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Les temps difficiles créent des hommes forts, les hommes forts créent des périodes de paix, les périodes de paix créent des hommes faibles, les hommes faibles créent des temps difficiles. Cette citation célèbre, aurait été attribuée à Ibn Khaldoun ! 

Commencée en Tunisie à la fin de 2010, la révolution s’est rapidement propagée à d’autres pays voisins. Appelée « Printemps Arabe », elle a surtout été provoquée par le manque de libertés individuelles, d’expression, de droit à un travail payé décemment, entre autres revendications sociales plus anciennes. Même s’ils ont provoqué la surprise en Occident, les mouvements de protestation politiques ne sont pas nouveaux dans le monde arabe. 

Ibn Khaldoun (1332 – 1406), dans son autobiographie, relate une histoire tout aussi tumultueuse, celle des sociétés et des émirats où il a servi en tant qu’homme d’état ou haut fonctionnaire, au Maghreb, en Egypte et en Al-Andalus (l’Espagne musulmane). 

Il nous semble qu'Ibn Khaldoun est encore très actuel. Comme beaucoup aujourd’hui, il avait en son temps également éprouvé le sentiment d’une désintégration politique : alliances occasionnelles pour renverser les souverains, clans rebelles qui ne reconnaissaient pas certains émirs, alliances de vieux ennemis contre d’anciens alliés. Ironiquement, c’est précisément cette complexité politique qui a nourri sa réflexion pour théoriser l’ascension et la chute des nations dans son ouvrage politique de référence, « Les Prologomènes » (Al-Muqaddima). 

Les Prologomènes sont un guide analytique pour ceux qui trouvent des similitudes dans le modus operandi de certains gouvernements aujourd’hui et dans les réactions de leurs populations. Il propose une grille de lecture sur les caractéristiques des sociétés en ascension ou en décadence, sa grande théorie. Par conséquent, la relecture d’Ibn Khaldoun dans le moment historique actuel est très instructive. 

Son autobiographie, moins connue, et qui est aussi l’histoire politique de son temps et du Maghreb, peut aujourd’hui éclairer ceux qui recherchent une perspective historique aux événements actuels au Maghreb. Bien qu’il s’agisse d’une autobiographie, Ibn Khaldoun ne révèle pas grand-chose de sa vie personnelle, mais abonde d’informations sur l’Histoire politique de son temps. 

Ibn Khaldoun appartenait à une famille relativement puissante, dont les liens avec les différentes dynasties de l’Occident musulman (l’Espagne et le Maghreb actuels) lui permirent d’obtenir des postes politiques importants. Le nom « Khaldoun » est une variation maghrébine du prénom « Khalid », le fondateur du clan, qui est entré dans ce qui restait de l’ancienne Hispanie wisigothe (Espagne) avec la première vague de troupes yéménites originaires de la région de Hadramaout, au début de l’occupation musulmane de la Péninsule ibérique, au VIIIe siècle. Son ancêtre yéménite Khalid, devenu plus tard Khaldun, s’est installé d’abord à Carmona où il a formé son clan. 

Après Quraib, le clan Khaldoun traversa une période d’isolement politique qui s’achèvera seulement à l’époque des royaumes taïfas, quand Séville fut conquise par Abu al-Qasim Muhammad ibn ‘Abbad en 1023. La lutte fratricide entre les dirigeants Almohades (empire qui a émergé au Maroc au cours du XIIe siècle et occupé l’Afrique du Nord, l’Egypte et de la Péninsule ibérique à différentes époques) et le coup fatal de la Bataille de Las Navas de Tolosa le 16 Juillet 1212 fit comprendre au clan Khaldoun ce qui devenait évident : l’avancée inexorable des royaumes chrétiens vers le sud de la Péninsule. Ainsi, dans la foulée de ces événements, le clan quitta Séville en 1228. 

La suite prouva qu’il avait eu raison, car ce qui remplaça le grand empire furent de fragiles émirats, face aux royaumes chrétiens en plein essor. Même après l’unification imposée par l’Émirat de Grenade, les musulmans d’Al-Andalus ne pouvaient plus lutter contre l’avancée de la Reconquista. La dynastie nasride allait bientôt se rendre compte que sa survie devrait passer par l’allégeance à ces royaumes et son existence prit fin le 2 Janvier 1492, quand Grenade fut reprise par les rois catholiques, Isabelle Ire de Castille et Ferdinand II d’Aragon. 

Au Maghreb, les Khaldoun durent traiter avec des émirats qui émergèrent après la chute de l’Empire Almohade. Comme en Al-Andalus, ces États étaient également divisés entre dynasties que se menaient une guerre sans fin pour imposer leur hégémonie l’une sur l’autre d'une part, et sur les tribus berbères d'autre part. 

C’est dans ce monde d’instabilité politique qu’Ibn Khaldoun est né à Tunis, le 27 mai 1332, sous le règne du Sultan Abou Bakr (1330-1346) , durant une courte période de stabilité qui suivit la pacification des tribus berbères et durant laquelle il va faire ses études. Ce calme précaire et trompeur s’acheva à la mort de Abu Bakr en 1346 par une lutte sanglante entre les prétendants au trône, ouvrant la voie à la guerre civile. Profitant de cette faiblesse, Abu al-Hasan, sultan mérinide du Maroc, intervint à Tunis sous prétexte de rétablir l’ordre et s’empara de la ville en 1347. 

C’est dans ce contexte historique que Ibn Khaldoun commença également sa carrière dans la vie publique en 1350, à l’âge de 18 ans, comme clerc à la cour du sultan mérinide Abou Ishaq, récemment installé sur le trône de l’Ifriqiya. Mais ce poste n’était pas conforme à ses ambitions, sentiment qu’augmenta quand les érudits Mérinides quittèrent Tunis, ce qui lui donna envie de se déplacer à Fès. 

Ibn Khaldoun serait arrivé à Fès, dans l’actuel Maroc, au début 1355. Initialement, il fit partie du cercle littéraire du sultan et à la fin de la même année, de son secrétariat. C’est durant cette période que Ibn Khaldoun entre définitivement dans le jeu politique de ces émirats et ne le quittera plus jamais. 

Les temps actuels sont difficiles mais le monde arabe connaît aussi actuellement un changement majeur, où une mise à jour de paradigmes, qui peuvent changer considérablement la façon dont les Occidentaux voient les Arabes. Il est évident que les Arabes se voient déjà différemment depuis 2010. 

De l’Autobiographie à la Muqaddima : trois chapitres à relire 

Trois chapitres de la Muqaddima s’inspirent directement des expériences décrites dans son autobiographie et ont nourri les théories politiques de Ibn Khaldoun. 

Le premier d’entre eux est le chapitre - Les tribus à demi sauvages sont plus capables d’effectuer des conquêtes que les autres peuples -. Bien que Ibn Khaldoun fasse référence à la société nomade, c’est à sa jeunesse d’une société qu’il se réfère, à son esprit encore juvénile, et en particulier à l’élan qui pousse les jeunes sociétés à l’ascension et qui sont unies, pour résumer, par une forte cohésion. 

Le deuxième chapitre est - Celui qui cherche à se distinguer par de nobles qualités, montre qu’il est capable de régner-. Sans vertus on ne parvient jamais au pouvoir, où Ibn Khaldoun décrit les qualités nécessaires aux hommes pour diriger un peuple. Parmi celles-ci, la générosité, la fidélité à ses promesses, rendre justice aux faibles, s’abstenir de tout acte de fraude et de mauvaise foi. 

Selon Ibn Khaldoun ces qualités sont, entre autres, ce qui démarque les hommes des animaux et elles seules permettraient d’exercer une souveraineté légitime. Sans ces qualités de base, l’esprit de corps serait comme un homme privé de bras et de jambes. Plus précisément, au sujet des dynasties régnantes qui ont perdu ces vertus, il dit : « elles tombent en décadence et finissent par perdre l’empire. Une autre famille la remplace dans l’exercice du pouvoir et rappelle, par sa présence, que Dieu a enlevé à ceux qui gouvernaient auparavant l’empire et les biens qu’il avait daignés leur accorder ». 

Le troisième chapitre a pour nom - Un gouvernement oppresseur amène la ruine de la prospérité publique, ce qui semble prophétique pour la situation actuelle -. Il s’agit de l’intransigeance et de l’ingérence du gouvernement dans la vie privée et dans les affaires de ses citoyens. 

Il nous semble qu’Ibn Khaldoun est encore très actuel. Ses expériences dans les pays d’Afrique du Nord pourraient nous faire penser que l’histoire est pure répétition, qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre docilement notre destin inévitable. Cela est faux car comme il le souligne, les humains sont en conflit constant entre leur côté humain et leur côté animal. Les hommes changent le cours de leur histoire, tandis que les animaux suivent le cours que la nature ou les hommes ont déterminé. 

Les exemples ci-dessus sont la preuve que, comme le note Ibn Khaldoun au XIVe siècle et nous maintenant au XXIe siècle, les gouvernements corrompus, intransigeants, cherchant à affaiblir l’esprit de corps de leurs sociétés pour mieux les contrôler, tôt ou tard, tombent. Quand les qualités du « bon gouvernement » viennent à faire défaut, le coup est porté par une autre société, dont l’esprit d’équipe est encore fort, mais aussi, et souvent, par les propres composantes de cette société. 

Il est fréquent que le groupe même qui était sous la férule d’un gouvernement injuste, et qui a pris conscience de sa force, lui donne le coup de grâce. A partir de là, selon Ibn Khaldoun, commence un nouveau cycle pour cette société. Le contrat social va construire un esprit de corps nouveau et fort, capable d’imposer les rénovations nécessaires à son avancement. Souhaitons que les Arabes sachent saisir ce moment historique qu’ils vivent actuellement pour créer ce nouvel esprit de corps, celui de l’ascension vers le développement de leurs institutions politiques. 







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