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Peut-on agir de façon totalement désintéressée ? Derrière les actes généreux, n’y aurait-il pas un égoïsme caché ? Le débat sur l’égoïsme ou l’altruisme est aujourd’hui relancé par des recherches qui analysent
 les comportements des animaux ou les motivations des philanthropes.

Au milieu de la nuit, l’enfant se met à pleurer. Ses cris sont irrésistibles. Encore engourdi de sommeil, papa ou maman se lève, va prendre son bébé dans ses bras, le bercer, le consoler. Qu’est-ce qui pousse ce jeune papa ou cette jeune maman à se précipiter vers le petit lit de leur bébé ? L’angoisse de voir l’enfant souffrir ? Un élan d’amour désintéressé ? Ou bien tout simplement les cris leur sont insupportables ? Ou retrouver leur propre confort et vite retourner au lit ? Derrière l’altruisme apparent y aurait-il un motif personnel caché ?

Voilà le genre de dilemme qui se pose quand l’on cherche à déterminer ce qui relève de l’altruisme ou de l’égoïsme dans un comportement. On pourrait poser la question à propos de toutes les actions altruistes. Le généreux bénévole qui va donner son sang, le fait-il par pur désintéressement ou par sens du devoir, pour soulager sa conscience, ou encore se valoriser à ses propres yeux ? Au fond de nous-mêmes, sommes-nous égoïstes ou altruistes ?

Les deux analyses se tiennent. Elles font l’objet d’une vieille controverse sur la nature humaine, qui a agité les philosophes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle a opposé les tenants de l’égoïsme naturel des humains, comme Thomas Hobbes pour qui « l’homme est un loup pour l’homme », et ceux qui comme Adam Smith admettaient que l’on puisse aussi « agir pour les autres sans autre but que de les rendre heureux (1) ». Ces deux thèses antagonistes, est-il possible de les départager ?

Le débat altruisme/égoïsme a, depuis trente ans, donné lieu à une immense littérature scientifique sur les fondements (biologiques et neurologiques) de la morale, l’économie des comportements (intéressés ou non) et la philosophie morale.

Des animaux empathiques
Charles Darwin, dans De la filiation de l’homme (1872), admet l’existence d’instincts sociaux chez les animaux. Il évoque les soins apportés aux petits chez les oiseaux : 90 % des espèces d’oiseaux vivent en couple et s’occupent avec dévouement de leurs oisillons. Chez tous les mammifères – chats, rats, lions, antilopes… –, la mère prend soin de ses petits. Chez de nombreuses espèces sociales – chevaux, moutons ou éléphants –, Darwin note la richesse de la vie collective. Il cite le cas des loups qui chassent en bandes ou des bisons qui se regroupent pour se défendre face au danger et encercler les petits.

Selon Darwin, nombre d’animaux éprouvent de la « sympathie » quand l’un de leurs compagnons est en détresse. Il rapporte le cas d’un vieux pélican aveugle nourri avec l’aide des siens. Il témoigne d’un chien qui en passant à côté d’un chat malade, dont il était devenu l’ami, lui donnait quelques coups de langue : « Ce qui est le signe le plus sûr d’un sentiment de bonté chez un chien. » L’existence de ces instincts sociaux posait d’ailleurs un problème pour la théorie de la sélection naturelle, qui supposait une lutte acharnée entre individus pour la survie (2). À l’encontre de cette vision individualiste de l’évolution, le prince anarchiste Pierre Kropotkine écrira en 1902 L’Entraide. Un facteur de l’évolution. Son livre cite de nombreux cas d’insectes, de rongeurs, de loups et de rennes qui ne vivent et survivent qu’en groupe et s’apportent des aides mutuelles, s’occupent des petits ou se défendent en commun (3).

Dans les années 1960-1970, le thème de l’altruisme animal va être repensé dans le cadre de la sociobiologie*. L’étude biologique des insectes sociaux montrait que les comportements altruistes peuvent s’expliquer par la parenté génétique. Les animaux se sacrifient dès lors que leur geste se fait au bénéfice d’individus apparentés. Les fourmis, les abeilles sont stériles ; en se sacrifiant pour le groupe (comme lorsqu’elles repoussent les prédateurs), chaque individu permet à ses gènes de se propager. Derrière l’altruisme apparent, il y aurait donc un « gène égoïste ». Cette approche sociobiologique va donner lieu à de furieuses polémiques – la théorie s’applique-t-elle aux êtres humains, la société n’est-elle qu’une invention biologique ? – mais, dans son sillage, la sociobiologie va ouvrir un important domaine d’étude sur les fondements de la coopération.

En trente ans, ce courant de recherche s’est considérablement complexifié. L’observation de nombreux comportements d’assistance entre animaux n’ayant pas de parenté entre eux allait obliger à imaginer d’autres dispositifs que la loi du gène égoïste (favorisant les parents). C’est ainsi que sont apparues la théorie du signal coûteux* (une stratégie de coopération destinée à séduire des partenaires ou s’assurer une position de pouvoir dans un groupe) et celle de l’altruisme réciproque* (stratégie d’entraide fondée sur le donnant, donnant), la réhabilitation de la sélection de groupe*, l’effet Baldwin*, etc.

L’homme, un mammifère 
social particulier
Au final, l’altruisme animal se présente aujourd’hui comme un enchevêtrement complexe de théories et de niveaux d’analyse. À la question de savoir si les animaux sont égoïstes ou altruistes, on ne peut que répondre que tout dépend des espèces, des comportements considérés, du niveau où l’on situe l’analyse : celle du comportement observé ou celle des causes profondes. Voyons maintenant ce qu’il en est des humains.

Les êtres humains sont des mammifères sociaux. À ce titre, ils n’échappent pas à certaines contraintes. Comme un chat ou un dauphin, vous et moi sommes soumis à des pulsions de vie et de survie qui nous poussent à atteindre des buts individuels de toute sorte (de la nourriture au sexe, de l’autodéfense au confort personnel). Or, chez les animaux sociaux, la satisfaction de ces pulsions suppose le concours d’autrui. Cette dépendance à l’autre fait que les animaux sociaux se sont dotés d’une gamme de comportements sociaux (dont les affects d’attachement ou d’amour) nécessaires pour se faire des amis, des alliés, des parents et de « partager » toute sorte de choses.

Mais les humains que nous sommes ont ajouté à cela des aptitudes spécifiques : l’intentionnalité (se fixer des buts conscients), la réflexivité (capacité d’autoanalyse), la création de cultures symboliques (faites de règles, de devoirs et d’interdits) (4). Tout cela fait de nous des « agents moraux » ayant une notion du « bien » et du « mal ». Cette conscience morale enrichit considérablement le répertoire de conduite des humains. Mais compliquent singulièrement leur compréhension.

Prenons le cas de la philanthropie. Voilà un comportement spécifiquement humain : ni les zèbres ni les chimpanzés n’ont créé d’associations caritatives. Comment comprendre l’humanisme philanthropique qui consiste à donner une partie de ses biens à des étrangers que l’on ne côtoie jamais ? On peut évoquer le devoir et l’obligation morale. Toutes les grandes religions comportent de tels préceptes d’assistance et de générosité à l’égard d’autrui. Mais c’est souvent en échange d’un salut personnel. Il y a donc souvent un motif égoïste caché derrière le don généreux. Qu’en est-il alors de la philanthropie laïque ? Nul n’obligeait Bill Gates à léguer 75 % de sa fortune à une fondation. Mais là encore, il est clair que cet acte de générosité n’est pas totalement dépourvu d’intérêt personnel. Ces largesses font du donateur une sorte de « saint laïc » qui rachète aux yeux de l’opinion bien des forfaits antérieurs (du temps où il régnait en maître sur l’empire Microsoft). Bref, il a toujours des bénéfices en termes de gloire et de reconnaissance. Ces considérations conduisent à penser qu’il y aurait donc toujours des motifs égoïstes cachés derrière l’apparence de la pure générosité.

Des actes altruistes dépourvus de tout intérêt personnel : voilà le genre de conduite que traquent les philosophes et psychologues de l’altruisme comportemental et psychologique. Par exemple, lorsque je décide d’acheter un produit de commerce équitable à un prix un peu plus cher, personne n’est au courant de cet acte. Voilà a priori un acte noble qui ne me rapporte rien et semble voiler les critères de l’Homo œconomicus. Les psychologues ont mis au point des expériences pour neutraliser les intérêts personnels dans les comportements altruistes (inconfort moral, recherche de louanges).

On trouve dans de nombreuses situations historiques de telles conduites altruistes apparemment désintéressées. Durant les grandes catastrophes (tremblement de terre, tsunami), de nombreuses personnes se portent spontanément au secours de parfaits inconnus ; durant la Seconde Guerre mondiale, des « justes » ont caché des Juifs sans en attendre récompense ni médaille (5). Des parents démunis se démènent en silence pour le bien de leur famille. Évidemment, le débat raffiné conduit à des complications. Les justes ont-ils agi par sens du devoir ou par compassion ? Avaient-ils vraiment conscience du danger ? Mais s’entrelacent de multiples déterminations.

Un débat sans fin

La question, on le voit, est complexe. On ne peut trancher par la seule observation des comportements. Il existe certes des actions altruistes chez les animaux et les humains, mais on peut toujours les rapporter à des motivations cachées égoïstes. Quand on déplace l’analyse au niveau des motifs, on constate qu’ils se révèlent multiples et ambigus. L’analyse des causes profondes renvoie d’ailleurs à une multitude de théories et de cadres d’analyse différents formant des écheveaux complexes.

Finalement, les animaux sont-ils égoïstes ou altruistes ? Et les humains ? Cela a les allures d’un débat sans fin, d’un problème sans fond. Ni les faits, ni les motifs, ni les théories ne permettent de départager de façon claire et unilatérale. L’énorme accumulation de données, de recherches et de théories n’aurait-elle donc servi qu’à obscurcir un problème insoluble et insondable ?

Vu de loin, c’est le cas. Il est impossible d’apporter une réponse claire à la question. Vu de plus près, il faut admettre que nos connaissances se sont considérablement enrichies : sur la variété des comportements d’entraide chez les animaux, sur les comportements de solidarité chez les humains (en période de conflits ou de catastrophe notamment). De même, la panoplie des théories conduit à distinguer les cadres de pensée : un acte peut être altruiste d’un point de vue et égoïste de l’autre.

Ce qui nous manque cruellement, c’est une synthèse de tous ces travaux, un bilan raisonné qui permettrait de tirer quelques leçons générales.

Il serait donc salutaire et louable qu’une bonne âme s’attelle à une telle entreprise. Fût-ce pour des motifs égoïstes !

Source : scienceshumaines.com/

NOTES
(1) Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759, rééd. Puf, 2011.
(2) Charles Darwin avance l’idée d’une « sélection de groupe » (les comportements favorables permettent la survie du groupe, même si c’est au détriment des individus qui se sacrifient). Mais cette idée restera dans l’ombre.
(3) L’individualisme est une invention moderne. Les sociétés primitives elles-mêmes sont fondées sur la solidarité collective.
http://raforum.apinc.org/bibliolib/html/Kropotkine-Entraide.html
(4) Voir Jean-François Dortier, L’Homme, cet étrange animal. Aux usages du langage, de la culture et de la pensée, éd. Sciences Humaines, 2004.
(5) Voir Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du bien, La Découverte, 2005.



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