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Après avoir brossé un tableau d’ensemble des courants musulmans, Boualem Sansal s’interroge sur les acteurs de la propagation de l’islamisme : les États prosélytes, les élites opportunistes, les intellectuels silencieux, les universités, les médias, «la rue arabe»… Il questionne aussi l’échec de l’intégration dans les pays d’accueil des émigrés. 

[...] L’islamisme dans le monde : Constats et interrogations
L’islamisme est aujourd’hui une réalité installée dans le monde. Il a su le faire discrètement, à l’ombre des dictatures qui gouvernaient les pays musulmans et sous couvert de l’islam que peu à peu il a transformé en un discours idéologique dont la finalité est le contrôle de la société et la prise de pouvoir. Ce projet politico-religieux est en passe d’être concrétisé dans plusieurs pays musulmans arabes et commence à s’enraciner au-delà des frontières des terres musulmanes. 

Tout cela, il faut le noter, et c’est un élément important de l’analyse, s’est fait en très peu de temps, ce qui démontre d’une part la fragilité et la permissivité des systèmes politiques, juridiques, philosophiques, moraux et autres mis en œuvre dans les États à l’effet de protéger les institutions et les populations contre les dérives extrémistes, et d’autre part la puissance des moyens modernes de communication (Internet, réseaux sociaux) que les islamistes utilisent avec un talent certain. 

Tout cela surprend mais nous savons que ne se laisse surprendre que celui qui le veut bien. 

Dans une interview donnée en 1946, André Malraux nous avertissait déjà : « Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux. » La formule avait fait grand bruit. 

Précisément, la question de l’islamisme fait aujourd’hui grand bruit dans le monde, en des débats sans fin, enflammés et catégoriques souvent, violents parfois, qui enveniment les relations à l’intérieur des communautés et entre elles. 

Par ailleurs, les attentats, les prises d’otages, les attaques contre des minorités, les violences contre les femmes en particulier, les profanations et expéditions punitives diverses, revendiqués par des activistes islamistes ou qui leur sont attribués, et l’état de violence endémique dans plusieurs pays musulmans (Afghanistan, Algérie, Liban, Nigeria, Somalie, Soudan…) ainsi que la jonction des réseaux islamistes jihadistes avec les réseaux mafieux (narcotrafiquants) font l’actualité d’un bout à l’autre de la planète depuis une trentaine d’années, et bloquent le monde dans un état de tension insupportable aux plans sécuritaire, social et psychologique. 

L’hypothèse de Malraux semble trouver une confirmation, on dirait que l’islam tel que véhiculé par les islamistes pose un problème, sans doute le plus sérieux de ces trente dernières années, et tout laisse à penser qu’il le sera davantage dans les temps à venir. On peut en effet supposer que le phénomène affectera aussi, par contagion, par réaction ou pour des raisons endogènes, les autres religions qui vont se radicaliser, ce que nous voyons déjà avec certains évangélistes américains et fondamentalistes juifs dont les protestations et les propos guerriers vont crescendo. Le pasteur américain Terry Jones a défrayé la chronique tout au long de l’année 2012 avec son projet de brûler des corans en public et il a été soutenu par de très nombreux fidèles à travers plusieurs États américains. 

On imagine qu’en parlant de religion Malraux songeait à toutes les religions, en premier les trois religions révélées qui partagent le même Dieu et les mêmes prophètes. On dirait que nous arrivons au point où le Dieu unique ne peut plus appartenir qu’à l’une ou l’autre religion. Le dialogue interreligieux a réellement besoin d’être relancé, soutenu et démocratisé. 

Remarque : La création récente (2012) à Vienne (Autriche) par l’Arabie Saoudite d’un centre interreligieux et interculturel est une bonne chose. Mais le risque est important que ledit centre, dirigé par le ministre de l’Éducation nationale saoudien en personne, ne soit en réalité qu’un instrument de promotion du wahhabisme. 

En l’occurrence, les débats sur l’islamisme tournent autour d’un certain nombre de constats et de postulats plus ou moins validés, de vérités et de contrevérités clamées généralement avec force. 

[...] Quant à l’Union du Maghreb arabe (UMA), formée en 1989 entre la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, elle existe toujours. L’organisation a son siège à Tunis et des agences dans les cinq pays, mais c’est une machine qui tourne à vide, sans orientation politique ni programme d’aucune sorte, et cela depuis sa création, en raison des tocades de Kadhafi, des coups d’État en Algérie, en Mauritanie, de la guerre civile en Algérie, et de la guerre sourde entre les deux grands pays de l’Union, le Maroc et l’Algérie, à propos du Sahara occidental que le Maroc considère comme territoire marocain et que l’Algérie soutient dans sa lutte pour l’indépendance. 

Avec les transformations que connaît le Maghreb depuis le « printemps arabe », l’UMA, qui a l’avantage d’exister depuis vingt-quatre années et d’avoir les structures adéquates, peut devenir un tremplin pour les islamistes, au pouvoir déjà dans deux pays (Maroc et Tunisie) et en marche pour le prendre dans les trois autres (Mauritanie, Algérie, Libye), qui leur permettra de concrétiser leur rêve de construire une puissante union islamiste à laquelle viendraient naturellement s’agréger l’Égypte et le Soudan, voire demain la Syrie, et que les monarchies du Golfe voudront aussitôt occuper et mettre sous leur tutelle. L’islam est né dans la péninsule arabique, c’est là qu’il doit rayonner à nouveau et c’est de là qu’il doit repartir à la conquête du monde. 

[...] En Europe, la radicalisation qui gagne du terrain parmi les jeunes musulmans de la deuxième et de la troisième génération et parmi les jeunes Européens convertis à l’islam reste aussi inexplicable et inexpliquée. Les débats ont exploré toutes les pistes et toutes les tentatives ont été menées pour apaiser les tensions et promouvoir un nouveau « vivre-ensemble », mais rien n’y fait. La situation est arrivée à un point de rupture, à la radicalisation des uns répond la radicalisation des autres. Le divorce, si jamais il y a eu mariage, entre la communauté musulmane et la communauté nationale se profile sous l’action conjuguée de l’actualité et des extrémistes de tous bords. 

Le phénomène de l’éveil de l’islam et de la radicalisation de nombreux croyants est difficile à comprendre parce que l’évolution passée de l’islam s’est faite à l’insu de tous. Il y a eu comme un effet de surprise qui a dérouté tout le monde. L’islam était sur une ligne de sommeil et de déclin depuis des siècles (depuis le XIe siècle, selon certains spécialistes), en Europe personne ne s’y intéressait, en dehors de rares universitaires, et dans le monde musulman les féodalités au pouvoir l’ont sciemment maintenu dans la régression et l’ignorance pour mieux contrôler leur population. La colonisation européenne des pays musulmans au XIXe siècle puis l’orientation socialiste prise par la plupart des pays musulmans à l’indépendance (Égypte, Syrie, Irak, Tunisie, Yémen, Libye, Soudan, Indonésie, Algérie, Mali, Guinée, Niger, Afghanistan, Albanie…) sont venues accentuer son effacement. Dans ces pays socialistes, plutôt révolutionnaires et tiersmondistes, la religion était regardée comme « l’opium du peuple », selon l’expression de Karl Marx, et les rares opposants islamistes furent réprimés, forcés à l’exil comme l’Iranien Khomeiny et le Tunisien Ghannouchi, emprisonnés comme les Algériens Abassi Madani et Ali Benhadj, fondateurs du Front islamique du salut, ou assassinés comme l’Égyptien Hassan el-Banna, fondateur de l’association des Frères musulmans, ou condamnés à mort et exécutés comme Sayyid Qutb, l’idéologue des Frères Musulmans. Durant tout ce temps, l’islamisme radical est passé dans la clandestinité, où il a été récupéré et instrumentalisé par les uns et les autres, les États-Unis, les monarchies conservatrices du Golfe, pour faire barrage au communisme encouragé par Moscou. Il a aussi tissé des liens avec les groupes terroristes d’extrême gauche et les narcotrafiquants. 

Comment, après avoir disparu du radar de l’histoire, monopolisée par l’Occident chrétien depuis le Moyen Âge, l’islam a-t-il pu, en si peu de temps, deux ou trois générations, revenir au premier plan avec cette force et ces certitudes qui emportent tout devant lui ? Le rejet de la civilisation occidentale, discréditée par ses guerres, dont deux guerres mondiales monstrueuses, son colonialisme raciste et son capitalisme exploiteur, n’explique pas tout. Il faut remonter cette histoire et relire le message coranique pour voir ce qui a pu préparer une telle évolution. 

Si l’éveil de l’islam se traduit par un regain de piété chez les fidèles et un retour aux valeurs premières de l’islam, démarche appelée salafisme (en arabe : salaf = prédécesseur, ancêtre), les islamistes ajoutent une aspiration forte au pouvoir démiurgique et totalitaire sur la société, sur laquelle ils exercent déjà une pression forte, continue, multiforme, terrorisante, et sur les institutions de l’État qu’ils encerclent et minent par d’incessantes revendications. Ils portent aussi la volonté de châtier ceux qui ont mis l’islam dans cet état de régression, qui ont divisé et humilié l’oumma, c’est-à-dire l’Occident et ses relais dans le monde musulman, les pouvoirs arabes corrompus, les intellectuels occidentalisés prompts à dénigrer l’islam. Le but étant de reconstituer le califat, sous une direction arabe, et repartir à la conquête du monde. 

En maints endroits, les résultats sont tangibles, ici et là se forment des communautés vivant selon les règles strictes de l’islam orthodoxe et, dans plusieurs pays arabes, elles sont parvenues au pouvoir. Ces success stories vont susciter des vocations et servir de modèles. 

La poussée de l’islamisme et son arrivée au pouvoir dans plusieurs pays arabes inquiètent d’autant plus qu’on pense que la victoire de l’islamisme dit modéré prépare l’accession au pouvoir de l’islamisme radical et qu’il y a une intelligence à la manœuvre disposant de moyens illimités. La réalité et le fantasme se rejoignent en l’occurrence pour obscurcir l’analyse. Dans le rôle du deus ex machina, on voit l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, ou des organisations aux mille ramifications comme les Frères musulmans, ou les États-Unis qui ont joué un rôle important dans l’expansion de l’islamisme et son orientation vers le jihad pour servir leurs plans durant la guerre froide et leur stratégie de contrôle des gisements de pétrole dans le monde arabe. S’agissant du rôle très particulier du Qatar, on lira avec intérêt le livre de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, deux reporters français qui durant cent vingt-quatre jours ont été otages de l’armée islamique en Irak, ayant pour titre Qatar. Les secrets du coffre-fort, paru en 2013 aux éditions Michel Lafon. Selon les auteurs, le Qatar aurait joué un rôle dans leur libération. 

Mais on sait aussi que le développement de l’islamisme radical vient également des dictateurs arabes qui l’ont encouragé pour faire contrepoids aux revendications démocratiques qui s’élevaient dans la société, courageusement portées par les femmes, les étudiants et les syndicats ouvriers, suite à l’échec avéré du modèle de développement socialiste emprunté au système soviétique. Il y a aussi le conflit israélopalestinien sur lequel un formidable imaginaire a été investi, et il y a la mondialisation qui crée une désorientation douloureuse pour ceux qui ne sont pas préparés et qui sentent que dans ce nouveau schéma du monde ils n’ont pas place. 

[;;;] Il semble que, dans la phase à venir, on incriminera l’islam et pas seulement l’islamisme, ce qui accréditerait l’hypothèse chère à Samuel Huntington, reprise et mise en pratique par G. W. Bush, que le monde est embarqué dans un choc des civilisations et pas seulement dans une guerre contre l’islamisme radical et le terrorisme. Cette vision holistique et apocalyptique est réellement envisagée et recherchée par les extrémistes des deux bords. 

Ce sont toutes ces considérations qu’il faut regarder, de façon à faire la part des choses entre la réalité et le ressenti de cette réalité. Ici, le ressenti peut être exagéré, la peur nourrissant la peur, la réalité est vue avec une loupe déformante et grossissante. Et là, le ressenti minimise la réalité par manque d’information ou par besoin de se rassurer. Il y a des calmes trompeurs comme il y a des tempêtes qui sont passagères et locales. C’est à ce discernement qu’il faut s’efforcer et cela passe par une meilleure connaissance de base sur le sujet. Ce à quoi nous espérons contribuer.

Boualem Sansal

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