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Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais ! Qu'il est drôle de voir ces pays qui disposent tous, légalement ou pas, de la bombe atomique s'agiter pour interdire à la Corée du Nord ou à l'Iran d'acquérir cette arme atomique. Et bien sûr, les dirigeants visés sont alors toujours dépeints comme des dictateurs...mais bon, à ce jour, seuls les USA ont utilisé cette abomination contre des populations civiles. Et ils osent donner des leçons ? Franchement quelle indécence ! (Laurent Louis)

Les membres du club très select des Etats nucléaires sont en colère. Kim Jong-Un leur tend un miroir où ils peuvent se reconnaître comme chefs d’Etat mus par la jouissance technologique atomique et dangereux.

La Corée du Nord, petite dictature régionale, où le chef rêve d’une dimension mondiale, est un Etat parfaitement banal qui s’efforce, comme les Etats-Unis ou feu l’URSS, comme la France, la Grande Bretagne, le Pakistan, Israël, etc., de grandir et de grossir. Entrer dans le club très select des Etats nucléaires est un moyen rapide et efficace, incomparable. Le chef coréen veut qu’on parle de lui et sa prétendue mégalomanie n’a rien d’extraordinaire.

La bombe atomique est une effroyable réalité inéluctable, mais aussi un accessoire important au théâtre international où l’on joue indéfiniment la fable de la course à la puissance. La fonction d’objet du désir dissimule la réalité de la bombe atomique, laquelle a fait l’objet d’un déni dès le départ (cf. l’action du général Groves en 1945 (1)) et à peu près constant.

Irritation des puissances nucléaires
L’irritation des grandes "puissances nucléaires" devant la présumée délinquance de la Corée du Nord n’est qu’un refus de la laisser entrer dans le club. Le droit est d’un côté puisque le crime est de l’autre côté, en face. Ce manichéisme infantile dissimule une double opération. D’une part, donner une apparence de respectabilité aux Etats nucléaires qui condamnent la Corée du Nord, une teinture de moralité à travers l’obéissance au code commun aux membres de l’Atomic club.

D’autre part, envelopper la bombe atomique d’un nuage narcotique de légalité. La concentration de l’attention sur la personne supposée malfaisante du dictateur a pour fonction de laisser la bombe atomique dans la coulisse de l’innocence, la faute tenant seulement à l’ambition, démesurée donc criminelle, du dictateur nord-coréen. La bombe serait une arme comme les autres, simplement plus puissante, c’est-à-dire un objet technique, et le délire serait seulement humain et politique.

Le désir de la bombe atomique
Toute cette comédie vise à protéger la grande jouissance, celle de la bombe. La colère des membres éminents tient à ce que Kim Jong-Un leur tend un miroir où ils peuvent se reconnaître comme chefs d’Etat traversés par la jouissance technologique atomique. L’atteste, en 1945, ce mot attribué à Truman : "Le monde est à nous". La bombe atomique est l’instrument d’une toute-puissance absolument désirable mais qui demeure négative. Le désir de la bombe atomique n’est tenable qu’à la condition de ne pas voir sa réalité.

Certes, les arsenaux américains, russes, etc., sont beaucoup plus fournis que ceux des Nord-Coréens. Mais ces derniers font exploser des bombes atomiques réelles, baptisées "essais", reprenant la tradition de la guerre froide où les ennemis faisaient exploser leurs bombes "chez eux" ou dans leur terrain de jeu colonial, en expliquant que ces explosions chez eux permettaient de ne pas les faire exploser chez l’ennemi ! "Chez eux", si l’on peut dire : les vents ignorant les frontières, la radioactivité est diversement dispersée sur toute la planète. Nous vivons donc dans une gigantesque chambre à gaz radioactifs alimentée par les bombes atomiques, les centrales nucléaires même en fonctionnement normal et par les usines de retraitement, où les fuites sont innombrables, et Hanford, Sellafield, La Hague, les sites russes, Fukushima-Daïchi toujours en ruine, etc.

Etre humain irradiable et irradié
L’invention de la bombe atomique est aussi celle de l’être humain irradiable et irradié, c’est-à-dire un changement massif, mondial, universel, de statut. Du seul fait de l’existence des arsenaux nucléaires, "tout être humain est la cible actuelle d’une mise à mort atomique" potentielle. Du seul fait des milliers de tonnes de plutonium et de produits radioactifs existants, dispersés çà et là, "stockés" ou pas, "toute l’humanité future est déjà la cible des êtres-radioactifs" (expression forgée en référence à Bruno Latour).

La bombe atomique, contrairement à une arme "conventionnelle", après qu’elle a explosé et dispersé de la radioactivité, continue d’attaquer les vivants, indéfiniment. Aussi effrayant que cela soit, il faut reconnaître que la bombe atomique est une machine génocidaire, mais produisant un génocide lent, interminable, involontaire ou presque.

Dictateurs nucléaires grimés
Ce qui a aussi pour effet la transformation des chefs d’Etat en dictateurs : la dictature n’est pas seulement une organisation politique (une bureaucratie) et un mobile psychologique (la peur); c’est aussi le rapport objectif de la capacité technique de tuer et de la vulnérabilité des sujets, leur impossibilité matérielle d’échapper à cette puissance technique d’anéantir. L’hystérie mégalomane de Kim Jong-Un est l’image spéculaire des autres dictateurs nucléaires, simplement grimés en démocrates de parade.

La tragicomédie actuelle, autour de la coupable Corée du Nord, sert à faire croire que la bombe atomique n’est pas une effroyable machine de mort, un crime contre l’humanité, un crime immergé dans les machines techniques atomiques, dissimulé sous la jouissance technologique d’une toute-puissance en réalité mensongère. La toute-puissance mythique (celle des théogonies) est créatrice. La bombe atomique et l’énergie nucléaire ne créent que des êtres-radioactifs qui sont tueurs durant des centaines de siècles, voire de millénaires.

Jean-Jacques Delfour
Essayiste, philosophe et professeur

(1) Militaire américain responsable du projet top secret de la mise au point de la bombe atomique, le projet Manhattan.





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