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L’éducation devrait enseigner la complexité et les contradictions de la connaissance, permettant une meilleure compréhension d’autrui et du monde.

Sociologue et philosophe, Edgar Morin (né en 1921), fils d’un commerçant juif de Thessalonique, est devenu citoyen français par la vertu de l’école de la République. Il faut donc avoir à l’esprit ce que furent l’expérience scolaire de l’enfant et les engagements de l’intellectuel dans les enjeux concrets de l’éducation.

Dans son œuvre, Morin revient sur sa propre expérience scolaire. C’est le cas par exemple dès Autocritique paru en 1959. Il insiste sur l’importance du roman national et du phénomène d’identification, s’identifiant aux grands héros de l’histoire de France telle qu’elle était contée sous la IIIe République. Il pointe également les vertus de « l’école buissonnière », particulièrement pour sa découverte du cinéma au cours des années 1930, source de déploiement de son imaginaire.

Son œuvre étant caractérisée par une préoccupation épistémologique quant aux conditions et à la nature de la connaissance (comme en atteste son œuvre majeure, La Méthode, 1997-2004), c’est notamment sous cet angle qu’il aborde les grands enjeux de l’éducation.

En 1998, le ministre de l’Éducation nationale Claude Allègre lui demande de contribuer à une rénovation pédagogique pour répondre au défi de l’expansion des connaissances.

Comment tisser des liens entre les disciplines, pour aborder le réel de façon non parcellaire ? On est au cœur de la thématique de la complexité qui guide toute sa recherche. Un travail collectif approfondi est mené qui aboutira aux réflexions rassemblées dans La Tête bien faite (1999) et dans Relier les connaissances (1999).

Mais, au moment d’aboutir, Morin se heurtera à plusieurs tirs de barrage. Il en tirera certaines conclusions sur les freins bureaucratiques au changement. Il convertira ses réflexions en préconisations plus universelles au travers de son ouvrage réalisé sous l’égide de l’Unesco : Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur (2000).
Complexité et transdisciplinarité
Tout le travail accompli au travers des différentes étapes de La Méthode débouche sur une réflexion quant à la transmission des enjeux éducatifs. Pour cela, la pensée de Morin sur l’éducation est imprégnée d’une priorité épistémologique qui en fait l’originalité. Il reprend les célèbres interrogations kantiennes, « Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? », « Que m’est-il permis d’espérer ? » pour arriver finalement à « Qu’est-ce que l’homme ? » Et c’est la tentative permanente de répondre à cette question qui fait de Morin un anthropologue dans un sens bien particulier.

Mais il relie ces traditionnelles questions au thème de la vie, en référence notamment à la phrase de Rousseau dans l’Émile : « Vivre est le métier que je veux lui apprendre. » Morin décèle en elle un risque (il n’y a pas de « recette » de vie) mais aussi une lumière quant aux enjeux fondamentaux de l’acte d’éduquer : « On peut enseigner à relier les savoirs à la vie. On peut enseigner à développer au mieux une autonomie et, comme dirait Descartes, une méthode pour bien construire son esprit, qui permet d’affronter personnellement les problèmes du vivre. Et on peut enseigner à chacun et à tous ce qui aide à éviter les pièges permanents de la vie. »

Enseigner à vivre est non seulement une récapitulation de sa philosophie de l’éducation mais aussi une réflexion sur les nouveaux enjeux, reliés aux progrès et menaces technologiques ainsi qu’aux évolutions de la société. Comme dans La Voie (2011), l’auteur ne craint pas d’entrer sur le terrain des préconisations concrètes.

Le meilleur outil pour appréhender cette complexité est la transdisciplinarité. Il y a chez Edgar Morin une part de nostalgie du paradis perdu, celui de l’humanisme classique. Le grand divorce moderne entre les sciences et les « humanités » suivi d’une fragmentation de tous les domaines de spécialité sont dommageables à la connaissance, à la condition humaine. Il s’agit d’une crise de la culture. Le savoir est comme un univers en expansion qui va vers toujours plus d’éloignement de ses composantes. Plus nous savons, plus nous nous éparpillons et nous cloisonnons. C’est aussi pour cela que la science peut d’une certaine façon nous éloigner de la sagesse.

Comment renouer avec l’idéal antique qui est aussi l’idéal des Lumières d’une approche globale du savoir ? C’est le grand enjeu éthique de la philosophie de l’éducation de Morin. C’est parce que celui qui apprend est traversé par ces tensions (que Morin décèle en lui-même) qu’il saura, en les identifiant, renforcer son sens de la compréhension et du respect de l’autre. L’autre qui est en moi me permet de voir le moi qui est dans l’autre. L’empathie débouche sur une éthique. Il cite volontiers Térence : « Je suis humain, rien de ce qui est humain ne m’est étranger. »

Transmettre cela à l’enfant dès ses premiers pas. Lui donner le sens démocratique qui va avec l’incertitude. Sortir de l’utilitarisme moderne, dépasser l’angoisse de la postmodernité, interroger lucidement la condition humaine à l’ère de la technologie et de la barbarie, garder le sens de l’émerveillement pour mieux combattre l’horreur. Tout ceci conduit finalement Morin à retrouver les vertus cardinales, celles que visait l’éducation de l’homme antique : tempérance, courage, sagesse et justice.

Jean-Michel Blanquer
Directeur du groupe Essec, il est l’auteur de L’École de la vie, Odile Jacob, 2014.
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