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Serge Reggiani (2 mai 1922 – 22 juillet 2004), qui était aussi comédien, fut l’un des plus grands interprètes de la chanson française. Il a chanté Rimbaud, Baudelaire, Vian, Moustaki, et beaucoup d’autres grands. Après le suicide de son fils Stéphan en 1980, Reggiani sombre dans la dépression et l’alcool : cette lettre témoigne de cette lutte acharnée.

Alcool, tu m’as fait payer ton prix — et je ne parle pas de monnaie sonnante et trébuchante.

J’ai été sous ta coupe, j’ai subi tes exigences, j’ai failli te donner ma vie.

Je sais qu’il existe une issue, et une seule, à cet enfer qu’on appelle l’alcoolisme et qu’il vaudrait mieux appeler « maladie alcoolique ».

Satanée bouteille, te vider n’apporte rien. Les éléphants roses n’existent pas, l’ivresse n’abrite que les noirs serpents de la douleur et de la déchéance. On boit pour une seule raison : pas pour oublier qu’on boit, comme ce personnage du Petit Prince, mais pour oublier tout le reste et échapper à la dépression. L’alcool est un euphorisant qui empêche de « craquer ». Je le sais. Je l’ai vécu et je l’ai chanté dans la Chanson de Paul, l’histoire d’un homme qui se remet à boire malgré ses promesses, parce qu’il est dépressif :

Je bois…
Aux femmes qui ne m’ont pas aimé,
Aux enfants que je n’ai pas eus,
Mais à toi qui m’as bien voulu…

Le salaud qui mérite une lettre, c’est toi, saloperie d’alcool. Tu repousses la déprime, mais le réveil n’en est que plus douloureux, pas à cause de la gueule de bois, mais parce que la chute est terrible. Il faudrait rester imbibé d’alcool en permanence pour ne jamais revenir a la réalité ; alors, la mort serait vite au rendez-vous L’alcool est une forme de suicide.

Le lendemain d’un alcoolique est forcément fait d’alcool. « Qui a bu boira », dit-on ; il est si terrible, le réveil, qu’il n’est pas d’autre remède que de boire de nouveau. Et boire, et boire, et bore encore : c’est l’enfer, l’assommoir.

Seule l’abstinence soudaine et totale permet de s’en sortir. Pour ma part, j’ai décidé de m’accrocher, de lutter de toutes mes forces pour ne pas rechuter.

J’ai un slogan : « Un verre, c’est trop ; deux verres, c’est pas assez. » Une seule goutte est fatale à celui qui replonge. « Une larme », « un doigt », « un soupçon », « un petit coup »… toutes expressions stupides et criminelles. Le médecin m’avait d’ailleurs prévenu : « Il faudra tenir le coup. » « Quel coup ? me disais-je. Coup de whisky ou de vodka ? »

Le seul vrai conseil à donner est que ça vaut la peine de s’abstenir. Le plus difficile est de prendre la décision. Ensuite tout coule comme de l’eau… Je ne bois plus que ça d’ailleurs, et je redécouvre la vraie vie. Bien sûr, il faut demeurer vigilant, chasser la tentation dès qu’elle vous nargue. Quand l’idée même d’alcool vous vient en tête, sortir dans la rue, faire une bonne marche, ou se mettre au travail… Cirer ses chaussures, frotter le parquet, laver sa voiture, tout est bon pour chasser l’alcool de ses pensées. Moi, j’ai commencé une chanson sur l’alcool — ou plutôt contre lui :

Alcool, alcool,
Tu nous arnaques.
Alcool, alcool,
Qu’est-ce que tu traques ?
Alcool, alcool,
Qu’est-ce que tu caches ?
Qu’est-ce que tu gâches ?
Tu t’ramènes sur la pointe des pieds,
On n’sait plus comment se passer
De ton poison…

Je l’achèverai peut-être, sur cette strophe dédiée au tabac :

Le tabac tue.
Enfin, m’oublieras-tu,
Maudite nicotine ?…
L’alcool me tue.
Enfin m’oublieras-tu,
Sacrée Bénédictine ?

J’ai totalement cessé de boire. Pas la moindre molécule d’alcool.

Mais j’ai plus de mal à jeter la cigarette. N’empêche : mes disques devraient être remboursés par la Sécurité sociale…

Je ne peux oublier que l’alcool a tué mon ami Michel Auclair. Sauvé de justesse d’une embolie pulmonaire, « une larme d’alcool » lui a été fatale.

Dans certaines familles, on donne du vin aux jeunes enfants, pour « faire du sang ». L’enfant boit un verre au repas, l’adolescent en boira deux et le jeune homme dix. Puis c’est le servie militaire. En sortant de la caserne, comment notre alcoolique se douterait-il qu’il a été « contaminé » en culottes courtes ?

On demandait un jour à Jacques Prévert pourquoi il ne buvait plus. Lui, qui aurait vendu son âme pour un bon mot répondit : « Parce que j’ai tout bu ! »

C’était une boutade. Prévert ne buvait plus parce qu’il voulait vivre, tout simplement.

J’ai été sauvé par mes docteurs, j’ai été sauvé par ceux qui m’aiment. Moi aussi, je veux vivre, je veux vivre !

Serge Reggiani,
Chanteur abstinent.
deslettres.fr/





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