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Dans son dernier ouvrage, « les Souvenirs viennent à ma rencontre », le sociologue se remémore sa jeunesse dans la Résistance, où la question du courage s’est souvent posée.


Le mercredi 2 octobre, dans sa petite maison du centre de Montpellier (Hérault), Edgar Morin enchaîne les rendez-vous, pour partir l'esprit libre, le lendemain, se reposer à Marrakech, au Maroc. A 98 ans, le sociologue tient une forme exemplaire. L'aurait-il imaginé quand, à 20 ans, il décidait de s'engager dans la lutte clandestine contre le nazisme et la Collaboration ? Membre du Mouvement de résistance des prisonniers de guerre et déportés, il a porté des valises de documents secrets, relayé des messages, recruté des membres, échappé à la Gestapo et risqué sa vie pour défendre la patrie contre l'occupant.

Dans son dernier ouvrage, « les Souvenirs viennent à ma rencontre » (Fayard, 450 pages, 26 euros), il raconte cette épopée, parmi d'autres réminiscences d'une longue existence où la question du courage, physique comme intellectuel, s'est souvent posée. Nous l'avons interrogé à l'occasion de notre dossier sur ces héros ordinaires.

Comment définiriez-vous le courage ?

Edgar Morin : C'est l'art de surmonter sa peur. C'est la fameuse parole du vicomte de Turenne, avant la bataille, disant à son corps : « Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener. » Certains, toutefois, ont un courage plus instinctif, cela fait partie de la différence des caractères. Je me sens plus courageux intellectuellement que physiquement. Il y a un courage moral qui consiste à dire la vérité - même si elle risque de déplaire -, à rester seul, incompris, calomnié quand on croit à quelque chose. C'est également une expérience que j'ai connue.

Comment mobilise-t-on son courage ?

« Le courage est une chose qui s'organise. » C'est une phrase d'André Malraux, tirée de « L'Espoir », que m'avait rappelée un ami trotskiste, au début de la guerre. Je l'ai vécu. Ça s'est fait par étapes, comme quelqu'un qui va à l'eau : il se trempe les pieds, descend jusqu'au genou, au ventre, puis il plonge. J'ai commencé, à l'hiver 1941-1942, par de petites actions clandestines, en peignant « A bas Pétain ! A bas Laval ! » sur des murs de Toulouse. Puis, quand toute la France a été occupée, en novembre 1942, je suis parti à Lyon, où la Gestapo de Klaus Barbie faisait de terribles ravages, et je suis passé à des formes d'actions secrètes plus développées.

Avez-vous hésité avant de vous engager dans la Résistance ?

Au début de la guerre, quand j'étais étudiant à Toulouse, je n'envisageais pas encore de courir ce danger. Puis, en décembre 1941, la bataille de Moscou - la première défaite subie par les nazis - et l'entrée en guerre des Etats-Unis ont changé les perspectives. Un espoir naissait. Et cet espoir m'était nécessaire pour passer à l'action, alors que d'autres s'étaient lancés plus tôt, pour le principe.

J'ai alors ressenti un conflit intérieur. J'avais 20 ans, je me disais que, si je m'engageais dans la Résistance, je risquais la mort. Et j'avais besoin de vivre ma vie. En même temps, je comprenais qu'il y avait une différence entre survivre et vivre. Qu'est-ce que vivre signifiait à l'époque ? Des jeunes de mon âge, d'Union soviétique ou des Etats-Unis, risquaient leur peau dans une lutte mondiale pour la liberté. Le destin de l'humanité semblait en jeu. Je ne pouvais pas m'en abstraire, il y avait un élan. C'est l'appel de la vie qui m'a donné le cran de me lancer dans l'action.

S'habitue-t-on au danger ?

Un résistant, en ville, est un gibier permanent qui peut être arrêté à chaque instant, comme l'ont été beaucoup de mes camarades. Mais la peur disparaît peu à peu. Quand on me demandait mes papiers, qui étaient des vrais avec une fausse identité, j'étais d'abord effrayé. Après, cela me semblait normal. Comme lorsque je prenais le train avec des documents dangereux : au début, j'avais peur et je ne quittais pas ma valise des yeux. Ensuite, on s'habitue.

Quels étaient les points communs entre les résistants ?

Etre résistant, c'était se sentir nécessairement amené à accomplir des actes dangereux mais de haute portée, à la fois symbolique et pratique, des actes qui étaient un peu utiles dans la guerre. Mais, dans la Résistance comme dans la vie, avec certains, on se sent en communauté, on se découvre des intérêts partagés, tandis que, pour d'autres, on a moins de sympathie.

Qu'est-ce qu'être courageux aujourd'hui ?

C'est maintenir l'intégrité de son esprit et la fidélité à ce que l'on croit, à ce que les gens appellent leurs valeurs. C'est résister à tout ce qui va trahir nos aspirations, nos idées. C'est résister aux courants dominants, qui sont aujourd'hui le déferlement du profit et le retour de formes ancestrales de barbarie, comme on l'a vu pendant la guerre de Syrie. C'est aussi avoir de la compassion pour les persécutés et les humiliés, qu'il s'agisse des Palestiniens ou des migrants. Pour moi, c'est ça.




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