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La pandémie nous impose une véritable suspension du temps et du monde qui nous plonge activement dans une attitude de doute radical que les philosophes grecs appelaient époché. Ce que nous faisions naturellement jusqu’à l’annonce du confinement : nous déplacer librement, se réunir, se toucher, s’embrasser, boire et manger ensemble, nous ne pouvons plus le faire, nous devons même nous l’interdire. Cette méthode, imposée par le virus autant que par nos gouvernants qui cherchent à la contrôler n’est pas très éloignée de ce que Husserl appelait aussi « réduction » et qui fait voir clairement comment nous vivons notre relation au monde.

La France en plein confinement ressemble à un désert aux mains d’un ennemi invisible. Le virus est partout et les rares personnes que l’on croise se méfient les unes des autres comme si chacun pouvait à l’autre porter la mort avec la vie. Marseille, où j’habite, est devenue une ville fantôme. Cette situation est plus qu’inconfortable, elle modifie la qualité et la nature même de l’expérience du temps. Il s’allonge ou se raccourcit démesurément durant la journée. Comme beaucoup de gens je dors peu. J’ai, contrairement à tant d’autres autour de moi, la chance de travailler et de pouvoir me déplacer vers mon lieu de travail. Je le fais encore plus, ce à quoi m’oblige ma fonction de soignant. Ma présence au travail s’est intensifiée dans cette période de crise, pour des motifs qui ne sont pas tous glorieux : j’ai la chance un peu coupable de rencontrer de nombreuses autres personnes alors que cela est interdit à presque tous. Mais mon travail est étrangement modifié par la situation de devoir soigner à distance, souvent par téléphone, sans pouvoir se voir ni se toucher, le sourire caché par un masque. Mes collègues et moi avons beau nous trouver dans des bureaux voisins, nous nous réunissons sur ZOOM ou sur WhatsApp.

Le monde est devenu absurdement maniéré, nous vivons enfermés dans des boites et des cadres. Les rapports de distance et de proximité qui font l’équilibre naturel des relations intersubjectives est profondément bouleversé et je commence à comprendre en vivant intimement ce dérangement combien la constitution du temps présent, ce que l’on peut appeler un peu pompeusement sa fonction transcendantale, est entrelacée à celle de l’autrui. Quand on ne peut ni voir le visage en se parlant, ni toucher et être touché par l’autre, le monde court le risque de se désincarner, la chair même du monde de se dénaturer, le temps de s’évider sans mesure. Au creux de ce temps évidé́ se tapit ce que Schutz appelait l’anxiété primordiale. Cette anxiété est celle de la mort. C’est un effroi (ce mot seul est à la hauteur de cette anxiété), qui n’apparait pas en temps ordinaire. J’ai croisé des soignants en réanimation confrontés à la mort de leurs patients, en maison de retraite à des personnes qui meurent, seules et en masse, isolées sans que leurs proches puissent les visiter, dans une totale solitude. J’ai dû hospitaliser un médecin qui n’avait pas supporté l’angoisse d’un autre médecin lorsqu’il avait tant de mal à respirer. Beaucoup d’entre eux ont alors manifesté ce que la psychiatrie classique appelle, dans sa violence catégorielle, un trouble de l’humeur, un état maniaque, un état mixte, et qui n’est autre qu’une forme profonde de détresse, liée au temps vécu en tant que tel et qui prend le pas sur l’expérience naturelle, une forme tyrannique de l’expérience vécue.

Avant la pandémie et le confinement, il y a quelques jours à peine, nous vivions dans un monde où, sous le couvert de nos activités et préoccupations quotidiennes, le doute semblait exclu et cette exclusion du doute autorisait du même coup la liberté, certes toujours moralement relative, de l’action. La plupart des choses dans ce monde, nous qui croyions être des gens normaux, semblaient aller de soi. Certes il y a parfois des choses qui nous choquent, contre lesquelles nous combattons, des choses qui nous effraient, que nous évitons autant que possible, et bien souvent, par-dessus tout, des choses que nous aimons, comme la fête, la nature, le sport, les bons repas, la famille, les amis, le cinéma. Tout ce qui allait de soi dans le présent du maintenant n’est pas fini : nous savons que ce n’est pas pour toujours. Mais ce qui est maintenant est suspendu, remis à plus tard sans connaître la date. Maintenant n’est plus qu’une question, quand nous nous élançons vers l’autre la main ou la joue tendue et qu’il se retire brutalement en nous offrant un « geste barrière », autrement dit juste une barrière que l’on a espéré pouvoir sauter, sans succès, déception permanente et première du geste qui se révèle un obstacle, à la main tendue, au maintenant. Tous les mouvements positifs, les émotions, les gestes, les emojis, les vidéo-conférences, les efforts que chacun fait pour entrer en contact avec l’autre et lui tendre la main, d’une fenêtre à l’autre, sans sortir de chez soi, et en frappant des mains (en France à vingt heures chaque soir des gens au balcon frappent des mains pour remercier les soignants), sont des compensations bienfaisantes, des ponts jetés par-dessus l’effroi que nous impose le fait de se savoir mortels, et de sentir le froid de notre condition quand c’est le temps lui-même qui s’arrête. Toutes ces compensations bienfaisantes sont tendues vers l’autre comme une forme d’amour dont nous venons à nous demander, une fois qu’il nous manque, si nous avons vraiment su le donner et le recevoir. Nous souhaitons plus que jamais que l’autre soit lui-même, qu’il le soit enfin ou qu’il le soit encore. Nous souhaitons que l’autre, comme nous-mêmes espérons pouvoir le faire, abandonne son masque et son costume, son vêtement d’idées, pour reprendre un mot que Husserl employait dans la Crisis pour dénoncer l’erreur fondamentale du positivisme: avoir manqué le sujet, le soi-même, l’ipséité.

J’ai souvent depuis deux mois passé ce temps de l’époché sanitaire à écrire à son sujet, une autre forme de travail.

Étonnamment, Marseille, la ville où je travaille, est la ville d’où est partie dans le monde entier une nouvelle controverse scientifique, celle de la chloroquine (en fait : hydroxychloroquine), un lointain dérivé du quinquina, cet arbre dont nous (si tant est que nous avons encore malencontreusement quelques points communs avec les jésuites et le marquis de Chinchon), occidentaux et conquérants, avons volé le secret aux indiens de la Cordillère. La chloroquine a fait un tabac. Les marseillais ont fait de longues queues devant l’IHU, pour y être testés et soignés. Et même notre président Macron a rendu visite au Professeur Raoult qui l’a, c’est un mot qu’il emploie parfois, inventée, tout au moins pour cette indication. Même le président Trump prend de la chloroquine. Sait-il que le Professeur Raoult, que le président américain nomme régulièrement l’inventeur de la chloroquine, cite Husserl? Didier Raoult a cité la Crisis, ainsi que Feyerabend, dans une tribune du journal Le Monde, pour défendre son point de vue sur la méthode scientifique et le danger que représentent nos vêtements d’idées quand les scientifiques les plus bureaucrates font la loi au nom du positivisme ambiant.

Le positivisme est un des instruments utilisés par les bureaucraties totalitaires. Il se répand en France comme au Brésil, aux États-Unis comme partout dans le monde, comme une religion et son orthodoxie vaut celle de l’inquisition. Ce n’est pas des autres que nous devons nous méfier mais de lui, Auguste Comte, le bureaucrate en chef. La devise du Brésil lui est empruntée : elle cite dangereusement ensemble, comme liés à l’origine, l’ordre, l’amour et le progrès. La méthode - nous apprend la phénoménologie - lorsqu’elle se fait l’allié inconditionnel de l’ordre et du progrès trace aussitôt la voie du conformisme, l’avancement de ce que Kuhn appelait la science normale, et le service qu’elle rend sans critique aux pouvoirs politiques dans nos pays masqués.

Nous (notre petit groupe de psychopathologues et un immunologue travaillant à l’IHU avec le Pr. Raoult) avons écrit un article pour soutenir l’idée qu’il fallait, en cas d’urgence sanitaire pratiquer une méthode active, participative, pragmatique, proche de la recherche- action, ciblée sur la vie (Life-First) et non pas sur la norme (Norm-First), celle ses essais cliniques randomisés qui prennent un temps fou pour se mettre en place en jouent souvent pour recruter sur l’injustice épistémique. Nous sommes en France sous un régime appelé « état d’urgence ». Les libertés et les droits élémentaires du citoyen (la liberté d’aller et venir librement, celle de se réunir librement, celle de manifester) sont freinées, pour ne pas dire entravées. Ce n’est pas le virus qui en est responsable.

L’époché sanitaire révèle la dimension profondément politique de l’alliance, si vite proche de la confusion, de la science et du pouvoir. Les questions de la liberté et de l’autonomie sont posées en tant de pandémie sous un jour différent. Le virus appartient à la nature, il n’est pas un être vivant, il n’est même pas sûr qu’il ne faille pas questionner en pensant à lui notre vêtement darwinien. La théorie de l’Évolution est à nouveau confrontée à celles, religieuses, de la rétribution et de la grâce. La nature ne nous montre-t-elle pas que nous avons, nous les hommes, ce que nous méritons après l’avoir tant maltraitée. Une théorie qui se répand par-delà les frontières fait de la pandémie la vengeance de la nature. Nous apprenons en temps de pandémie - pourvu que cela dure - à vivre en prenant des précautions. Le principe précaution est à l’ordre du jour. La norme du soi est pour nous tous à chercher dans son lien à la nature. Nous devons repenser la lutte du soi pour la vie comme une lutte pour la reconnaissance, qui croise nécessairement le chemin d’une lutte conjointe pour la santé et la nature.

Pr Jean Naudin
Référence :
Naudin J., Opinião dos Especialistas–O mundo e a Covid -19, Psicopatologia Fenomenológica Contemporânea, 2020;9(1):108-116 / https://www.revistapfc.com.br/rpfc



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