News

Il y a quelques jours, Romain Becdelièvre, collaborateur de Marie Richeux dans l’émission « Pas la peine de crier » est entré dans mon bureau en trombe « j’ai une histoire dingue à te raconter ». 

Et en effet son histoire est assez dingue. Un copain à lui joue à DayZ. DayZ c’est un jeu en ligne très populaire où il s’agit en gros de survivre dans un monde dont le décor a été emprunté à un autre jeu : une sorte de pays d’Europe central avec ses villages, ses forêts et ses paysages ruraux. Le joueur a un avatar, il doit trouver les moyens de rester en vie en croisant des zombies qui veulent le tuer et d’autres survivants – d’autres joueurs donc - dont il ne sait jamais s’il peut en faire des alliés ou s’ils vont l’abattre. 



Un jour qu’il est en pleine partie, le joueur en question croise un groupe d’avatars, crânes rasés, habillés de blanc et qui s’appellent entre eux « le klan » : « qu’est-ce que vous faîtes ? » leur demande-t-il, « on cherche des noirs pour organiser des petites promenades dans les bois ». Renseignements pris auprès d’autres joueurs, le jeune homme découvre que cette bande est connue pour enlever des personnages noirs, les emmener dans les bois et les lyncher. Il contacte donc un administrateur du jeu, qui dit : « oui, oui, on le sait, c’est embêtant mais difficile de faire quelque chose : on peut les bannir mais la mesure est provisoire et ils peuvent contourner la mesure de toute façon. » Qu’a donc fait le joueur ? Il s’est allié avec d’autres joueurs pour créer une milice et se débarrasser du « klan ».

Pour les observateurs des réseaux, une histoire comme celle-ci n’est pas surprenante. Mais elle n’est pas non plus sans poser question. Car, s’il y a bien là manifestation d’un racisme, et même d’une forme de racisme tristement archaïque, quelle est la nature de racisme ? Car il s’agit là d’un jeu, d’une fiction. Des avatars blancs qui s’en prennent à des avatars noirs, ce ne sont pas Blancs qui s’en prennent à des Noirs ? Et puis, dans un univers ludique où tuer un avatar ce n’est pas commettre un crime, pourquoi lyncher un avatar noir, ce serait commettre un crime raciste ? Et puis, ces joueurs qui ont créé le klan sont-ils des racistes quand ils cessent de jouer ? On n’en sait rien.

Ces questions là, la chercheuse américaine Lisa Nakamura se les pose depuis longtemps (j’avais déjà évoqué les travaux de Lisa Nakamura, qui est professeur de Cultures Américaines de l’Université du Michigan, ils ne sont pas nombreux à travailler sur cette question). Depuis des années, elle documente ces manifestations du racisme et du sexisme en ligne : des les jeux en ligne, mais aussi dans les chats, sur les forums, dans les fils de discussion, dans les commentaires. Un racisme à la fois ordinaire et violent, souvent plus violent que celui qui s’exprime hors ligne. D’où la question que pose Lisa Nakamura : pourquoi le racisme en ligne est-il si commun, si habituel ? Pourquoi Internet est-il si raciste et si sexiste ?

Derrière ces questions simples, il y a une controverse théorique, dont Lisa Nakamura rend compte dans un long papier récemment mis en ligne sur un site consacré aux Humanités numériques postcoloniales. A la question « pourquoi Internet est-il si raciste ? » il y a une réponse souvent donnée : c’est dans sa nature même : l’anonymat offre un masque, les plateformes offrent un public et les non-racistes mobilisent moins d’énergie pour lutter que n’en mobilisent les racistes pour l’exprimer. 

Cette théorie est très courante à la fois dans le discours commun et dans le discours académique, elle fait du racisme en ligne un phénomène inévitable, naturel, presque normal. Une sorte de syndrome Gilles de la Tourette, qui potentiellement, affecterait tout internaute. Il faudrait donc y voir une sorte de dysfonctionnement nécessaire presque au sens technique du terme, mais pas vraiment du racisme. La chercheuse propose de voir les choses autrement. 

 Et si le racisme en ligne n’était pas un dysfonctionnement, mais s’il s’agissait d’un véritable acte de discours. Un acte de discours qu’il faudrait comprendre dans le contexte technique de l’Internet. Pour Lisa Nakamura, le racisme en ligne ne s’adresse pas à ceux qu’ils attaquent – les noirs, les arabes, les roms -, il s’adresse au « public », et il doit être compris dans cet interaction particulière entre un internaute et un public d’internautes, interaction qui se constitue dans le contexte technico-social propre de l’Internet (dans lequel le pseudonymat est un paramètre, mais pas le seul, il faut prendre en comte le temps réel par exemple). Lisa Nakamura invite donc à ne pas faire du racisme en ligne un décalque du racisme hors ligne, mais à ne pas en faire non plus un défaut technique des réseaux, une sorte de bruit. Il y a autre chose à comprendre, il y a un discours, mais lequel ? La chercheuse ne répond pas à cette question. Espérons que d’autres le feront.

Accueil

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top