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Tout dernièrement, à l’occasion de la Journée Internationale du migrant, commémorant l’anniversaire de l’adoption le 18 décembre 2000 par l’Assemblée générale de l’ONU de la Convention internationale pour la protection de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, le journal Casablanca «Libération» a pris l’initiative originale suivante. Celle de demander à trois chercheurs marocains en matière de migration, les «pionniers» selon son qualificatif, de dire comment ils ont été amenés à privilégier de s’intéresser à ce domaine et quel est le sens de leur choix, tout en fournissant des détails sur leur parcours personnel et professionnel. 

Parmi ces chercheurs, l’auteur de ces lignes, à qui le journaliste Hassan Bentaleb avait adressé tout un questionnaire, avec des questions bien ciblées. «Libé» ayant diffusé une synthèse dans son édition du 18 décembre 2018, avec un «portrait» à regards croisés, voici à titre de complément d’information, l’intégralité des questions et réponses, permettant par la même occasion, de relativiser certains jugements de valeur nous concernant, contenus dans le «portrait» et dans certains témoignages. Nous saisissons cette occasion pour souhaiter que «Libération», et ceci a été dit dès le départ à Hassan Bentaleb, s’ouvre également sur les chercheuses femmes dans le domaine migratoire ainsi que sur les jeunes (et moins jeunes) chercheurs en migration, aussi bien à l’intérieur du Maroc que parmi la communauté marocaine à l’étranger, et leur nombre est très grand, toutes disciplines confondues. Ci-après, l’intégralité de notre texte. 

Peut-on avoir une idée sur votre parcours personnel et professionnel ? 

Que les lectrices et les lecteurs de «Libé» veuillent bien tout d’abord m’excuser en parlant en termes de Je. Ce n’est pas dans mon tempérament. Le moi est haïssable, disait le philosophe Blaise Pascal. 

Je suis né à Oujda en 1942, d’une famille comprenant six enfants. Ma scolarité, y compris le «jamaâ»(«msid»), s’est faite dans la capitale de l’Oriental au primaire puis au lycée français d’où j’ai été exclu en classe de 5ème. Suite à la nationalisation du Canal de Suez en été 1956, à l’agression tripartite israélo-franco-brtannique contre l’Egypte qui s’en est suivie fin octobre et aux provocations de camarades français du lycée, je leur avais répondu en leur envoyant en classe un papier disant :» À bas Tel Aviv, Paris et Londres, vivent Nasser et les Arabes». Grâce à mon oncle maternel qui était professeur d’arabe, j’ai continué au collège Abdelmoumen jusqu’aux terminales que j’ai passées au Lycée Descartes à Rabat. Durant le secondaire, j’ai failli perdre la vue, suite aux brûlures des rétines, n’ayant pas pris toutes les précautions à l’occasion d’une éclipse solaire. J’ai été sauvé par un ophtalmologue algérien réfugié au Maroc, le Docteur Lazraq, après une très longue hospitalisation dans le noir et perdu pratiquement deux années de scolarité. 

Dès l’adolescence, j’ai fait du scoutisme, suivi beaucoup de stages relatifs aux colonies de vacances et participé en tant que moniteur, notamment à Saïdia avec les enfants réfugiés algériens avant l’indépendance de l’Algérie et avec les enfants non-voyants à Toumlimine et à Taghazout. De même, en faisant du stop, en logeant dans des auberges de jeunesse et en travaillant surtout dans des marchés, j’ai pu visiter plusieurs pays européens (Espagne, France, Angleterre, Belgique, Pays-Bas, Allemagne). De même, j’ai participé durant plusieurs vacances estivales, à un certain nombre de chantiers de jeunesse, principalement en France, en Tchécoslovaquie et au Danemark. Mes premiers contacts avec les travailleurs marocains à l’étranger, datent de cette période-là. Lors d’un passage à Liège où l’air était jaunâtre par la pollution et où on faisait bouillir l’eau du robinet avant de la boire, je me souviens d’un café où il y’avait à la porte la pancarte suivante : «Interdit aux chiens et aux arabes» ! 

Au niveau universitaire, j’ai eu en 1967 à Rabat la licence en droit, option sciences économiques, avec laquelle on pouvait, à l’époque, faire carrière y compris en tant qu’avocat. Avant de rentrer pour les derniers examens, on apprenait, catastrophés, la nouvelle de ce qui sera appelée la guerre ou plutôt l’agression des six jours. Quelques mois auparavant, en février 1967, pour avoir suivi une conférence donnée à la Faculté de Droit par Fathallah Oualalou, alors président de l’UNEM, sur le thème de l’assistance technique étrangère au Maroc (sujet de sa thèse d’Etat soutenue un an plus tard), toute l’assistance fut arrêtée par la police et remise à l’armée qui nous a amenés par avion militaire à Tarfaya où nous fumes séquestrés pendant plusieurs semaines. Parmi les enlevés, Fathallah Oualalou, Abdelkader Baïna, alors vice-président de l’UNEM, Joe Benaroch, Fechtali Abdallah, Ben Barka Abderrahim, Guennouni Hassan… ainsi que deux étudiants palestiniens qui étaient venus pour demander aux responsables de l’UNEM de les aider à avoir une bourse : Naim Youssef Katane et Mohamed Rajaa Kamil Daoudi… C’était la période des «années de plomb», dont la répression contre le mouvement étudiant était une des composantes. 

Les études et recherches de troisième cycle ont été faites à Grenoble en France avec l’obtention du DES (diplôme d’études supérieures) en sciences économiques en 1969, puis le doctorat d’Etat en sciences économiques fin 1976, période à laquelle j’ai rejoint la Faculté de Droit et de sciences économiques de Rabat en tant que maître de conférences, puis en tant que professeur de l’enseignement supérieur jusqu’en 2005. 

Comment un professeur d’économie est-il devenu un chercheur et expert en migration ? 

Je n’aime pas le mot expert en migration, qui est galvaudé de nos jours et bien qu’ayant fait quelques-unes, je n’ai jamais couru derrière les consultations en tant qu’expert. Je préfère simplement chercheur en migration qui est un champ très vaste en lui-même et multidimensionnel, nécessitant l’apport de plusieurs disciplines à la fois en sciences sociales. 

Au plan académique, c’est justement à partir des sciences économiques que mon intérêt s’est porté sur le domaine des migrations. Le mémoire de recherches pour le DES portait en effet sur les migrations internationales et l’échange inégal et ma thèse d’Etat en sciences économiques soutenue à l’Université des Sciences sociales de Grenoble avait pour titre : «Genèse et fonctions économiques des migrations internationales de travailleurs. Le cas de l’immigration marocaine dans les pays d’Europe occidentale». 

Durant mon séjour à Grenoble, outre le fait d’être chargé de travaux dirigés à l’Institut d’études politiques, à l’UER Faculté de Droit et à l’UER sciences économiques de l’Université des sciences sociales de Grenoble (1970-1976), j’ai été collaborateur de recherches dans l’équipe «immigrés» de l’Institut de recherche économique et de planification (IREP) de Grenoble (1969-1976), ainsi que membre (avec notamment le regretté Abdelmalek Sayed) du groupe de consultation sur l’émigration maghrébine auprès du Centre de développement de l’OCDE, Paris (1973-1976). Parmi les premiers séminaires internationaux auxquels j’ai participé, figurent celui sur la relation entre migration et développement (Vienne, 1974) et celui organisé à Genève en 1975 par la sous-commission des Nations-Unies contre le racisme et les discriminations. À l’invitation de Maître Abderrahmane El Youssoufi qui vivait en exil et était à l’époque secrétaire général adjoint de l’Union des Avocats Arabes, j’avais présenté une communication au nom de cette union sur le thème : «les travailleurs arabes immigrés en Europe, concurrencent-ils les travailleurs autochtones ?». 

Durant toute cette tranche de vie en France, j’ai vécu mai 68 entre Paris et Grenoble, un des mots d’ordre à l’époque étant : «Français, immigrés : même combat !». Le suivi des luttes de l’immigration pour l’amélioration de ses conditions de séjour, de vie et de travail, faisait partie de mon agenda, en liaison avec les syndicats, les collectifs d’immigrés, en particulier maghrébins. Les campagnes d’alphabétisation se faisaient également dans le cadre de l’AEMNA (Association des étudiants musulmans nord africains). Des analyses et études sur l’immigration marocaine en France étaient envoyés pour publication dans «Al Bayane» (mineurs marocains des Houillères du Nord et du Pas de Calais, sans-papiers dans l’agriculture, OS de l’industrie automobile, foyers Sonacotra, etc.) encouragé en cela par mon maître lors des études de licence à Rabat, le regretté Aziz Belal. 

Lors de votre retour au Maroc, pourquoi et sous quelles formes avez-vous continué à vous intéresser aux migrations ? 

L’intérêt est double : académique d’un côté, prise en compte des droits humains et engagement citoyen de l’autre côté. 

Au niveau académique et universitaire, le champ migratoire n’est nullement lassant ou ennuyeux. C’est un domaine vivant, en pleine évolution et transformation, au niveau individuel, au plan local ou national, régional ou international, un domaine complexe nécessitant l’apport de multiples disciplines en sciences sociales auxquelles on est obligé de s’ouvrir et pas uniquement de l’analyse économique dans le cadre notamment d’une vision marchande et utilitariste de l’émigration, la voyant en particulier comme une source de devises fortes… 

Au plan universitaire, on n’avait pas encore les «masters» qui permettront beaucoup plus tard aux enseignants d’introduire dans le cadre de la réforme du troisième cycle, des enseignements spécialisés proposés par des équipes d’enseignants, la thématique migratoire par exemple, avec des cours complémentaires. Mais, en plus de l’enseignement en licence, dans le troisième cycle en Sciences économiques dont j’avais partiellement la charge, le domaine des migrations était introduit au fil des années dans les séminaires sur l’économie du travail ; l’histoire de la pensée économique en abordant la place et le statut de la mobilité du travail chez divers économistes ; l’intégration économique maghrébine, en étudiant l’histoire et le rôle de l’émigration maghrébine, sans compter les conférences sur les migrations qui étaient données dans le cadre du Centre d’études stratégiques de Rabat relevant de la Faculté de droit et l’encadrement de recherches sur les migrations effectuées par des étudiants. 

Parallèlement à cela, des articles et études sur divers aspects du champ migratoire étaient publiés dans des revues universitaires à l’intérieur du pays ou à l’étranger, à l’occasion notamment de la tenue de multiples colloques scientifiques, séminaires et journées d’études sur la question des migrations, au Maroc, au Maghreb et dans de nombreux pays d’émigration et d’immigration. 

La seconde motivation à l’intérêt porté à la migration, équivaut à s’intéresser d’abord aux migrants avec leur dignité, leurs cultures, leur personnalité, leurs préoccupations et attentes. Elle revient au fait qu’il s’agit de droits humains dans leur globalité et que l’implication pour leur extension et protection pour les Marocains résidant à l’étranger et plus tard pour les étrangers au Maroc, principalement les Africains subsahariens, est une forme personnelle d’implication et d’engagement citoyen. Au niveau extra-universitaire, ce sont les aspects non-économiques de la migration, c’est-à-dire les droits humains des migrants qui ont accaparé mon attention et dans lesquels je me suis investi de manière citoyenne. 

Pourquoi avez-vous choisi les MRE comme champ de vos investigations ? 

D’abord pour les «TME», puisque c’est par ce simple sigle qu’on désignait les travailleurs marocains à l’étranger, puis par «MRE» (Marocains Résidant à l’étranger), «RME» (Ressortissants marocains à l’étranger), communauté marocaine à l’étranger, Marocains du Monde par la suite. 

Comme champ de préoccupation, il s’agit à la fois du suivi des politiques publiques marocaines en direction des citoyens marocains à l’étranger et de celles qui sont menées dans les pays à forte présence marocaine pour la contribution à la défense de leurs droits multidimensionnels pris dans leur intégralité et indivisibilité : droits économiques, sociaux, culturels, cultuels, éducatifs, mais également droits au plan politiques et démocratiques. 

La question des droits de l’homme, qui sont universels et inséparables, se pose également pour les migrants de passage ou bien légalement installés au Maroc. 

S’agissant de ces deux volets, outre le contact étroit avec la société civile MRE et celle des immigrés au Maroc, le recours aux interventions dans les médias, il y’a eu, en tant qu’universitaire, analyste et observateur actif de la scène migratoire marocaine, le suivi régulier et assidu depuis 1977 des travaux parlementaires à Rabat liés notamment au dossier migratoire multidimensionnel, dans ses dimensions MRE et plus tard immigration étrangère au Maroc. Il s’agit des questions orales en la matière ; propositions et projets de lois sur ce thème ; visites de délégations parlementaires étrangères ou celles de MRE ; discussion des budgets relatifs aux divers départements 

Ministériels concernés par les MRE et l’immigration étrangère au Maroc ; contacts étroits avec les cinq députés MRE et suivi attentif de leur longue et unique expérience parlementaire 1984-1992 ; participation avec communications écrites à divers séminaires internationaux et journées d’études organisés au parlement (dans ses deux chambres plus tard) sur les migrations. Ce travail nous a permis notamment de recueillir des informations de première main pour l’action citoyenne responsable pour défendre les droits multidimensionnels des migrants et pour nos recherches et publications en la matière. Il s’agit de rapports, études, divers articles et également une vingtaine de livres. Parmi ces derniers, on citera : «les Marocains à l’étranger, citoyens et partenaires» (avril 1999) ; «le Maroc coupable d’émigration et de transit vers l’Europe» (juin 2000) ; «le Maroc non africain, gendarme de l’Europe ? Alerte au projet de loi numéro 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et à l’immigration irrégulières» (mars 2003) ; «MRE : quelle marocanité ? » (Juillet 2004) ;«UE-Maroc-Afrique migrante. Politique européenne de voisinage, barrage aux sudistes, De Schengen à Barcelone +10» (mars 2005) ; «Enjeux migratoires Maghreb-Europe-Afrique subsaharienne. Un regard du Sud»(mars 2006) ; «Marocains du pays-Marocains d’ailleurs : fracture citoyenne ? (décembre 2006) ; «Plaidoyer pour les citoyens marocains à l’étranger, un combat pour les droits humains. Des Amicales …au Conseil» (février 2008, 751 pages) ; «Gestion migratoire au Maroc et projet de réforme constitutionnelle 2011. Plaidoyer pour la constitutionnalisation de la représentation des citoyens marocains à l’étranger dans les deux chambres du Parlement»(mars 2011) ; «Marocains du monde, sous citoyenneté et non représentation parlementaire. Jusqu’à quand ?» (février 2014) ; «Politiques migratoires marocaines en débat. Défis internes et enjeux externes (2013-2018)» (Juillet 2018, 703 pages) 

Quel regard portez-vous sur le champ de recherche en matière de migration après tant d’années de travail de terrain ? 

Depuis une cinquantaine d’années que j’observe et analyse le fait migratoire, il y’a eu bien entendu des mutations structurelles et des changements profonds au niveau quantitatif et qualitatif s’agissant de la communauté marocaine à l’étranger. Il en est de même du statut du Maroc qui est passé de pays d’émigration après l’indépendance, à pays de transit et de plus en plus à pays d’immigration. De même, les perceptions sur les migrants ont changé, ainsi que les prises en charge institutionnelles au niveau des politiques publiques marocaines. 

Au niveau de la recherche et de la prise de conscience collective, beaucoup de chemin a été parcouru, en terme de constitution de groupes et d’équipes de recherches sur les migrations, le lancement de «masters» sur les migrations dans diverses universités marocaines depuis plusieurs années, l’apparition de nombreux chercheurs et chercheuses en migration, toutes disciplines confondues, aussi bien au Maroc que parmi les binationaux dans les pays d’immigration. 

Mais de manière générale, pour faire court, la recherche au Maroc dans le domaine migratoire n’est pas encore réellement institutionnalisée, structurée, avec un agenda national de la recherche en la matière et un véritable observatoire national sur les migrations internationales au Maroc. À l’heure où l’accord de siège à Rabat du futur Observatoire africain sur les migrations a été signé dernièrement à Marrakech avec la Commission de l’Union Africaine, il est plus qu’urgent de mettre en place l’institution marocaine correspondante. 

Souvent, on décrit le professeur Abdelkrim Belguendouz comme un électron libre qui aime travailler seul, souvent critique à l’égard des institutions et qui confond militantisme et recherche scientifique. Qu’en dites-vous de ces propos ? 

Même si je ne sais pas de qui ils proviennent, ni à quoi ils renvoient exactement, ces propos font partie de la liberté d’expression. À partir des réponses que j’ai déjà fournies, on peut relativiser ces jugements de valeur. Précisons toutefois huit points : 

1- L’activité d’enseignant est l’activité de partage par excellence. De même, avec la production de livres et divers articles relatifs à la question migratoire, écrire c’est aller vers l’autre, les autres et non pas rester seul. 

2-Un véritable intellectuel est celui qui tient à son indépendance d’esprit et à sa liberté de parole, de manière honnête et responsable. 

3-J’ai toujours privilégié le travail collectif au sein par exemple de l’Association des Économistes Marocains (AEM) en tant que membre du bureau, secrétaire général, vice-président aux côtés du regretté Aziz Belal, puis de mon ami Fathallah Oualalou. De même, avec candidatures multiples, j’ai été élu à deux reprises comme représentant du collège des professeurs au sein du Conseil de l’Université Mohammed V à Rabat. 

4- On m’a reproché parfois de ne pas avoir créé par exemple une association de chercheurs en migration. D’abord, elles existent et nul besoin de créer d’autres. Chaque fois qu’elles organisent une activité publique, on peut y participer et les encourager. En second lieu et surtout, certains collègues voulaient une ONG qui serve de cadre pour avoir des études rémunérées et des consultations en migration. Cet aspect lucratif n’a nullement constitué ma préoccupation ou motivation 

5-Entreprendre une analyse critique constructive des leviers d’intervention du champ migratoire, n’est pas être nihiliste, contre les institutions ou à fortiori contre leurs dirigeants à titre personnel. Au contraire, c’est participer au renforcement et à la crédibilisation de ces institutions. De plus, rendre des comptes pour tout responsable est un principe constitutionnel et l’invoquer fait partie du débat démocratique. Je ne suis pas de ceux qui se taisent ou s’accommodent de l’existence d’institutions non démocratiques, non transparentes ou non efficientes pour avoir en contrepartie des études, des consultations ou être nommé président d’une commission régionale d’une autre institution nationale consultative. 

Fallait-il par exemple se taire lorsqu’en 2006 (novembre 2006-juin 2007), les responsables des consultations dans le cadre de l’ex CCDH pour la préparation de l’avis consultatif relatif à l’instauration du CCME ont menti au Roi en travestissant les résultats ? En effet, les consultations aussi bien auprès des MRE que des partis politiques allaient dans le sens d’un CCME démocratique et élu et non pas d’un Conseil désigné, même si une infime minorité pouvait l’être. En tant que membre de ce groupe de travail du CCDH sur les migrations, en tant que chercheur, je n’ai pas accepté ce mensonge et cette falsification de la réalité. Voilà pourquoi, j’ai pris mes responsabilités morales et citoyennes en publiant un livre sous forme de témoignage : «Conseil (non) supérieur, hogra des Mouhajirines. Les quatre vérités !». Les autres chercheurs membres de ce groupe de travail ont choisi de garder le silence, voire même pour certains, de s’aligner sur les positions «officielles». 

Faut-il se taire également sur l’inefficacité du CCME depuis son existence il y’a 11 ans (21 décembre 2007) ; sur la mauvaise gouvernance de la Fondation Hassan II pour les MRE au moins depuis l’an 2000 ; sur l’absence de transparence et d’efficience du Conseil Européen des Oulémas Marocains ; sur l’échec de l’étude IRES (en 2012-2013) sur l’émigration marocaine à l’horizon 2030 ; sur l’absence de stratégie nationale globale, cohérente et intégrée pour les MRE au niveau du ministère concerné, ce qui avait amené le discours du Trône du 30 juillet 2015 à réitérer l’appel solennel pour avoir cette stratégie ; sur l’absence de représentation parlementaire des citoyens marocains à l’étranger, en dépit du discours royal fondateur du 6 novembre 2005 et de l’article 17 de la Constitution rénovée de 2011 !? Or, mener un plaidoyer pour la députation des citoyens MRE, c’est contribuer au contraire au renforcement de la représentativité de l’institution parlementaire et de sa démocratisation. Alors que ceux qui ne veulent pas que l’on parle et discute de ces questions, préfèrent que l’on masque la réalité, font de la politique à leur manière. Ils justifient et légitiment le statuquo, caractérisé par des injustices citoyennes insupportables. 

6- Lorsque des choses positives existent, on les appuie fermement. Ainsi en est-il de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc initiée par le Roi en septembre 2013, consistant notamment en la régularisation administrative des «sans papiers» et leur intégration économique et sociale au même titre que les nationaux. En dépit de ses lacunes, une stratégie nationale existe en matière d’immigration et d’asile. Par contre, on ne peut pas dire autant s’agissant d’une stratégie nationale pour les MRE. 

7- Pour d’aucun parmi les géographes-urbanistes et chercheurs en migration, et comme ceci a été écrit à deux reprises dans des revues il y’a quelques années, lorsqu’on analyse la migration en termes de rapports de classe, d’inégalité socio-économique, voire simplement en termes macro-économiques ou macro-sociaux, on ne se situe plus au niveau de la Science mais de l’Idéologie. Qui plus est lorsqu’on adopte (oh suprême «déviation»), une démarche d’analyse marxiste !!! 

8-Le dossier migratoire étant géré à travers des politiques publiques, l’évaluation de celles-ci doit-elle être un interdit pour les chercheurs ? Par ailleurs, comment le suivi et l’évaluation de ces politiques peuvent-ils se faire en faisant abstraction du politique !? Comment un sujet politique par excellence comme celui de la participation au vote et à la représentation politique, peut-il être traité de manière «apolitique» !? 

C’est dans cet esprit d’ouverture sur l’autre, de participation à l’action citoyenne, qu’une collaboration (à titre bénévole) a été menée avec des ONG de MRE, des ONG de migrants au Maroc, des ONG de droits humains, des syndicats, des groupes parlementaires et des médias en matière de migrations. 

Que signifie pour vous, militantisme et engagement dans la recherche scientifique ? 

Les sciences sociales sont là pour aider à comprendre la réalité sociale et la transformer. Mais ces sciences sociales ne sont pas neutres. Lorsqu’une analyse fournie va dans le sens du statuquo, elle est bien reçue par ceux qui ne veulent pas procéder au changement. Par contre, lorsqu’une étude aboutit à des conclusions ou recommandations qui prônent des transformations, des réformes, voire même un changement de cap, alors les partisans de l’immobilisme crient au caractère «idéologique» de l’analyse, à son aspect non objectif et non scientifique, à son caractère «militant». 

Prenons un exemple concret dans le champ migratoire. Pour justifier l’absence de représentation politique des citoyens marocains à l’étranger par rapport au Maroc, les responsables du CCME ont invoqué l’argument tiré selon eux de certains sondages selon lesquels il n’y’a pas de manière significative, ce type de demande démocratique parmi les MRE. Par contre, lorsqu’on leur démontre l’inverse, ils disent que c’est de l’idéologie, voire même que c’est une immixtion dans les affaires intérieures de la Jaliya. Or avant d’être chercheur, on est d’abord citoyen. En tant que citoyen engagé, vivant pleinement le sentiment d’appartenance à la communauté nationale marocaine, on a le droit voire même le devoir d’être de manière responsable et sans aucun calcul, solidaire avec les droits multidimensionnels de nos concitoyens MRE, y compris leurs droits politiques par rapport au Maroc, qui appartient à tous les Marocains, qu’ils vivent à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières nationales du Maroc. 

De manière plus générale, une vraie politique migratoire au Maroc, ne peut être bâtie que sur le vrai. Dans cet esprit, la recherche migratoire au Maroc ne doit pas donner lieu à une démission intellectuelle, à de la compromission pour des raisons pécuniaires, matérielles ou de carrière. Elle ne doit pas être instrumentalisée, induisant en erreur pour orienter l’action et défendre certaines causes injustes. La recherche n’est pas là pour masquer la réalité. Elle doit être libre et indépendante, ne pas donner lieu à des manipulations, des mensonges, des déformations, des occultations, à des silences, voire même à de l’escroquerie intellectuelle et à de l’imposture. La recherche est là pour rendre les choses compréhensibles, lisibles, non pour plaire à tel ou tel, aidés en cela par certains milieux qui n’ont pas intérêt à ce que la réalité soit dévoilée au grand jour. Ce verset du saint Coran doit s’appliquer également aux chercheurs en migration :» Ne couvrez pas le Vrai par le faux et ne taisez pas la vérité alors que vous savez». 

La vérité a un coût. Tant que Dieu me prête vie, je continuerai à assumer cette attitude, même si elle m’a valu, jusqu’à présent, l’ostracisme et le sectarisme de certains gestionnaires du dossier migratoire qui se sont succédés dans diverses institutions en la matière, notamment celles censées faire partie des institutions de protection des droits de l’Homme. 

Quels sont les grands moments de votre parcours de chercheur en migration ? 

En matière de migration, j’ai été sensible à la confiance placée en moi par Ahmed El Ouardi, qui avait accédé pour une période très courte au poste de ministre chargé de la communauté marocaine à l’étranger, en m’intégrant dans son cabinet (avril 1994 à mars 1995). Je retiendrai aussi, tout au début du gouvernement d’alternance consensuelle, la responsabilité de la préparation scientifique du colloque international «Droits de l’homme et communauté marocaine à l’étranger» organisé à Tanger en novembre 1998 par le ministère chargé des droits de l’homme, dirigé à l’époque par Mohamed Aujjar. Cette rencontre a été un grand moment de retrouvaille et de réconciliation avec le mouvement démocratique et la société civile MRE. Il y’a eu également la présentation au Souverain le 21 août 2013, lors de son 50ème anniversaire, d’un exemplaire dédicacé du livre intitulé : «Gestion migratoire au Maroc et CCME en débat (2008-2013)» (Juillet 2013). Il y eut aussi le discours royal fondateur du 6 novembre 2005, qui fut non seulement l’expression d’une profonde conviction démocratique royale, mais aussi la résultante de tout un travail de communication multiforme et de longue haleine par les uns et par les autres, à l’extérieur et à l’intérieur du Maroc. Mais ce fut une joie de courte durée, les partisans du statuquo ayant repris le dessus par le communiqué gouvernemental du 16 juin 2006, instaurant la démarche dite progressive ou graduelle, mais qui n’a pas bougé depuis, d’un iota. 

Il n’y’a pas eu d’autres grands moments, mais le sentiment d’avoir fait ce que j’ai pu, dans la dignité, la responsabilité et l’honnêteté intellectuelle. 

Y’a-t-il eu des ratages ? 

Je ne regrette rien. S’agissant d’aspects en liaison avec des valeurs auxquelles on croit, il n’y’a pas d’échec ou de ratage, mais des abandons ou renoncements. Or sur ce plan, il ne faut pas perdre patience ou confiance, baisser les bras, abandonner le terrain, capituler ou se soumettre à la résignation. Ce qui importe à notre sens, c’est la conviction, l’engagement lucide, sincère, la franchise et le parler vrai, la rigueur et l’honnêteté intellectuelle. Sans être naïf ou se nourrir d’illusions, la persévérance et la constance sont de mise jusqu’au dernier souffle. 

Un dernier mot, peut-être ? 

Quelques derniers mots. La ville ocre a vécu du 5 au 11 décembre 2018, deux événements mondiaux relatifs aux migrations, sous les auspices de l’ONU. Il s’agit d’une part de la 11ème session du Forum Mondial Migration Développement, sous présidence marocco-allemande, d’autre part de la signature du Pacte mondial pour des migrations sûres, contrôlées et régulières, rebaptisé par la suite «Pacte de Marrakech». Ces deux événements majeurs montrent que la question migratoire s’est imposée fortement dans l’agenda national, comme elle l’est au niveau continental avec l’Agenda Africain pour la Migration qui va donner naissance à l’Observatoire Africain pour les Migrations et au plan international. 

Grâce à l’ouverture d’esprit du ministre chargé des MRE et des affaires de la migration M.Abdelkrim Benatiq et à son soutien, de très nombreux chercheurs marocains en migration ont pu participer à cette semaine, en organisant dans le cadre d’un collectif informel de chercheurs, un side évent sur «les enjeux et défis migratoires du Maroc, entre l’Afrique et l’Europe». Tout comme ils ont pu contribuer au débat sur la thématique migratoire à l’échelle internationale à l’occasion des très nombreuses tables rondes et rencontres d’échanges organisées à ces deux occasions. Il reste maintenant à organiser et à institutionnaliser de manière autonome et indépendante ce partenariat scientifique entre les chercheurs, le ministère et toutes les autres institutions concernées par le dossier migratoire (CCME, Fondations, CNDH, divers départements ministériels) dans ses deux volets : immigration et asile au Maroc d’une part, Marocains résidant à l’étranger d’autre part. Parmi les priorités figure celle-ci : la mise en place d’un Observatoire National des Migrations Internationales pour mettre à contribution et impliquer dans l’intérêt national et des migrants toutes les compétences disponibles au Maroc et parmi la communauté des citoyens marocains établis à l’étranger. La recherche nationale en migration ne doit pas être le parent pauvre. Elle ne peut rester tributaire d’agendas étrangers, principalement de l’Union européenne et de certains de ses États membres. Tout comme elle ne peut rester dépendante de la démarche très sécuritaire qui reste encore l’approche dominante au niveau de l’OIM. 

Par ailleurs, si on veut que l’expérience marocaine soit réellement une «success story qui sert de modèle aux autres pays», pour donner l’exemple et honorer ses engagements en particulier en Afrique, des réformes profondes sont à lancer dans le champ migratoire marocain : arsenal juridique ; institutions nationales comme le CCME, la Fondation Hassan II pour les MRE ; élaboration et suivi d’une véritable stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en direction des MRE ; traiter ces derniers en citoyens marocains à part entière avec l’effectivité de leur droit à la participation politique et à la représentation parlementaire. En d’autres termes, pour relever le défi de la réussite de sa gestion du domaine migratoire en Afrique, le Maroc doit d’abord réussir la gestion nationale de ce dossier, y compris à propos des citoyens marocains établis à l’étranger. 

Si au niveau de la communauté internationale, il y’a eu besoin d’un pacte sur la migration à l’échelle mondiale, au plan interne marocain, un pacte national en la matière serait le bienvenu comme composante du nouveau modèle de développement multidimensionnel pour le Maroc, en y incluant le rôle, le statut et les fonctions des migrations, aussi bien pour le volet immigration et asile, que pour celui des MRE. 

Rabat, le 16 décembre 2018 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 
Questionnaire de Hassan Bentaleb, «Libération.ma» 





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