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Un géant du théâtre marocain vient de nous quitter. Le grand dramaturge Tayeb Saddiki est décédé ce vendredi soir à Casablanca. Une grande perte pour le théâtre marocain.

Né le 5 janvier 1939, il a marqué l'histoire du théâtre marocain en ayant écrit près de 80 pièces, dont plusieurs sont des adaptations d'œuvres étrangères à l'arabe. Artiste dramaturge, calligraphe et écrivain, Tayeb Saddiki, a marqué de son empreinte la vie artistique nationale.

Tayeb Seddiki a été acclamé par les Marocains pour son œuvre théâtrale. Ce natif d'Essaouira s'est, aussi, beaucoup investi dans la vie culturelle de sa ville, en fondant le festival musical d'Essaouira en 1980. Dans les années 2000, il avait lancé son théâtre privé, au quartier CIL à Casablanca.

Personnage central dans la vie intellectuelle marocaine, on lira, pendant longtemps encore, ses articles et travaux, parus dans la revue Souffles notamment. C'est grâce à lui que le théâtre marocain a connu un bond qualitatif considérable. C'est aussi, un peu, grâce à lui que l'on connaît, aujourd'hui, un groupe comme Nass El Ghiwane, qui ont rencontré leur première célébrité en participant à des pièces dirigées par Saddiki.


Revue souffles
numéro 3, troisième trimestre 1966

[ Tayeb Seddiki, autre metteur en scène, eut, pourrait-on dire, plus de bonheur. Servi par une bénéfique ambition et par un certain talent, il est devenu un peu après 1956 un des piliers du théâtre marocain. Principal animateur de l'expérience du Théâtre Travailliste et de la compagnie du Théâtre Municipal de Casablanca, il se révéla très tôt comme un excellent adaptateur. Son oeuvre a permis de démontrer que le public marocain est capable d'apprécier à sa juste valeur le meilleur du répertoire international. Là réside la portée de l'oeuvre de la compagnie du Théâtre Municipal de Casablanca. Non sans un certain courage, il sut dépasser le stade moliéresque et présenter le théâtre élisabéthain, russe... Il alla jusqu'à adapter "En attendant Godot" de Beckett. Ses spectacles ont toujours été un exemple de sérieux sur le plan technique. Quoique ses recherches n'aient jamais été particulièrement audacieuses, on peut constater chez lui un réel souci de recherche esthétique.

Sur le plan du langage, l'apport de Seddiki est également positif. Rompant avec la tradition qui voulait que tout théâtre d'un niveau "sérieux" emploie l'arabe classique, difficilement compréhensible pour le peuple, il opta une fois pour toutes pour le dialectal. Il sut l'enrichir de manière à lui faire véhiculer les idées les plus complexes. Toutefois, il ne put éviter certaines facilités, tel l'emploi abusif de jeux de mots primaires et d'expressions frisant une obscénité de mauvais goût. Mais Seddiki présente des contradictions plus graves. La vacuité qui existe dans le domaine du théâtre au Maroc met dangereusement en relief les quelques noms disponibles. Noms qui imposeront une optique étriquée au détriment d'un mouvement de recherche qui ne trouve pas les structures nécessaires à son élaboration. De là une adéquation de l'article à la commande au lieu de la poursuite d'une aventure créatrice personnelle. L'artiste adopte finalement un opportunisme payant et prostitue son talent jusqu'à devenir un simple amuseur officiel. Là encore, nous nous devons de préciser que nous ne sommes pas contre tout artiste qui participe à une cérémonie officielle. Mais nous sommes contre toute systématisation et contre l'excès dans la propagande.

Seddiki se trouve être, par la force des choses, le représentant du théâtre marocain à l'extérieur. Il est le seul auquel on reconnaît la complète représentativité, c'est pour cela que nous estimons de notre devoir d'être intransigeant envers lui et son oeuvre.

Seddiki est un artiste talentueux, non pas tellement comme acteur mais comme animateur. Il est de ces hommes autour desquels se cristallise un mouvement. Mais a-t-il rempli son rôle ? Non, car le théâtre est une entreprise collective, une entreprise de groupe. Une forte personnalité comme Seddiki ne peut être efficiente que dans la mesure où elle réunit autour d'elle une équipe homogène et enthousiaste. Ce qui est tout à l'opposé de la politique de Seddiki qui a l'air de considérer que le théâtre est une affaire où l'on n'emploie à plein temps que sa famille. Jamais des artistes professionnels qu'on réduit à l'état de mercenaires d'occasion, corvéables à merci.

Dans ces conditions, aucune oeuvre de longue haleine ne peut être entreprise.

Là est le défaut de la cuirasse seddikienne.
Actuellement un tournant semble s'opérer chez Seddiki qui entreprend - avec bonheur ? - d'écrire. Il est malgré tout trop tôt pour essayer de parler du Seddiki dramaturge. Toutefois la décision de Seddiki de commencer à écrire est révélatrice. Indéniablement la nécessité d'avoir des dramaturges nationaux se fait sentir. Le public a soif de production nationale et ne trouve pour sa consommation que les fort mauvaises pièces dont nous avons parlé tout à l'heure. Or il n'existe actuellement, ou du moins il ne s'est imposé jusqu'à présent, qu'un seul dramaturge marocain: Ahmed Taïeb Laalej. Les oeuvres d'un Al Badoui, d'un Abdallah Chakroune ou d'un Al Masbahi par exemple sont tellement indigentes sur le plan littéraire qu'il ne serait pas sérieux de considérer leurs auteurs comme des dramaturges. Aziz Seghrouchni manque décidément d'originalité. Quant à la nouvelle génération, qui se veut être dans la lignée du théâtre occidental de l'absurde, elle n'a pas encore assez produit pour permettre de faire parler d'elle. De toutes manières, ce théâtre se trouve être beaucoup plus parabolique qu'autre chose.]

Arlette Colin










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