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Contrairement à ce qui se passe en Europe, il est tout à fait légal pour les employeurs états-uniens de harceler leurs salariés, tant qu’ils le font sans discrimination.

Elizabeth Anderson est une philosophe sur le sentier de la guerre. Ses conférences sur l’humanisme, publiées dans ce volume avec des commentaires et une réaction, visent le pouvoir illégitime, dictatorial et arbitraire que les employeurs exercent sur leur personnel, surtout aux États-Unis où la législation du travail est indigente. Elle nomme cette emprise « gouvernement privé », parce que les gouvernés, nous, en fait, sommes exclus du processus de gouvernance.

Ce livre abonde d’exemples d’entreprises qui transforment la vie de leurs salariés en un vrai cauchemar. On y trouve les suspects habituels et pire encore : j’ai été scandalisé de l’apprendre, le droit de se rendre aux toilettes pendant les heures de travail est un cheval de bataille des relations du travail depuis des dizaines d’années et il n’est pas rare que des travailleurs soient obligés de porter des couches sur la chaîne de montage ou en soient réduits à uriner dans leurs vêtements.

Des exemples aussi extrêmes peuvent certes nuire à la subtilité et à la force de l’argumentation de Mme Anderson. Le problème, d’après elle, est omniprésent. Il est inhérent à la structure même du contrat de travail américain. « L’emploi de gré à gré » donne aux employeurs le droit de licencier leurs salariés pour n’importe quelle raison, hormis celles qui sont interdites par la loi, comme la discrimination sur la base de la race ou du handicap. Contrairement à l’Europe, il est aussi tout à fait légal pour les employeurs de harceler leurs salariés, tant qu’ils le font sans discrimination. Les salariés abdiquent ainsi la totalité de leurs droits. L’employeur peut espionner leurs commentaires sur Facebook, insister pour que ses salariés s’astreignent à un régime alimentaire ou un programme de santé particulier, les sanctionner pour le choix de leur partenaire sexuel et entraver leur liberté politique.

Dans une vente simple, les produits changent de main et les deux parties partent chacune de leur côté sans autres obligations ni liens. Les salariés, eux, doivent se soumettre totalement à leurs employeurs pour la durée du contrat, ce qui, pour Elizabeth Anderson, aboutit à des relations sociales extrêmement inégalitaires. Comme elle l’a démontré de façon si convaincante dans son travail précédent, des relations de cet ordre sont profondément corrosives. Exercer son libre arbitre est un besoin humain fondamental, et la structure du système du salariat l’entrave. Anderson ne cesse d’insister sur ce point encore et encore. On ne peut pas simplement prétendre qu’un salarié qui n’aime pas son travail peut le quitter : il ne peut pas quitter le système du salariat entier, un système qui pourtant le dégrade et le rabaisse structurellement. Soutenir que les salariés sont libres parce qu’ils peuvent quitter leur travail revient à faire valoir, écrit-elle, que Mussolini n’était pas un dictateur parce que les Italiens pouvaient émigrer.

Anderson utilise la métaphore de la dictature communiste : « communiste » parce que les moyens de production sont possédés par la collectivité. Ici, elle est sans doute volontairement provocatrice. On peut imaginer le frisson, le malaise qui parcourt la salle de conférences à la seule mention de ce mot. En fait la structure du travail salarié n’est qu’en partie sa cible. Ce qui la fait vraiment bondir, c’est la cécité institutionnelle de l’académie, et particulièrement de l’économie en tant que discipline, devant la vraie nature de la relation de travail aux EU. Les économistes qui soutiennent que les marchés du travail sont fondés sur un libre échange souffrent d’hémiagnosie intellectuelle : comme ces tristes malades qui ne perçoivent que la moitié de leur corps, de tels économistes ne voient que la moitié de l’économie. La vraie force du livre, donc, est de démêler une alliance particulière et contradictoire entre la doctrine libertaire intellectuelle et l’autoritarisme d’entreprise et de fustiger ceux qui négligent leurs responsabilités professionnelles et politiques en refusant de défendre ceux qui sont au plus bas de l’échelle du travail salarié.

Le premier cours d’Anderson est particulièrement bon. Elle offre une brève histoire de la pensée égalitaire préindustrielle tant en Grande-Bretagne qu’en Amérique, en l’interprétant comme source d’inspiration historique et de créativité pour le présent. Elle soutient que ces penseurs ont vu le marché comme un moyen d’échapper au féodalisme, aux patriarcats, aux monopoles et à toutes les autres formes de domination qui pesaient sur la Grande-Bretagne au XVIIe siècle. L’archétype égalitaire est l’artisan indépendant ou le fermier propriétaire, ou la sorte de petite entreprise industrielle qu’Adam Smith a décrite. La révolution industrielle a gâché ces rêves. Elle a permis une concentration énorme de capitaux, rendant non viables les petites entreprises et les activités indépendantes. Les heures longues, mornes, dangereuses imposées à la nouvelle classe ouvrière ont reçu l’approbation d’intellectuels libéraux anglais comme Jeremy Bentham, qui a préconisé des institutions organisées, hiérarchisées et axées sur la routine, comme fondements de la société. Curieusement, selon Anderson, ils ont réussi à transplanter des arguments égalitaires dans ce nouveau contexte, malgré le fait évident que les conséquences du marché sont tout à fait opposées à l’émancipation imaginée par Smith et d’autres.

Le deuxième cours se déplace vers le terrain plus épineux du gouvernement privé et de la dictature communiste. Les droits exhaustifs conférés [aux employeurs] par le contrat de travail limitent les libertés « républicaine » et positive des salariés, l’une par rapport à l’autorité arbitraire et l’autre par rapport à la possibilité de se développer à travers une large gamme de choix. Elle souligne l’incohérence logique de la théorie de l’entreprise. Les entreprises apparaissent quand il est plus efficace de coopérer à l’intérieur d’une organisation que de traiter sur le marché. Les entreprises sont donc – par définition – des endroits où le marché s’arrête. Pourtant les économistes continuent à soutenir l’hypothèse que les contrats de travail à l’intérieur des entreprises obéissent aux lois du marché à l’extérieur. Le cours se termine sur quelques timides suggestions de constitutions sur le lieu de travail et de démocratie [au sein de l’entreprise] pour les salariés.

Les cours sont d’un ton mesuré. Anderson est consciente de son public distingué. Mais quand elle détricote la théorie économique de l’entreprise, on ne peut pas s’empêcher de penser que ce qu’elle recherche – ce dont elle a vraiment envie – c’est d’une embrouille avec un économiste. Et lors du commentaire final et des réactions, elle y arrive. Le destinataire de son tir groupé est le Pr Tyler Cowen, économiste universitaire et chroniqueur très en vue, qui offre des arguments classiques contre ses affirmations : que les entreprises favorisent la tolérance pour recruter de meilleurs travailleurs ; que les lieux de travail peuvent être sources de dignité ; que les petits avantages sont souvent trop élevés et donc inefficaces ; que les gains, fondés sur l’efficacité pour la plupart des travailleurs et des clients, obtenus en permettant aux employeurs de mettre à la porte les gens comme ils le souhaitent, l’emportent sur les coûts pour ceux qui ne sont plus employés ; que la représentation des travailleurs est inefficace et pénalise les actionnaires ; et que, s’ils ne sont pas contents, les salariés peuvent toujours partir.

Les dernières pages du livre grésillent de rage. Anderson n’est pas étonnée que Cowen, assis confortablement comme il l’est en haut de la pyramide, soit ravi du système. Il a perdu le contact avec la réalité du travail quotidien, un défaut augmenté par un dédain professionnel pour le témoignage qualitatif. Le respect, la position et l’autonomie ont tendance à augmenter conformément à la valeur marchande des salariés et une discussion des petits avantages devient presque obscène quand l’avantage en question est le droit de ne pas être obligé de faire pipi dans son pantalon au travail. Et surtout, la notion de liberté de partir est risible quand les problèmes sont structurels : si 90 pour cent des serveuses sont victimes de harcèlement sexuel, vers quel travail faut-il qu’elles s’orientent ?

En se concentrant sur la position misérable des ouvriers et des employés dans les services, Anderson néglige la constante dégradation du travail de bureau à mesure que des régimes disciplinaires axés sur des objectifs connaissent une dérive toujours plus élevée dans la hiérarchie des organisations. Elle ne rend aucun compte de la gestion intériorisée et de l’autocensure parmi ces travailleurs-là. Cela aurait pu aider à élargir le débat, particulièrement là où il s’applique à des environnements de travail censés être agréables. Les relations entre les sexes telles qu’elles existent dans le travail universitaire, par exemple, pour être intangibles n’en sont pas moins pernicieuses. Le corps professoral est ici particulièrement coupable. Quand Cowen tapote le genou métaphorique d’Anderson et entonne : « Soyez assurée, j’offre l’interprétation correcte de la théorie », elle a tous les droits de faire détonner son artillerie.

Philip Roscoe est lecteur en gestion à l’Université de Saint Andrew.
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.




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