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Nous ne sommes pas des conservateurs ! Philippe d’Orléans, comte de Paris, prétendant au trône de France, constatait vers 1900 que conservateur est « un mot qui commence mal ». 

Depuis, les conservateurs – qui se sont parfois appelés, ou fait appeler, les opportunistes, les modérés ou les bien-pensants – n’ont jamais démenti cette assertion. Une bonne partie de la droite conservatrice a la fâcheuse manie de se regrouper, tel un troupeau de moutons apeurés, derrière un « homme à poigne », un personnage censé rétablir l’ordre. Dès qu’un orateur un peu habile, un politicien qui sait utiliser la rhétorique sécuritaire apparaît, les voici qui se précipitent en criant au sauveur, sans bien savoir d’ailleurs ce qui les menace et encore moins réfléchir sur les idées et les moyens préconisés par leur homme providentiel. Ils sont prêts à économiser sur la pensée pourvu qu’on leur serve le brouet conforme à leurs fantasmes et leurs préjugés. 

Ces Français qui ont décidément la mémoire courte, oublient facilement les leçons de l’Histoire qui pourtant servent utilement à éclairer le présent et construire l’avenir. Ils se sont entichés successivement de Bonaparte, du bonhomme Thiers massacreur du peuple de la Commune et sauveur de la République, de Boulanger caracolant sur son cheval blanc avant de tout abandonner pour se suicider sur la tombe de sa maîtresse à Bruxelles, de La Rocque vendu au ministère de l’Intérieur républicain, de Pétain, de Poujade… 

L’idéologie conservatrice est une tentation qui réapparaît de temps à autres chez certains qui ont la tentation de chausser les pantoufles d’Adolphe Thiers, le chantre de cette république bourgeoise et conservatrice qui ne respecte que les intérêts des possédants. De fait, la seule tradition politique conservatrice en France est celle de Thiers, l’enfant chéri des boutiquiers, qui déclarait le 13 novembre 1872 devant les députés : « La République sera conservatrice ou ne sera pas ». On conviendra que c’est un peu court pour prétendre qu’il y aurait une tradition conservatrice en France, laquelle n’est ni la Pologne, ni le Royaume-Uni. Elle a sa tradition propre et, si elle ne doit prétendre à aucun prosélytisme, elle n’a pas non plus à adopter un système étranger. 

Certes, aujourd’hui en 2021 peu de gens cherchent un « sabre ». C’est sans doute pour cela qu’ils se laissent enjôler par le sourire d’une jeune femme qui bénéficie d’une bonne couverture médiatique en raison même des divisions qu’elle provoque. Mais il ne faut pas confondre les bateleurs de foire utilisant toujours les mêmes tours foireux et les héros nationaux. Trop nombreux sont les conservateurs mal avisés qui cèdent aux charmes de la nouvelle égérie « qui-ne-fait-pas-de politique », des Zemmour, des Levy et autres Ménard. Outre le fait qu’elle prétend organiser la résurrection intellectuelle du conservatisme en rêvant d’unir toutes les droites, les libéraux et les étatistes, les européistes et les nationalistes, bref l’eau et le feu, cette jeune femme qui n’aime pas le nationalisme et néglige le combat pour la défense de la souveraineté nationale, les séduit pour deux raisons essentielles que sont le racisme anti-immigrés, singulièrement anti-arabe, et l’idéologie sécuritaire. Loin d’incarner un grand sursaut national, elle représente une droite conservatrice trouillarde, repliée sur elle-même et en proie à ses phantasmes. Dans le guignol politique, elle joue le rôle du gendarme destiné à faire pousser des cris de frayeurs à un public abêti. 

Ce qui est toujours étonnant chez les conservateurs c’est leur faculté à se tromper d’ennemi et faire paraître comme des enjeux majeurs des problèmes – immigration et sécurité – qui ne sont que des affaires de simple police que devrait résoudre un État digne de ce nom, c’est-à-dire un État sachant faire montre de volonté et d’autorité. Pour le reste, que s’agit-il de conserver si ce n’est une sorte de snobisme ridicule ? En tout cas, pas la nation dont les conservateurs se soucient fort peu tant il est vrai, comme l’écrivait Bernanos, qu’ils constituent une classe que « l’égoïsme, la sottise et la cupidité » rend « parfaitement étrangère à la tradition des aïeux, au sens profond de notre histoire ». 

Nul ne songe à nier que la France connaît une période très difficile ; que le régime Macron – justifiant chaque jour l’axiome d’Hannah Arendt selon qui le totalitarisme a fini de ruiner l’autorité – est en train de détruire l’État-nation au profit de l’illusion européiste et d’un régionalisme qui n’est que la résurgence des anciennes féodalités ; que la vieille idéologie libéralo-libertaire, celle de mai 68, est un fléau mortifère ; que la société est rongée par l’individualisme petitbourgeois du système de consommation. Mais il convient de remonter aux sources du mal : d’une part, la sinistre révolution de 1789-1792 dont le mythe est, selon la philosophe Simone Weil (m. 1943), le véritable opium du peuple, et, d’autre part, l’européisme antinational. 

Il faut donc se méfier de ce qui n’est qu’agitation sans avenir, comme le boulangisme ou les Croix de feu. Disons-le tout net nous ne sommes pas des conservateurs mais bien des réactionnaires car, comme l’écrit Maurras, quand on est malade il faut réagir jusqu’à la santé. Être réactionnaire, c’est aller à l’essentiel, c’est-à-dire la défense sans concession de la souveraineté nationale. C’est cette souveraineté qui est particulièrement détestée par le régime Macron qui démontre que la pensée 68 n’a pas placé l’imagination au pouvoir mais la finance anonyme et vagabonde. On l’aura compris, l’objectif est de faire sortir notre nation de l’Histoire. C’est la raison pour laquelle l’un des leitmotiv de l’idéologie soixante-huitarde, désormais triomphante, est le discours antiétatique. Or, le discours contre l’État, bêtement repris par les conservateurs qui en l’occurrence sont les complices inconscients des gauchistes, n’est jamais neutre dans la mesure où la diabolisation de l’État traduit toujours une intention antinationale. Notre engagement doit être pour une France dynamique, inventive, droite dans ses bottes, que les charlatans de l’agitation osent qualifier de « vieux monde », alors que c’est évidemment eux qui incarnent le passé et le retour en arrière. 

Charles Saint Prot
Directeur général de l'observatoire d'études géopolitiques Paris



 
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