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J’écris ces mots parce que je ne sais plus écrire. Je les écris alors que j’aimerais les crier, les chanter, les glisser dans les pages d’un roman comme un message un peu subliminal à mes lecteurs, mais ma voix s’est éteinte.

Éteinte à force de voir notre monde se consumer. Au propre comme au défiguré. Dans les tempêtes de feu d’Australie, dans les incendies gigantesques de Californie, d’Amazonie, d’Afrique Subsaharienne, de Sibérie… La liste est déjà trop longue. D’autant que ce merveilleux asile qui est le nôtre, égaré dans le vide obscur de l’espace, n’est pas la proie de simples catastrophes naturelles, comme certains se plaisent encore à les appeler. Il fait avant tout les frais de notre propre avidité, de notre inconséquence, de notre besoin insatiable de nouvelles ressources à épuiser, à piller, à dévaster. Je dis « nous », parce que dans la plupart des cas, nous sommes à la fois les acteurs et les victimes de ces bouleversements de plus en plus dramatiques qui, bout à bout, nous poussent lentement mais sûrement vers la sortie.

La pandémie qui, durant quelques mois, a brusquement paralysé nos vies, nos pays, notre économie, a créé une telle sidération que nous nous étions persuadé qu’un « monde d’après », plus juste, plus équitable, plus respectueux de l’environnement, émergerait. Le Covid19, rebaptisé entre temps la Covid19, sans doute pour une obscure question de parité – s’est révélé un tel catalyseur de la fragilité systémique de nos sociétés, des failles béantes de notre civilisation mondialisée, que nos dirigeants semblaient tous prêts à revoir enfin leur copie. À réfléchir aux conséquences délétères de nos modes de vie, de notre sacrosaint modèle de croissance, de notre consommation débridée d’énergie, de notre alimentation hyper carnée, de toutes ces conventions de libre-échange qui contribuent à détruire des centaines de milliers d’emplois, à asphyxier un peu plus la planète et à permettre à certains germes de se propager aux quatre coins du monde à la vitesse d’un tweet de Donald Trump.

Mais l’embellie tant espérée a fait pschitt. Le mot d’ordre, aujourd’hui, n’est pas d’ajuster notre modèle économique aux ressources laminées de notre planète. Non, il s’agit d’accélérer. D’accélérer encore. En avant les soutiens à coups de milliards aux grandes entreprises les plus polluantes. En avant le quadrillage planétaire avec la 5G. En avant la déforestation toujours plus massive pour engranger davantage d’agro-carburants. En avant la course internationale aux voies maritimes et à l’extraction d’hydrocarbures en Arctique : la fonte des glaces est une catastrophe pour la biodiversité de la région, pour la régulation des courants, mais sûrement pas pour les armateurs de tout horizon, qui voient là une formidable opportunité de réduire leurs coûts et leurs délais.

Puisqu’à l’évidence, il s’agit toujours d’aller plus vite. Et tant pis si les ours polaires viennent patauger un jour dans des marées noires semées d’icebergs. De toute façon, ils seront tous morts avant la fin du siècle.

Pourquoi cet acharnement suicidaire à ne pas changer de chemin ? Pourquoi continuer à poursuivre des objectifs de croissance dans un monde dont les ressources, à force d’exploitation délirante, menacent de s’effondrer ? Pourquoi s’obstiner à être sourds et aveugles à l’agonie du vivant ? Nous sommes pourtant tous à bord du même navire. Si les plus riches sabotent les planches pour se réchauffer les miches, ils couleront quoi qu’il en soit avec le reste de l’équipage.

J’ai longtemps cherché une réponse à ces questions. J’ai imaginé les scénarios les plus tordus, les plus infâmes. Les plus stupides aussi.

La vérité, je crois, se trouve dans la nature profonde de ce que nous sommes. Ou du moins, dans celle des êtres qui détiennent le pouvoir en ce monde : la soif de conquêtes. Une soif irrésistible, insatiable, assortie d’un égocentrisme décomplexé et d’une incapacité ancestrale à se projeter sur le long terme.

Des tares entretenues depuis l’aube des temps par la domination d’une poignée d’élites, dont la mégalomanie a mené quelques civilisations à leur perte.

Sauf qu’aujourd’hui, c’est toute l’échelle du vivant qui est concernée. Vous, moi, et les milliards de non-humains, plantes et animaux, qui peuplent cette planète sans qu’on leur ait demandé leur reste.

Je le disais, j’écris ces mots car je ne sais plus écrire. Chaque jour qui passe vole un peu plus de mon inspiration, de mon oxygène, de ma bulle d’espoir en un présent soutenable, en un avenir viable. La crise sanitaire a semé en moi d’autant plus de chaos, de vulnérabilité, d’angoisses. Au point de sécher ma plume. D’en effacer les couleurs du rêve, de la magie, des âmes-sœurs ou des farfadets qui dansaient il y a encore quelques mois dans mon cœur.

Comme beaucoup d’auteurs, comme beaucoup d’entre vous aussi sans doute, j’espère l’éclaircie. Celle qui vient après la pluie et dissipe les cauchemars. Mais en vérité, je crois que cette éclaircie ne pourra venir que de nous-mêmes. De la solidarité, de la générosité dont nous saurons faire preuve les uns envers les autres. De l’abnégation dont les plus éveillés et courageux d’entre nous se montreront capables pour mettre un coup de frein à ce bolide infernal déterminé à nous entraîner dans sa chute.

Nous devons être ce tremplin qui rendra l’humanité à elle-même et lui évitera le précipice. Ça ne se fera pas sans cri. Ça ne se fera pas sans larmes. Mais nous sommes les dernières générations à pouvoir le faire. À faire taire nos différences, nos discordances, pour sauver ce qui peut l’être encore.

Ce monde d’après, personne ne peut dire à quoi il ressemblera. Mais il aura au moins un mérite : celui d’exister. Avec vous. Avec moi. Avec nos enfants et tous les êtres de bonne volonté qui, dans l’ombre, œuvrent déjà sur ses fondations.





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