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Réflexions formidablement lucides et pertinentes (sur le peuple, la gauche et la France) du philosophe (et homme de théâtre) Denis Guénoun. A lire d'urgence et à partager, vraiment. (EDWY PLENEL)

1. Du peuple.
L’élection de Donald Trump, le referendum en Turquie, la politique menée en Hongrie et dans plusieurs autres pays, l’évolution de l’Inde, et dans une moindre mesure (je vais m’expliquer sur cette réserve) le Brexit ont confirmé que la notion de populisme est devenue désormais une catégorie politique consistante [1].

Qu’est-ce que le populisme ? Il repose sur une triade : peuple, État, chef. Le socle en est bien une certaine idée du « peuple », conçu comme une réalité substantielle. Le peuple est supposé constituer l’unité profonde qui soutient la communauté politique, et plus généralement la vie collective. Or, cette réalité unitaire est une fiction : la masse des citoyens est traversée par des divisions d’intérêts et de convictions. « Le » peuple, si quelque chose de tel existe, est fait de contradictions et d’alliances. C’est pourquoi la notion de peuple esquive celle de classes, et de lutte de classes. Elle construit une unanimité imaginaire, à la place des séparations et conflits réels. C’est aussi pourquoi, souvent, deux idées du peuple se trouvent en confrontation, selon les partis qui s’en réclament [2]. C’est enfin la raison qui explique que le populisme soit, par nature, agressif : car, si le peuple est une unité supposée, ceux qui s’en écartent sont d’absurdes contradictions, des individus ou groupes qui démentent l’essence dans laquelle ils devraient se fondre, et qui ne peuvent donc qu’être niés, plus ou moins violemment, pour que le peuple coïncide avec son idée.

En second lieu, le peuple se forme par identification avec un chef, supposé en « incarner » l’unité. La quasi-totalité des populismes vivent de cette projection identificatrice, qui a investi nombre de grands dictateurs de l’histoire, comme plus récemment des leaders dits charismatiques. D’où ma nuance quant au Brexit : même si les ressorts en ont été largement populistes, l’absence d’un (ou d’une) chef(fe) jouant le rôle de fétiche ou de guide majeur introduit une particularité. Ce statut permet de comprendre pourquoi la plupart des leaders populistes renoncent si difficilement à l’exercice du pouvoir : figures instituantes de l’unité supposée du peuple, ils ne conçoivent leur retrait que comme une dislocation, un effondrement imaginaire ou réel. La logique populiste les accompagne jusqu’à ce qu’ils meurent [3], tels Chavez ou Staline ; à défaut, ils ne peuvent qu’être chassés du pouvoir de façon violente, souvent meurtrière.

Enfin, entre le peuple et le leader, est requise une valorisation appuyée de l’État, dans l’idéologie comme dans la pratique. L’État – mythe ou dispositif pratique – donne sa pleine existence concrète au peuple et à son unité. Or, dans leur immense majorité présente, les États se sont formés comme État-nations. Quelques États bi- ou pluri- nationaux montrent une grande fragilité. Le populisme est ainsi, par vocation, nationaliste, et peut être caractérisé comme national-populisme. Ce qui explique son hostilité, le plus souvent, envers les étrangers, envahisseurs qui viennent menacer l’identité intime du supposé peuple qui les fonde.

Faut-il, pour autant, jeter aux orties la notion de peuple ? J’y répugne, et conserve une affection pour sa valeur positive – et à vrai dire plus encore pour l’adjectif « populaire » que pour le nom, dont le martèlement politique par les pires (et quelques autres) souligne le lien avec des programmes répressifs. On a connu un sens progressiste de l’idée de peuple, dans des luttes d’émancipation nationale : le combat anti-colonial par exemple, ou la résistance au nazisme. L’élément étranger à rejeter était alors la puissance colonisatrice, ou occupante. La portée historique de ce combat reste forte, alors même qu’apparaît le prix, parfois lourd, que ce passage par le nationalisme a imposé aux devenirs ultérieurs. Pour faire de l’idée de peuple un usage émancipateur, il faudrait de nos jours se référer fermement à un peuple transnational : et qu’en France, pour le dire ainsi, il inclue les ouvriers maliens, les boutiquiers asiatiques, les travailleurs maghrébins, autant que les ouvriers, employés, petits commerçants, artisans, agriculteurs, intellectuels ou chômeurs français de plus longue date. Ce concept de peuple retrouverait ses racines dans la notion de classe, et il dissoudrait alors une bonne part des motifs pour lesquels il est convoqué – puisque, au lieu de servir à une mise en accusation de l’étranger, il impliquerait une solidarité affirmée avec les ouvriers chinois ou polonais, avec les pauvres d’Afrique ou d’Amérique latine. On n’y est pas [4].

Le populisme est devenu une catégorie politique consistante. Ses traits distinctifs (unité imaginaire et exclusive, culte du chef, nationalisme étatiste – avec ses avatars souverainistes, protectionnistes etc.) justifient qu’on en repère les manifestations, aussi bien à gauche qu’à droite. Est-ce à dire que l’opposition gauche-droite n’a plus de sens, et qu’il faut lui substituer l’opposition populisme-démocratie ? Sans doute pas, mais on peut dire que ces deux couples ne se recouvrent pas, qu’ils se croisent ou se surdéterminent d’une façon devenue complexe. Du coup, une orientation émancipatrice ne peut plus se référer seulement à « la gauche », sans s’interroger sur la traversée de celle-ci par des tentations, ou des affirmations, national-populistes, et donc en résonance avec des clivages analogues, à droite.

2. À propos de « la gauche ».
Il a été fréquent d’entendre des références à « la gauche » – éventuellement retrouvée, rénovée, ou véritable – au nom d’une lutte contre le capitalisme et pour promouvoir une politique qui en finisse avec ses injustices. A ce sujet, je voudrais faire la remarque que voici. La gauche se réclame, à bon droit, d’une histoire et d’un legs considérables. Dans la position moderne de son concept, et dans son acception française, elle se pense héritière de nombreux combats, depuis la Révolution française jusqu’à mai 68, en passant par les révolutions du XIXème siècle et de grandes luttes du XXème : anti-fascistes, anti-coloniales et autres. Or, s’il est vrai que « la gauche » a été (avec beaucoup de variantes d’un de ses bords à l’autre) plus sensible aux injustices sociales que « la droite », et plus soucieuse de les atténuer, il est néanmoins indispensable, pour la clarté des engagements à venir, de reconnaître que ces combats fondateurs ou marquants n’ont été, en rien, des luttes anticapitalistes : ni Marx ni Lénine ne s’autorisent, en ces termes, de « la gauche », et les révolutionnaires ont souvent, au contraire, repéré dans le conflit gauche-droite une lutte entre différences tendances de la politique bourgeoise. Ni l’affaire Dreyfus, ni la lutte pour la laïcité de l’École et de l’État, ni la résistance au fascisme en Europe, ni l’opposition au colonialisme et à ses guerres, marqueurs décisifs de la gauche, n’ont été pensées, désignées ou pratiquées comme des luttes anticapitalistes. Gauche et droite ont défini, au XXème siècle, des orientations de la direction de l’État, qui ne concernaient pas directement sa définition comme État capitaliste. On peut même dire que la notion de « gauche » s’est pleinement imposée dans des phases où la remise en cause de la domination capitaliste passait au second plan : lutte pour un meilleur niveau de vie, lutte antinazie ou anticoloniale, ou encore combats sur des questions sociales et morales : peine de mort, mariage pour tous, droits des femmes, droits des immigrés etc.

(Par élémentaire probité, et pour la clarté de la compréhension, il est indispensable d’ajouter ceci : que, malgré cette filiation dans laquelle on peut de tout cœur vouloir s’inscrire – c’est mon cas – l’histoire de « la gauche » a connu ses désastres, qui ne sont pas mineurs, avec en particulier les pratiques totalitaires, tyranniques, anti-démocratiques et les meurtres de masses de régimes dont la liste est longue, depuis la Terreur révolutionnaire jusqu’aux pouvoirs staliniens puis aux Khmers rouges. Et que, en outre, dans les combats « moraux » que j’évoquais plus haut, des personnes et courants marqués à droite ont pris une part qui a pu être déterminante, faisant ainsi honneur à une haute idée de la politique, et sauvant la dignité de leur pensée, plus d’une fois contre leurs camps.)

C’est alors une confusion extrême que de prétendre assimiler la gauche à la lutte contre le Capital. Depuis trente-cinq ans en France, pour ne parler que de ce pays et de cette période, plusieurs gouvernements « de gauche » ont dirigé le pays, sous Mitterrand, Rocard, Jospin et Hollande, qui ne se sont en rien attaqués à la domination du capital. Hollande ne l’a pas fait, tout le monde l’admet sans peine, mais les précédents pas plus que lui. A moins de tenir pour anti-capitalistes les quelques nationalisations des débuts de Mitterrand, mais il faudrait alors considérer De Gaulle aussi comme adversaire du capital, puisque les grandes expropriations de la Libération ont été décidées sous son autorité. Hors cela, pas de trace d’un anticapitalisme quelconque. Le choix entre gauche et droite d’une part, et d’autre part entre le capitalisme et ce qui pourrait lui succéder, posent deux questions distinctes. C’est une grande confusion que de prétendre les réunir en un seul débat.

Cet amalgame résulte de l’éclipse d’une véritable pensée anticapitaliste [5]. On peut souhaiter, vivement, sa renaissance. Mais ce regain bien difficile doit, me semble-t-il, mobiliser trois sortes de réflexions : d’abord, une détection des méfaits de la gestion capitaliste du monde, dont il faut reconnaître, avec joie, qu’elle (cette détection) s’est beaucoup renouvelée ces dernières années ; ensuite, il est nécessaire de produire une analyse sur la nature des forces sociales qui pourraient porter une alternative, depuis que les transformations de l’ancien prolétariat ont remis en cause le schéma marxiste sur « le rôle dirigeant de la classe ouvrière » ; enfin, on doit s’attacher à une recherche proprement politique, visant les voies et méthodes d’un changement de régime social, après le discrédit légitime des politiques staliniennes et post-staliniennes, menées dans les pays « de l’Est », des années trente jusqu’à la Chine maoïste et post-maoïste.

La tâche est énorme. Presque tout semble à faire ou refaire, malgré des surgissements sociaux et intellectuels vivants et multiples. Sur chacun de ces points, voici de sommaires constats :
  • La condamnation du capitalisme progresse beaucoup, à la fois comme jugement économique (profondeur des crises), moral (injustice des inégalités sociales) et écologique (ravages planétaires). En revanche, la question d’un modèle social et économique qui pourrait lui succéder reste obscure, même si l’on est persuadé, comme c’est mon cas, que la rationalité (ou l’irrationalité) du capitalisme ne peuvent pas être posés comme principe de réalité ad vitam aeternam.
  • Ensuite, le prolétariat dans sa notion ancienne, et encore moins « les laissés-pour compte » ne peuvent suffire à déterminer la nature des forces sociales aptes à porter un renouveau émancipateur. Il faut se demander qui peut soutenir cette alternative : un prolétariat mondial ? (mais il faudrait en penser les caractéristiques, et les capacités inventives) ; ou des populations intellectuelles ou culturelles largement démocratisées (étudiants, chercheurs, enseignants, artistes, travailleurs des nouveaux métiers de la technique, ou de la connaissance) ? ou encore des couches sociales autrement définies (par leurs revendications, leurs demandes de droits sociaux ou moraux – femmes, minorités sexuelles, culturelles ou ethniques) ? Tout ce bric-à-brac de catégories demanderait une réinvention théorique, et pratique, qui nous fait défaut.
  • Enfin, l’élaboration de nouveaux modèles politiques émancipateurs est dans les limbes : type de « représentations » locales, nationales ou planétaires ; forme des pouvoirs et des assemblées ou des instances exécutives ; modèles de décisions, tout ceci reste entièrement à penser, et à construire. Ces modèles politiques neufs devront concerner tous les niveaux de décisions. À peine peut-on tristement sourire devant la croyance qu’une assemblée constituante nationale, ou une république sociale, puissent en finir avec la domination du capital, lubie qui témoigne d’une vertigineuse méconnaissance des acquis les plus simples de la pensée révolutionnaire depuis au moins deux siècles.
Il faut donc avoir le courage de reconnaître qu’une alternative au capitalisme reste à faire naître, par la pensée comme par l’action. Prétendre alors résoudre les injustices grâce à une invocation incantatoire de « la gauche », même retrouvée dans sa « vérité » (?) relève de l’illusion la plus impuissante et néfaste. On ne se propose pas en cela d’attendre le grand soir – même s’il n’est pas inutile de s’atteler un peu, activement, à produire des batteries de modèles, rendant compte de nouvelles pratiques, et contrevenant aux étouffantes injustices qui durent. Dans le même temps, toutes les réformes, améliorations, luttes partielles sont nécessaires, légitimes, bienvenues, admirables. Mais il serait grave de les faire prendre pour un changement de régime social : parce que c’est une illusion, et parce que cette confusion empêche de se mettre vraiment au travail pour réélaborer une pensée de l’émancipation à venir.

3. Quant à la France.

Dans ces conditions, l’aveuglement politique serait de ne pas voir combien la démocratie « formelle » est utile, indispensable, nécessaire. Liberté de la presse et de l’opinion, droits des femmes et des minorités, accueil des migrants, liberté des circulations et des échanges : il faut n’avoir jamais vécu sous une dictature pour oser soutenir que cela n’a pas d’importance. On ira expliquer aux prisonniers des régimes autoritaires, brutaux, répressifs et sanglants que les règles démocratiques n’ont pas de valeur. Redisons-le [6] : ce fut une faute, un crime que de sous-estimer ou de mépriser la différence entre le fascisme et les démocraties, sous prétexte que l’un et l’autre étaient des formes du capitalisme, ce qui était exact. Assurément, certains éléments de la situation ont changé depuis 1935. Mais ce qui reste vrai, c’est que la forme du capitalisme n’est pas indifférente, d’abord pour respirer et pour vivre, et aussi pour lutter contre lui.

Tout ce qui porte à prétendre que les modalités autoritaires ou libérales du capitalisme sont équivalentes est inacceptable, et potentiellement criminel. L’histoire récente est marquée par un énorme basculement mondial vers de nouvelles formes brutalisantes, à tendances dictatoriales, du capitalisme. Sous les auspices multiples d’un néo national-populisme, c’est la singularité de la période, qui affecte autant le premier régime « démocratique » du monde (les USA) que des pays à l’histoire plus bousculée (Turquie, Russie). Cela touche aussi bien l’Europe (Hongrie, Pologne) que des terres lointaines (Inde) [7]. Il faut œuvrer, de tout cœur et sans se ménager, à soutenir les politiques qui préservent le plus de droits et de libertés, de capacités d’accueil et d’ouverture – et, si on le souhaite, s’atteler activement à penser et produire une nouvelle alternative à la régie injuste du monde.

Dans ce cadre, on doit espérer que la France puisse donner l’exemple d’une défaite, la plus claire et catégorique possible, des populismes. Après les nombreuses victoires que ceux-ci ont engrangées récemment en Amérique, en Europe, en Afrique, en Asie, ce serait, pour une fois, un beau moment et une belle responsabilité planétaire, assumés devant tous et pour tous par notre histoire française.


Denis Guénoun
denisguenoun.org/


*
[1] Pourquoi « désormais » ? Parce que le mot a changé de sens. Dans les années 50 et 60 un « prix populiste », ou prix du roman populiste, pouvait distinguer, par exemple, le romancier communiste André Stil (1967). Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Eugène-Dabit_du_roman_populiste .

[2] Réf. « Deux peuples », dans le « Journal public », à la date du 8.11.2014. Cf. Le Journal, première série , p. 53.

[3] Et parfois au-delà, dans la continuation dynastique, comme le montrent à l’extrême les présidents nord-coréens.

[4] De ce point de vue, je voudrais redire un mot sur la lutte contre la paupérisation des classes populaires des pays riches. Ce combat très légitime demande, pour acquérir sa pleine force et son plein droit d’un point de vue émancipateur, la manifestation d’une réelle solidarité avec les pauvres des pays plus pauvres – et la réciproque, bien entendu. Solidarité veut dire : discours clair sur la convergence des luttes, entraide pratique, et développement d’une affection politique qui unisse les pauvres avec les plus pauvres – et réciproquement – au lieu de céder, dans un sens ou dans l’autre, à la rivalité des exploités sous le regard froid du Capital.

[5] Cette éclipse n’est évidemment pas totale, et on peut même parler d’un récent renouveau. Les exemples sont multiples, parmi lesquels je voudrais citer celui du très vivant groupe « Lectures de Marx », animé par des élèves de l’Ecole Normale Supérieure. Cf. « Les armes de la critique » : http://adlc.hypotheses.org .

[6] Cf. « Deux capitalismes », dans le « Journal public », 11 février 2017, Deux capitalismes .

[7] L’héritage et les mutations du communisme ne dispensent évidemment pas des pays concernés d’y participer, mais sur un mode particulier qu’il faudrait caractériser plus précisément, comme pour la Chine. Quant à l’extrémisme islamiste, il entretient un lien très profond avec ces évolutions, qu’il faut aussi analyser en profondeur, pour ne pas tout mélanger dans des catégories vagues. Il reste que l’islamisme politique, le post- stalinisme, et le national-populisme donnent ensemble figure au grand basculement réactionnaire dont il est irresponsable de se tenir quittes par un anticapitalisme de façade.








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