu – et au début c’était si fréquent -, l’exil, tel un petit djinn malin de ma mère, me soufflait à l’oreille, en boucle : Tu ne t’en sortiras jamais, c’était mieux avant ! Et alors le chagrin me submergeait, et peu à peu les rituels d'enfance se réactivaient pour me présenter un passé plus agréable. Et ma tête s’y enfonçait. L’exil a cette faculté de transformer le passé en présent, en lieu et place du vrai présent. Et comme mon passé-présent était plus stable - puisqu’il avait déjà eu lieu et donc sans risque nouveau -, j’avais une folle envie d’y retourner pour le perpétuer. Et alors le vrai-présent s’estompait de lui-même, d’autant qu’il me paraissait fluctuant, imprévisible et donc inquiétant. Combien de dimanches n’avais-je pas fait ma valise pour repartir chez moi. Et je l’aurais certainement fait si ça ne m’était impossible, ne serait-ce que parce que je n’avais pas de quoi payer mon billet retour…
Secundo, ma raison finissait par remettre les pendules à l'heure et me répétait que c'était ici mon véritable avenir. Et peu à peu, ma raison substituait des jours beaux à venir en lieu et place de mon pessimisme et de ma peur. Et le même exil de me mettre au pas : Il faut aller de l’avant !

Quitter l’exil c’est devenir forcément quelqu’un d’autre que ce qu’on a été. Une telle injonction ne laisse aucun répit. Et ce n’est que quand j’avais réussi à me caler sur de bons rails, que Besançon me devenait peu à peu éblouissante. Plutôt, c’était le petit garçon en moi qui soudain s’émerveillait de tout.
Cette heureuse régression qui fait tenir bon les exilés en tous lieux et circonstances est un acquis des premiers âges : à l’enfant rien d’impossible !
De ce qu’aujourd’hui ma mémoire me laisse entrapercevoir, je mesure combien cette traversée avait été si rude. Mais il ne m’en reste qu’une sensation diffuse, un goût d’une infinie tendresse et de nostalgie.
Souvent même, ma tête opère une tendre confusion entre le petit garçon que j’avais été et le jeune exilé de ma jeunesse. 

Grâce à Besançon, ma vie allait se construire sur de nouvelles fondations, d’autant que la révolte née de mai 68 se ramifiait dans tous les domaines de la vie sociale, politique et surtout culturelle. En particulier sur les mœurs rétrogrades de la bonne province catholique. Et alors ma propre révolte s’en trouvait amplifiée, ordonnée
Il y avait souvent des grèves et des manifestations de lycéens et étudiants, et surtout de puissantes grèves dans le monde du travail. Et alors ça déferlait comme des hordes sauvages dans les petites rues timides de la vieille ville, et ça huait des slogans hostiles à tout. Et le plus souvent sans le moindre heurt avec la police, chose inimaginable au Maroc. Très vite, je m’identifierai à ces causes et à ces gens qui défendaient ces causes. Je me sentirai de ce peuple en lutte. En ce temps-là la jeunesse française transgressait à tout-va. Elle avait une soif intarissable de liberté. Soif de culture, de débat, de protestation, de solidarité avec les autres peuples qui subissaient les dictatures : la Grèce, l’Espagne, le Portugal, l’Angola, la Palestine, la Turquie, le Maroc, le Chili etc. Et le tout dans la joie
La réalité dépassait mon imagination. Et d’abord cette incroyable mixité hommes femmes qui chamboulera tout en moi, tant j’étais encore aussi stupidement sclérosé que la stupide société marocaine. Il y avait aussi et surtout une liberté sexuelle naissante, et donc exubérante, provocante
C’est ainsi que Besançon deviendra peu à peu ma patrie de cœur.

Par ailleurs la situation politique au Maroc me forcera à un long exil. Je n’y remettrai plus les pieds pendant une vingtaine d’années. Et pendant toute cette trop longue période, je n’aurai quasiment pas de nouvelles des miens. Ils avaient peur comme tout le monde avait peur. Je savais que le roi Hassan II était si sadique et si vicieux qu'il se vengeait aussi sur les familles de ses opposants. N'avait-il pas emmuré pendant dix-sept ans - oui dix-sept ! - les enfants en bas âges de son plus fidèle serviteur qui était devenu son pire ennemi. Je savais qu’il avait brisé toutes les oppositions, y compris la nôtre, la plus radicale. Je savais qu'il avait réussi à retourner bien des militants qui me paraissaient pourtant si sincères. Je savais que l’élite intellectuelle et politique était redevenue à nouveau si servile. D'autant que le roi leur jettera un os sur lequel ils sauteront comme une meute de loups affamés : le chauvinisme ! Autrement dit, le plaisir sadique de martyriser un autre peuple : les Sahraouis….
Je savais tout cela. Mais tout de même, c’étaient les miens. Ils auraient pu faire un effort. Jugez-en : de l'âge de vingt ans à l'âge de quarante ans, pas une seule lettre ! Quel bannissement ! On aurait dit que je n'étais plus des leurs.
S’exiler c’est mourir aux siens.
Bien plus tard, j’en ferai un sévère reproche à mon frère-aîné, que j’appelais jadis tendrement frère-aimé. Et alors seulement il prendra conscience qu'il était impossible qu’une police d’un État aussi pauvre que le Maroc eut pu surveiller à ce point les échanges épistolaires de tous les Marocains. Quelle paranoïa. J'en avais infiniment pâti

Durant ce long chemin de croix, sans cesse je me remémorais mes souvenirs d’enfance et de jeunesse à la campagne et dans la petite ville. Mais à la longue, ces souvenirs ne seront plus des souvenirs de réalités vécues, mais simplement des souvenirs reconstruits, recomposés à ma guise dans un seul et unique but : garder en moi une image joyeuse du petit garçon que j’avais été.
Au début c'était difficile, impossible même. Et alors le sentiment d'abandon me plongeait dans un incroyable chagrin. Et ce chagrin peu à peu se confondait avec mes chagrins d'enfance. Tout me revenait en mémoire, toute mon enfance refaisait surface pour occuper de son chagrin ma vie présente. Avec des montagnes de chagrins et de tristesses.
Et comme je vivais dans un environnement militant enthousiaste, nos meetings, nos manifestations, nos réunions étaient entachées de joie, de bonheur, voire de jouissance. Et chaque moment d'extase réveillait en moi mes souvenirs joyeux d'enfance.
Et peu à peu ce trop-plein d'enfance rurale m'aidait à me détacher des miens tels qu'ils étaient devenus alors. Et à dire vrai, à part ma mère, personne ne me manquera plus jamais. S'exiler c’est rejeter les siens.

Je plongeais dans un nouveau monde qui privilégie l'autonomie des individus. Au diable la fusion totale à la marocaine qui broie les individus au profit du groupe.
Autour de moi, les jeunes de mon âge n’aspiraient qu'à prendre le maximum de distance vis-à-vis de leur famille, afin d’acquérir leur propre autonomie. Et je découvrais à mon grand étonnement que leurs familles elles aussi les y aidaient, les y poussaient comme ces aigles qui poussent leurs petits en âge de voler depuis le haut de la falaise.
En ce temps-là, comme partout en France, fleurissaient sur les murs de Besançon tout un tas de slogans aussi choquants les uns que les autres. La mémoire collective n’a gardé que les plus célèbres, tels « Sous les pavés la plage », ou encore « Il est interdit d’interdire ». Mais moi j’étais infiniment plus choqué par celui-ci : « Familles je vous hais »
Je découvrais de nouveaux liens, plus forts que les liens familiaux, des liens choisis librement et par mutuelle affinité. C’est ainsi qu'un couple de très vieux amis prendra la place de mes propres parents, et c’est ainsi que toute une multitude d’étudiants français et étrangers composera ma nouvelle fratrie. Désormais je ne saurai plus jamais témoigner quelque loyauté que ce soit aux liens de sang. Comme dirait le philosophe, la patrie - et partant la famille - c'est de la glu.
Je me laisserai librement emporter par une autre vie, vers d’autres chemins semés de luttes, de fêtes et d’amours libres et passagères. Bref une vie sans ces tabous rétrogrades qui longtemps sommaient la jeunesse française de ne pas trop étaler sa joie de vivre et d’aimer. Et que dire de la société marocaine…
(A suivre)

Éloge de l'exil (Testament / 7)
par Mustapha Kharmoudi, écrivain




 
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