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Au moment où la bourgeoisie tunisienne semble effrayée par Kaïs Saïed au point de presque regretter Ben Ali, au moment où la société tunisienne est plus divisée et morcelée que jamais, ce post de Waalid Kaak sonne comme un coup de tonnerre dans le tumulte.
Bourgeois tunisiens je vous conchie, je vous méprise. Vous êtes le principal cancer qui ronge le pays de l’intérieur. Il faut que vous le sachiez. Je le sais vous allez me renvoyer à la gueule que moi-même je suis un bourgeois. C’est vrai. Complètement vrai.

J’ai vécu 20 ans dans la dictature de Ben Ali et je n’ai jamais eu à en subir les dérives directement. J’étais largement protégé. Par ma condition, mes origines, mon lieu de résidence et une éducation faite de « chuuuut » dès que la conversation pouvait dériver sur les rives brumeuses de la politique.

J’ai eu la chance de faire de grandes études non pas par talent mais parce que mes parents pouvaient me les payer. J’ai quitté la Tunisie en 2007 non pas parce que je crevais de faim mais parce que j’en avais la possibilité. Je suis arrivé en France sans avoir besoin d’embarcation de fortune mais par un vol régulier Tunisair.

Bourgeois je vous conchie d’autant plus que moi-même j’en suis un. Quelle différence entre nous me direz-vous ? Et bien peut-être une certaine lucidité.

Après un bac dans un lycée français de fils à papa au cœur d’une banlieue cossue - on dirait presque Berverly Hills si tu effaces les poubelles avec Photoshop - je suis entré dans une école de commerce située dans une citée millénaire et voisine d’un palais centre d’un pouvoir despotique et mafieux. C’est en ce lieu de brassage social incroyable que ma fibre politique est probablement née. Les injustices, les gouffres sociaux, la propagande tape à l’œil et la bêtise du régime m’ont sauté à la gueule.

Je ne supportais plus de voir la tête de ce despote obèse sur des affiches géantes, le mauve me faisait vomir et le chiffre 7 ressemblait pour moi à un putain de doigt d’honneur. L'admiration qu’inspiraient les marques des voitures de la famille de sa chère et tendre me dégoutait. Vos petites et grosses compromissions avec le régime, vos amitiés, vos petites combines me donnaient envie de vous vomir à la tronche.

Pourtant, je ne me suis pas rebellé. J’étais un bourgeois, comme vous après tout. De par ma position et malgré moi je profitais aussi de ce régime. Je fermais les yeux. Même si parfois ça devenait insupportable.

Je me rappelle de cette fois ou je passais devant la mosquée El Abiddine avec quelques « amis » et que je qualifiais l’édifice, à la gloire du dictateur, de « grosse bite qu’il n’aura jamais ». Ça avait choqué mes « amis ». Ils avaient rapporté mes propos à un cousin. Ah ! L'art de la délation. Insulter Allah et le flic en chef c’était probablement trop. Mais ma révolte en restait là sans doute à cause d’un ventre trop plein.

Arrivé en France, je découvrais les chansons de Bendir Man qui n’ont fait que renforcer ma haine du régime. J’ai suivi les émeutes de Redeyef sur Youtube sentant qu’il se passait un vrai truc, prévenant mon entourage que ce régime allait enfin s’écrouler, qu’on pouvait espérer quelque chose de mieux.

De plus digne.
Le miracle s’est produit en ce fameux mois de décembre 2010. Fidèle à ses habitudes, la Tunisie s’est embrasée en hiver. C’était sanglant et parfois choquant. Les images de l’hôpital de Kasserine le 9 janvier, les blessures de guerre des manifestants, les morts... Ces images que l’on regardait bien au chaud à des milliers de kilomètres dans nos apparts parisiens me marqueront à tout jamais.

Puis la révolte gagna Tunis. Le 13 janvier, le connard gominé donnait ce qui allait être son dernier discours. Il avait compris disait-il. Il accordait enfin au tunisien la liberté d’expression en débloquant les accès à Youtube et Youporn. Mais il faut croire que dans des moments de crise, la branlette ce n’est pas assez. Même pour toi le bourgeois qui pourtant adore muscler ton poignet.

Dans la soirée un event Facebook appelait à une grande manifestation à Tunis le lendemain, vendredi 14 janvier, prenant au mot le discours de son altesse promettant toutes les libertés. Dans le même moment, Lotfi Abdelli publiait sa fameuse vidéo « Dégage » inventant du même coup le slogan de toutes les mobilisations à venir dans le monde.

Toi le bourgeois, tu as été admirable à ce moment-là. Prenant ton courage à deux mains et ton Blackberry tu es allé rejoindre le peuple tunisien sur l’avenue Bourguiba. Parce qu’il y en avait marre de Ben Ali et de sa connasse de femme. Ça restera l’un des plus beau moment de l’Histoire de la Tunisie. Nul ne sait aujourd’hui si c’est ce qui a fait fuir le général de mes deux. Mais c’est ce que le monde retiendra.

Surtout le monde arabe. La Tunisie, petite tâche au nord de l’Afrique, inconnue de l’américain moyen devenait le centre du monde lançant une vague de révoltes inédites. Putain, on était fier. Tu étais fier. Jamais tu n’avais autant été fier. « Je ne veux pas t’impressionner mais je suis tunisien » clamait une page Facebook créée par un connard quelconque.

Et puis après moulte tumulte et débats, de kasbah 1 à la kasbah 3, de la dénazification des rcdistes, d’un bazar absolu et du rappel de vieux dinosaures bourguibiens nous eûmes nos premières élections libres et démocratiques. On a tous fait la queue. De Tunis à Benguerdene. De la rue de Lubeck à Botzaris. De Dubaï à Washington. Et là, on a pris une claque magistrale. Ça a fait très mal. Le barbu djellabique à poil dru prenait une majorité relative à l’assemblée constituante. Nous autres bourgeois progressistes francophones amoureux de la Celtia et de nos grandes idées humanistes nous étions renvoyés à ce que nous étions : des « sfer fassel », des zéros virgule...

Ah ! Ce qu’on n’a pas gueulé pour clamer nos aspirations laïques. « Laicité inchallah » prétendait un film de Nadia El Fani. Etais-ce le vrai combat ? Aujourd’hui je me le demande. L’envahissement de l’ambassade américaine en 2012 me fait plus rire qu’il ne me révolte quand j’y repense des années plus tard. « Ils nous ont pris par derrière » disait un premier ministre islamiste à la voix fluette.

Oui, par derrière... Le règne des islamistes ne fut pas de tout repos. Mais avec le recul, la constituante a achevé sa mission. La constitution certes faite de compromis improbables arrive à se tenir plus ou moins et nous avons vécu une des plus grandes aventures démocratique du XXIème siècle.

Mais toi le bourgeois tu es un grand nostalgique. Les dictateurs disparus te manquent. En 2014, premières élections dans le cadre de la nouvelle constitution tu votutiles pour une sorte de cosplay de Bourguiba mal branlé grimpant l’échelle du pouvoir au péril de sa prostate. Tu en fais ton rempart contre les orangs outans islamiques. J’en ris encore. Avec ses deux premiers ministres dénichés au fin fond du benalisme sahélien pour le premier et on ne sait quelle instance internationale pour le second, le bourgeois se sentit protégé dans sa banlieue Nord.

Le peuple, lui aussi, dans un nostalgisme béat choisit le Sebsiosaure rex. Toi le bourgeois libéral jusqu’à la marque de ton slip tu es heureux. Le « go3r » (gueux) de base est entré dans le rang du progressisme à Pampers taille senior. Tu te sens puissant. Les islamistes djellabiques ne te font plus peur.

Mais, ô drame de l’Histoire, ton nonagénaire triomphant tire sa révérence au cœur de l’été 2019 sans finir son mandat. Le peuple tunisien a enfin le droit aux funérailles nationales qu’il n’a pas eu pour Bourguiba. C’est la liesse populaire. Une grande réussite. Une giclée de patriotisme dans la tronche. Les deux plus grandes réussites du mandat de Essebsi auront été sans conteste sa campagne présidentielle et ses funérailles magnifiques qui firent passer presque inaperçu l’attentat au cœur de Tunis une semaine avant. Entre les deux : le néant.

Putain de merde ! Faut qu’on avance les élections. Et comme le prophète, « babaazizi » a bien préparé sa succession. Pas moins de quatre candidats issus des rangs de son parti se lancent dans la course au graal. Division chez le bourgeois. Les coups pleuvent. Sur Facebook. Les bourgeois s’entre déchirent entre tête de cul benaliste et un imbécile tellement motivé qu’il renonce à sa nationalité française. C’est qu’iI est sur de gagner ce con. Toi le bourgeois tu es sur de gagner aussi. Le deuxième tour tu crois l’avoir dans la poche avec tes candidats chéris. Ces connards qui ont ruiné le pays pendant cinq ans à s’entrebouffer.

Raté. Pour lot de consolation au second tour tu as un Berlusconi au rabais face à un total inconnu arrivé en tête. J’avoue, quand j’ai vu ça j’ai jouis en pensant à ta gueule.

Ce mec tu ne le connais pas. Tu avais la tête tellement profond enfoncée dans le cul que tu ne l’avais pas vu venir. Panique à bord. Premier réflexe : à tout hasard tu le traites de salafiste. On ne sait jamais. Puis tu épluches tout ce que tu trouves sur lui. Bordel, c’est qui ce con ! Merde c’est en arabe littéraire, je ne pige rien. Il a dit « charia » là où je rêve ? Bref, c’est le bazar sur Facebook, on va jusqu'à déterrer le petit livre vert de Kadhaffi, croyant y trouver l’inspiration de son programme.

Toi le bourgeois, magnanime comme tu es, tu préfères, dans le doute, envisager le Berlusconi d’opérette résident actuel de la prison de la Mornaguia.

Et là, coup de théâtre.Les nouvelles de Jeddah ne sont pas bonnes. L’exilé le plus célèbre de Tunisie, l’ex gominé "rais" du 7 novembre rend enfin l’âme après 8 ans passés dans son désert wahabite.

Permets-moi de te le dire, c’est cet événement et ta réaction de sous merde qui m’ont obligés à écrire cet article. Alors, on aura tout vu : hommage larmoyant, changements de photos de profils, témoignages lamentables, pavés de textes de petits merdeux. Bourgeois tu t’es surpassé.

Alors que ce beau pays avait vu naitre la révolution de la dignité tu t’es vautré, tu as pataugé, tu t’es noyé dans la plus vile des indignités. Tu as fait l’éloge d’un dictateur. Tu as craché au visage des centaines de martyrs de cette révolution.

Bref, « tahane » tu es, « tahane » tu resteras.

Walid Kaak





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