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J’ai relu récemment la Chronique d’une mort annoncée, du grand romancier colombien Gabriel García Márquez, nobélisé en 1982 et décédé au printemps dernier – ce texte est, à sa manière, un modeste hommage.

Publié en 1981, ce livre est l’un de ceux dont l’actualité, loin de s’épuiser avec ses premiers succès, mûrit et se consolide progressivement : elle se laisse graduellement découvrir, non pas malgré le passage du temps mais précisément grâce à lui. Comme un révélateur photographique, le vieillissement de l’œuvre fait apparaître de nouvelles potentialités de sens dont il est la condition. La poussière du temps, plutôt que d’ensevelir, contribue à renouveler. Et en observant, à partir des données présentes et des scénarios d’avenir catastrophistes que nos savoirs actuels dévoilent et esquissent, la manière dont se dessinent les grands défis auxquels doivent et devront faire face les sociétés du xxie siècle, on peut peut-être considérer le roman de García Márquez comme l’expression fictionnelle la plus limpide et la plus puissante du tragique propre à notre époque.

En un mot, la Chronique d’une mort annoncée prend aujourd’hui des résonances qui ne pouvaient être entendues au moment de sa publication, et qui font de ce récit une véritable dystopie des temps contemporains.

«Durant des années, nous fûmes incapables de parler d’autre chose.»
On connaît l’histoire, simple mais substantielle, de ce court roman à la fois étrangement drôle et embarrassant. Il nous transporte dans un petit village de l’Amérique du Sud où, quelques années après un meurtre notoire, le narrateur cherche à recueillir des témoignages pour reconstituer la violence de l’événement et les traces qu’il a laissées au sein de la communauté. Le crime sanglant dont il est question est un crime d’honneur, destiné à venger la profanation d’un élément sacré du système de croyances établi, à venger le viol d’un double interdit : l’autonomie sexuelle des femmes et la perte de virginité avant le mariage.

Alors que Bayardo San Roman et Angela Vicario s’apprêtent à consommer leur union, l’époux, constatant que sa nouvelle épouse n’est plus vierge, offensé dans son rêve d’immaculation, décide (suivant une coutume établie) de la répudier et la renvoie à sa famille. La nuit même, pendant que les festivités liées au mariage se poursuivent, les deux frères d’Angela, Pedro et Pablo Vicario annoncent qu’ils tueront le responsable du dépucelage afin de laver l’honneur de la famille : Santiago Nasar. C’est ainsi qu’ils sortent, à la première heure le lendemain matin, armés d’éminents couteaux et laissant explicitement savoir à tout le monde qu’ils attendent leur victime pour la saigner et faire boucherie. Mais l’annonciation, contrairement à l’intention meurtrière, reste sans effet. À l’heure prévue, Santiago Nasar sort de chez lui. La fatalité suit son cours. Le crime a lieu. Perforé, tombé sur la place publique, le cadavre ensanglanté commence à faire jaser.

«Jamais mort ne fut davantage annoncée.»
Le récit de García Márquez est, en quelque sorte, abolition du suspense : le principal nœud de l’intrigue est toujours déjà connu. Le ressort du texte est donc ailleurs, l’intérêt étant moins lié à la résolution d’une tension insoutenable ou à la découverte d’une réalité longtemps camouflée (le quoi de ce qui se passe) qu’au déroulement même d’un événement trop simplement annoncé et réalisé (le comment et le pourquoi de ce qui se passe). L’insolite, c’est que l’événement, parfaitement fidèle à lui-même, puisse s’accomplir sans heurt ni difficulté, là où les lois du roman criminel traditionnel (l’une des grandes vagues littéraires européennes du xixe siècle) auraient commandé des rebondissements, des empêchements et des conflits.

Bref, le plaisir suscité par la Chronique d’une mort annoncée résulte moins de la logique d’un système narratif que de la portée pour ainsi dire philosophique de la question capitale qu’elle nous pose : pourquoi une société se montre-t-elle incapable de prévenir un désastre d’autant plus facile à désamorcer et empêcher qu’il s’annonce sur tous les toits et fait tout pour attirer l’attention?

«Leur réputation de braves gens était si solide que personne ne les prit au sérieux.»
La Chronique d’une mort annoncée revisite ainsi, en contexte contemporain, le vieux thème de la fatalité. «– Il est arrivé quelque chose à Santiago Nasar?, demanda-t-elle. – Rien, répondit Pedro Vicario. Simplement, nous le cherchons pour le tuer. La réponse fut si spontanée qu’elle crut d’abord à une plaisanterie.» L’annonce de l’assassinat est si improbable, saugrenue et inhabituelle qu’elle passe nécessairement pour une fumisterie. Elle heurte tellement les attentes qu’elle devient en quelque sorte inassimilable, les interlocuteurs des meurtriers ne disposant pas de l’attitude mentale adéquate pour «traiter» l’information convenablement. L’annonce publique et ouverte d’un meurtre à venir est comme un cri dans le désert : toutes les oreilles disparaissent au moment même où leur présence serait absolument nécessaire.

Le texte de García Márquez apparaît ainsi, à sa manière, comme une tragédie réinventée. L’univers qui s’y déploie est gouverné par un tragique propre, où la fatalité opère toujours mais à partir d’un mécanisme renouvelé, distinct de l’engrenage qui caractérise la formulation «classique» du tragique, dont Œdipe Roi (Sophocle) représente probablement la quintessence. Dans l’esprit tragique classique, la conscience et la liberté existent, mais tous les chemins mènent inexorablement à la même impasse : conscience et liberté sont ce par quoi s’accomplit le destin, qui ne peut être évité ni même contourné (Œdipe réalise sa destinée en cherchant précisément à y échapper). Le monde est, objectivement, piégé ; mais ici, dans l’univers contemporain de la Chronique d’une mort annoncée, le tragique présuppose l’assentiment et la passivité des sujets, dont l’inaction, l’incrédulité et l’incapacité à prendre au sérieux (comme on dit aujourd’hui) une menace invraisemblable mais pourtant bien réelle conduisent à un écueil qui aurait pu être esquivé. C’est un tragique (le nôtre) qui se conjugue au conditionnel passé. Il ne transcende plus l’être humain ; il est plutôt la résultante d’une sorte d’irresponsabilité collective, d’un aveuglement dont chaque personne est, à la fois et sans contradiction, coupable et innocente.

Or, l’intérêt de la chose, c’est que le fonctionnement tragique qu’exploite de façon exemplaire et littéraire la Chronique d’une mort annoncée forme, ces dernières années, la trame de fond des discours contemporains (informés par la recherche scientifique) sur la destruction progressive de l’écosystème (et des systèmes socio-économiques) et l’urgence d’agir en renversant les rapports entre économie et écologie pour éviter ou atténuer des transformations imminentes et s’annonçant comme potentiellement désastreuses. C’est en lisant, dans les dernières semaines, deux articles que Nancy Huston a consacrés, dans Le Devoir, à la situation de son Alberta natale et aux dangers de l’exploitation sauvage des sables bitumineux que le roman de Gabriel García Márquez s’est mis, dans mon esprit, à étendre son écho : à sa manière, je crois qu’il modélise l’un des grands problèmes systémiques de notre temps.

C’est en ce sens qu’il appelle et commande une relecture.

Car comme dans la Chronique d’une mort annoncée, nous ne cessons plus de prendre connaissance d’un scénario tracé d’avance. Et comme dans la Chronique encore, nous le trouvons invraisemblable, inassimilable – et cela cesse d’étonner quand on comprend que la grande majorité des gens qui nous entourent ne savent pas vraiment qu’ils vont mourir un jour. En fait, ce récit de García Márquez nous pose une question si fondamentale sur nous-mêmes qu’il semble à la fois impossible de l’éluder et impensable de la résoudre.









 
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