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Face à l'escalade de la crise des réfugiés, les dirigeants européens ménagent le président turc Recep Tayyip Erdoğan, dans l'espoir que la Turquie mette un frein à l'immigration vers l'UE.

Les dirigeants européens se sont rencontrés à Bruxelles le 15 octobre. C'est le quatrième sommet consécutif qui voit les chefs d'États et de gouvernement s'écharper au sujet de la crise des réfugiés. L'UE a notamment proposé de verser plus d'argent à la Turquie pour l'aider à gérer l'accueil des réfugiés, une possible libéralisation des visas pour les Turcs et des progrès dans le processus d'adhésion bloqué.

Le matin du 15 octobre, le vice-président de la Commission, Frans Timmermans, avait négocié un « paquet » de concessions avec ses homologues turcs. En échange, la Turquie devait faire plus d'efforts pour limiter le nombre de migrants qui arrivent en Europe.

La Turquie avait au départ donné une réponse évasive à une proposition de la Commission présentée lors de la visite de Recep Tayyip Erdoğan à Bruxelles le 5 octobre. Des financements seront rendus disponibles pour toutes les étapes de ce programme, et Bruxelles a renouvelé sa promesse de mobiliser jusqu'à un milliards d'euros pour aider la Turquie à faire face à l'arrivée de réfugiés irakiens et syriens.

Le président turc a déclaré il y a deux semaines que son pays accueillait près de 2,5 millions de réfugiés, donc 2,2 millions de Syriens qui fuient la guerre et quelque 300 000 Irakiens. La Turquie s'est plainte des dépenses occasionnées par ces réfugiées - 6,9 milliards d'euros - et a accusé l'UE de ne pas participer à l'effort commun.

Cinq exigences
Frans Timmermans aurait donc transmis cinq demandes turques à Bruxelles : un paiement annuel de 3 milliards d'euros, le droit pour les citoyens turcs de voyager en Europe sans visa, l'ouverture de cinq chapitres des négociations d'adhésion, des sommets réguliers réunissant le président turc et les 28 chefs d'États et de gouvernement, et l’obtention du statut de pays d'origine sûr pour la Turquie.

Pendant le sommet, les représentants de l'UE ont assuré n'être pas au courant des détails attachés à ces demandes et des accords possibles. Le vice-président de la Commission n'a apparemment eu le temps d'informer que son supérieur, Jean-Claude Juncker, qui représente la Commission lors des sommets.

À la fin de la rencontre, un peu après minuit, Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, le président du Conseil, se sont adressés à la presse et ont annoncé un « plan d'action » avec la Turquie. Donald Tusk a qualifié l'initiative d'« étape importante » vers un endiguement de la vague de migrants qui arrivent dans l'UE via la Turquie. Il a toutefois ajouté que l'accord n'avait de sens que si Ankara prenait des mesures efficaces. « Ce doit être du donnant-donnant : si vous nous aidez, nous vous aiderons », a-t-il ajouté.

Jean-Claude Juncker a pour sa part précisé que le processus de libéralisation du régime des visas serait accéléré, mais que les conditions habituelles de l'UE ne seraient pas affaiblies.

Des termes vagues
Les conclusions du sommet pourraient être interprétées de différentes manières. Les dirigeants européens se sont félicité de l'adoption de ce plan d'action et ont assuré que son application « contribuera à accélérer la réalisation de la feuille de route sur la libéralisation du régime des visas à l'égard de tous les États membres participants ainsi que la pleine mise en œuvre de l'accord de réadmission ».

L'accord de réadmission forcerait la Turquie à accepter le retour sur son territoire de ses citoyens ayant tenté d'émigrer, mais également des citoyens de pays tiers qui sont arrivés illégalement dans l'UE via la Turquie.

Le processus de libéralisation des visas sera évalué au printemps 2016, selon les conclusions du sommet. La Turquie souhaite en réalité qu'il soit complété dans les six premiers mois de l'année.

En ce qui concerne les fonds, les conclusions indiquent simplement que « l'UE et ses États membres se tiennent prêts à renforcer la coopération avec la Turquie et à accroître de manière substantielle leur soutien politique et financier dans le cadre établi ».

Des diplomates européens ont en effet comparé les demandes financières turques à « une liste de Noël » et ont assuré qu'il était tout simplement impossible de réunir de telles sommes. Angela Merkel, la chancelière allemande, a toutefois indiqué que le montant de 3 milliards d'euros avait été discuté et semblaient raisonnable.

Jean-Claude Juncker, qui a rappelé hier que les États membres avaient promis de débloquer 2,25 milliards d'euros pour la gestion de la crise des réfugiés, a exprimé un optimisme prudent, indiquant que des progrès avaient été réalisés lors du sommet.

Les États membres devraient également fournir quelques centaines de garde-frontières supplémentaires à l'agence européenne de gestion des frontières externes de l'UE, Frontex, et au Bureau européen d'appui en matière d'asile (EASO), afin de renforcer les zones sensibles en Grèce et en Italie.

Donald Tusk a reconnu que la discussion sur l'avenir du règlement de Dublin, sur le système de gestion des frontières et sur le rôle des « hotspots » avait été houleuse. « Si nous ne parvenons pas à trouver des solutions humanitaires efficaces, d'autres trouveront des solutions inhumaines, nationalistes et certainement pas européennes », a-t-il ajouté.

L'Allemagne a insisté sur l'inclusion dans les conclusions d'un mécanisme de réinstallation des réfugiés permanent, en s'appuyant sur une proposition de la Commission. Ce sujet aurait fait l'objet d'un long débat. Les dirigeants des pays du groupe de Visegrad (République tchèque, Slovaquie, Hongrie et Pologne), qui se sont rencontré juste avant le sommet, ont adopté une position commune. Selon eux, le Conseil européen ne devrait pas se pencher sur des sujets qui divisent ses membres, comme le mécanisme de réinstallation.

Des élections parlementaires se dérouleront, pour la deuxième fois cette année, le 1er novembre en Turquie. Elles sont largement considérées comme un pari pour Recep Tayyip Erdoğan, qui espère que son parti, l'AKP, parviendra à nouveau à former une majorité. En se posant en dirigeant fort dictant ses exigences à l'UE, le président turc gagne sans doute des points au niveau national.

La Commission européenne a pris la décision étonnante de retarder la publication de son rapport sur la situation en Turquie, en vue d'une possible adhésion. Les rapports sont en général annoncés à cette époque-ci. Selon un diplomate, la raison de ce délai est évidente : à l'heure actuelle, personne n'ose critiquer la Turquie.

Deux dirigeants absents
Deux chefs d'État étaient absents et avaient confié au dirigeant d'un autre pays le soin de les représenter au sommet. Si elles sont autorisées par le droit européen, ces absences sont tout à fait exceptionnelles. Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, a ainsi représenté le président chypriote, Nicos Anastasiades, en déplacement en Chine.

Nicosie assure que la visite était prévue de longue date. Le sommet a toutefois été prévu il y a plusieurs mois et nombre d'observateurs estiment que Nicosie a pris cette décision afin de laisser les autres états membres discuter de la question turque sans risquer son veto.

Le Premier ministre bulgare Boyko Borissov, s’est absenté pour des raisons tout à fait différentes, mais en lien avec le sommet. Présent au début de la rencontre, il a été obligé de quitter le Conseil après avoir été informé d'un incident à la frontière turco-bulgare. Un réfugié afghan aurait en effet été tué par un garde-frontière bulgare. Le Premier ministre a donc confié à Dalia Grybauskaite, la présidente lituanienne, le soin de représenter la Bulgarie.

Avant le sommet, il avait préconisé la mise en place d'une zone de sécurité en Syrie, une idée chère à Recep Tayyip Erdoğan.

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