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Si l’on réussit à construire une société dans laquelle tout le monde peut devenir entrepreneur, sans discrimination de diplôme, de sexe, d’origine sociale ou culturelle, la France retrouvera le plein emploi et sa place dans le monde, argue Xavier Niel.

Cela fait trente ans que je suis entrepreneur : mon expérience n’est plus un exemple de ce qui est en train de se passer. Tout a déjà changé avec l’explosion du numérique. Prenez l’exemple de Google ou de Snapchat, le coût de leur création n’excède pas quelques dizaines de milliers d’euros. Alors que dans ma jeunesse, un entrepreneur en bâtiment, ou dans les télécoms, ou dans n’importe quel métier, devait acheter des machines, faire de lourds investissements, il est devenu beaucoup plus facile de créer une entreprise.

À partir du moment où l’on a besoin de moins d’argent pour créer une entreprise, tout le monde peut devenir entrepreneur. Et quand il commence à y avoir des exemples, que des jeunes se disent : « Je peux le faire aussi », quelque chose de très profond se met à bouger dans la société. Le meilleur moyen pour un chômeur de ne plus l’être, c’est de créer son entreprise. Et si nous réussissons à élever la part du numérique dans notre économie, le chômage disparaîtra.

Contre le chômage, il est devenu un pont-aux-ânes de proclamer que nous avons besoin de toute forme de création d’entreprise. Mais le dire nécessite de répondre à une question qui n’est simple qu’en apparence : « Est-ce qu’un chauffeur Uber est un entrepreneur ? ». Pour moi oui, absolument oui. On peut peut-être considérer que sa production de valeur ajoutée est assez faible, pour lui-même et pour la société. Mais le môme qui a été capable de sortir de banlieue et de se dire : « Je me lance ; je bosse 12 ou 14 heures par jour ; je loue une voiture à la journée et au bout je suis devenu chauffeur Uber », ce jeune-là a tout le courage d’un entrepreneur ! Il est un entrepreneur. Le sujet est dès lors de savoir comment le pousser et lui permettre de créer plus de valeur. La question cruciale, c’est toujours : « Comment peut-on aider les jeunes entreprises ? ».

Nous avons tâché d’y apporter trois réponses: la formation, avec l’école 42 ; le financement, avec Kima Ventures ; l’accélération, avec Station F.

En effet, quel est le point commun de tous les entrepreneurs qui ont réussi dans le numérique, de Bill Gates à Mark Zuckerberg ? Ils ont tous réalisé la première version de leur logiciel. Tous savaient coder. D’où le projet 42 : si on laisse les jeunes coder, non seulement on leur permet de trouver un job, mais on aide la nouvelle génération d’entrepreneurs. Pas de diplôme, car cela les ferait rentrer dans un cadre, une norme, et on briderait ainsi leur créativité.

Aujourd’hui, l’écrasante majorité des créateurs de start-up sont diplômés d’une grande école, avec une origine sociale élevée. Les jeunes qui viennent d’un milieu défavorisé arrêtent leurs études plus tôt, et se retrouvent exclus de la création d’entreprise à forte valeur ajoutée. Il faut casser cela. A 42, comme à chacune des autres étapes du dispositif que nous avons mis en place, on ne passe pas son temps à se plaindre de la panne de l’ascenseur social. Nous allons chercher des jeunes, de banlieue ou d’ailleurs, et nous essayons de leur donner les moyens de réussir : savoir coder et présenter un business plan crédible.

Or, pour les premières étapes de financement, l’argent public a fait de la France un pays magique. Ce n’était pas du tout le cas en 1998, lors de nos premiers investissements dans les start-up, regroupés et structurés ensuite dans Kima Ventures. Notre idée de base n’était pas de gagner de l’argent, mais d’aider l’écosystème à grandir.

Mais aujourd’hui, nulle part ailleurs n’a-t-on une telle facilité à trouver les premiers 200 000 à 300 000 euros de financement. Certes, le revers de la médaille est bien réel. Comme il s’agit le plus souvent d’argent public, avec très peu de dilution des fondateurs au capital, les entrepreneurs ont parfois l’impression que tout va s’effondrer quand ils montent dans les vrais tours de table… A trop aider les start-up au démarrage, elles ont parfois tendance à croire que, peu importe leur réussite, tout leur est dû.

Le début est toujours euphorique et se passe bien. Les problèmes arrivent après : toutes les start-up n’émergeront pas. Elles le savent, même si ce n’est pas toujours facile à admettre. Et à la vérité, la mortalité est très faible car les start-up, ça fusionne, ça se regroupe, ça pivote, ça bouge en permanence ! Ce sont des organismes vivants.

Quand vous commencez à 19 ans, le risque est faible car c’est la continuité de vos études, que la start-up marche ou non. Si chaque jeune Français, après quelques années d’études, se lance dans l’entrepreneuriat, la Californie peut trembler

Du coup, le véritable enjeu change de nature. L’objectif aujourd’hui, c’est de créer des entreprises de dimension mondiale. Si vous écoutez les jeunes entrepreneurs, ils vous disent souvent : « Je crée et je revends dans deux ans ». Or, le propre d’une société est d’exister par elle-même, de générer des recettes, de créer des dividendes. Il faut savoir dire « non » à un gros chèque pour créer son entreprise telle qu’on l’entend… Et si on se met à avoir de beaux succès, on aura tous les financements du monde. Quand on voit de belles start-up en Europe, les Américains débarquent, prêts à investir. Il n’y a jamais eu de difficulté à financer sur les marchés internationaux une start-up qui réussit…

Le problème, c’est qu’il n’y a pas aujourd’hui un Facebook ou un Snapchat français susceptibles de constituer un exemple. En France, on trouve une seule entreprise de moins de trente ans dans le CAC 40, alors que dans l’indice américain, leur part avoisine les 90%. Si on veut des firmes qui soient les entreprises du 22ème ou 23èmesiècle, il faut revitaliser notre capitalisme : dynamiser les grands groupes existants et commencer à créer maintenant ceux du futur. 

Et pour cela il faut aider des jeunes. C’est une loi statistique : plus vous avez de start-up qui vont essayer, plus vous aurez de succès. Quand vous avez mille création d’entreprises par an, votre chance de voir sortir un Facebook est assez faible. Il faut générer des dizaines de milliers de tentatives : le taux de réussite des start-up, c’est un pourcentage presque fixe. Le taux d’échec n’augmente pas avec le nombre de créations.

À nous de découvrir ces jeunes, de leur donner envie, de les aider. C’est le rôle de Station F, où chaque année, mille à deux mille start-up s’établiront dans avant d’en repartir après six mois, plus fortes et mieux armées. Paris est une ville d’incubateurs, mais Station F, c’est un changement d’échelle.

Nous voici sur une pente ascendante superbe : Paris devient la troisième ville au monde pour les start-up. Nous restons derrière la Silicon Valley et New York, mais nous venons de dépasser Londres. Je ne sais si nous saurons atteindre la deuxième, voire la première place, mais si on n’essaie pas, on n’y arrivera pas… Et Paris n’a pas à rougir en matière de qualité de vie, si on le compare aux prix délirants et à la crise du logement qui sévissent chez ses rivales.

Pour que leur start-up devienne globale, les entrepreneurs se disent généralement « il faut que je passe par San Francisco ». Mais c’est très subjectif. Vous n’utilisez pas Snapchat parce que ça vient des Etats-Unis, mais parce que des ados l’utilisent et vous imposent cette utilisation. Le produit est plus fort que sa localisation.

Il faut arrêter d’avoir un complexe par rapport aux Etats-Unis. Nos plus belles réussites françaises de ces dernières années sont des entreprises qui sont restées en France et ont été rachetées par les Etats-Unis. Résultat : le premier incubateur au monde créée par Facebook est à… Station F.

Revenons aux jeunes. Station F ne profite pas d’eux — on ne prend pas de capital de leurs start-up, mais on garde l’ambiance cool du privé. On essaie de créer un lieu différent, sympa, fun… et d’en faire une ville dans la ville. Ici, un Jeff Koons et mille start-up. Là, en face, on va créer des boutiques, des logements à dix minutes à pied, une auberge de jeunesse moderne, un hôtel 5 étoiles, une salle de sport, un espace festif avec la Bellevilloise, un restaurant de 2000 places avec Big Mama…


Sous la houlette de Roxanne Varza, nous fourmillons d’idées pour faire grandir ce lieu, le quartier technologique de Paris. On a déjà créé six rues et tout est encore en travaux… Je vous donne un exemple : quand on a décidé de créer un incubateur pour 2000 entreprises par an, les gens nous disaient qu’il n’y avait pas assez de start-up en France. Et quand on a voulu monter un hôtel 5 étoiles, tout le monde s’est demandé qui allait venir dans un palace dans le 13ème arrondissement… Eh bien, les start-up sont là et les gens qui vont venir à Station F resteront dans le XIIIème.

Les 14 personnes qui gèrent Station F ont 12 passeports différents et parlent au moins 8 langues différentes. La réussite des start-up passe par la diversité culturelle et sociale.Je donne toujours les exemples de Mark Zuckerberg, qui a arrêté ses études avant la fin pour se consacrer à Facebook ; de Sergey Brin, un immigré russe qui a créé Google, ou en France d’Octave Kabla. C’était un immigré polonais qui ne parlait pas français quand il est arrivé et qui pourtant a créé OVH. Les start-up, c’est le monde… et en France, pour l’instant, l’euphorie règne grâce à l’élection d’Emmanuel Macron. Alors que les Etats-Unis ferment leurs frontières, le lancement du French Tech Visa renforce cet optimisme : la France est désormais tout aussi ouverte à l’immigration de talents qu’à la création d’entreprises.

Mais la volonté d’un homme seul, quel qu’il soit, ne suffit jamais. Quelqu’un m’a dit un jour : « Vous avez pris la Silicon Valley et vous l’avez organisée ici ». C’est un vrai compliment ! Mais, encore plus que 42 et Kima Ventures, Station F procède d’une dynamique collective. Mark Zuckerberg est peut-être venu visiter Station F par politesse, et encore j’en doute, mais c’est quand il a vu ce qui est en train de se créer qu’il s’est dit : « Nous devons en être ». De même pour Microsoft, Thalès, la BNP, La Poste… Ils ne viennent pas ici pour me faire plaisir, mais parce qu’il s’y passe quelque chose.

Station F, ce n’est pas seulement un incubateur, ni seulement le premier grand aménagement d’une gare parisienne depuis le musée d’Orsay. C’est un phare qui va attirer les regards en Europe et dans le monde.

S’il en sort deux, trois, quatre jeunes qui connaissent un succès mondial, l’équivalent de Zuckerberg ou Brin, la France deviendra alors réellement un pays d’entrepreneurs, sans discrimination de sexe, de diplômes, d’origine sociale… Si les start-up qui se lancent aujourd’hui en France créent des emplois en France demain, ce ne sera pas un monde idyllique. Mais on reviendra au plein emploi. Et on aura relancé l’ascenseur social. Et redonné à notre pays un rôle dans le monde.








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