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Une autre période s'amorce au 19ème siècle avec l'établissement des États-nations. Le mot diaspora redevient synonyme de déplacement de population, d'exil forcé et de perte et il soulève deux questions. 

Durant les années 1830 les puissances de l'heure adoptent le principe des Nationalités qui affirme le droit des minorités nationales à un État. L'idée que la forme normale d'existence d'un groupe linguistique ou/et culturel soit l'État est répandue. Des penseurs sionistes comparent les populations en exil à des créatures malades et décrivent la diaspora juive comme un mode pathologique d'existence. D'autres penseurs proposent des modes permettant de protéger des minorités culturelles sans territoire contigu d'établissement et ne pouvant prétendre à un État [Marienstras, 1989, pp. 121-123], le fédéralisme personnel [Renner, 1899] et l'autonomie culturelle nationale [Bauer, 1907). 

La seconde question concerne l'allégeance politique et culturelle des membres des diasporas soupçonnés de ne développer de loyauté qu'à l'égard de leur propre communauté et non de la nation et de la société au sein desquelles ils vivent. La dispersion géographique de la diaspora juive est pointée pour la qualifier d'a-nationale, d’anti-nationale. La prégnance du nationalisme assigne une valeur négative à la dispersion d'une population, car cette dispersion contredit le précepte de l'assimilation entre une ethnie, un territoire et un système politique, comme le précepte d'une loyauté première à un État et non à une communauté ou un groupe. 

L’expression « ennemi de l’intérieur » pour désigner les diasporas, minorités et opposants politiques est inventée au 19ème siècle et durant les années 1870-1880 les catholiques et les judaïques français sont accusés d’infidélité à la France parce qu’ils obéissent à des instances non nationales (Papauté, rabbinats et diaspora). Les membres de minorités sont dépréciés et discriminés dans nombre de pays européens (Tsiganes), expulsés par les régimes nationalistes autocratiques (Juifs en Russie et Europe centrale, Arméniens de l'Empire ottoman), déplacés par des accords internationaux (Grecs), ou assassinés (génocide des Pontiques entre 1919 et 1923, des Arméniens et des Assyriens en 1915 ; Holocauste). 

En vertu de la dynamique induite par le nationalisme, à partir des années 1950, lors de la création de la Chine communiste et de l’accentuation des conflits coloniaux en Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie), on parle de diaspora chinoise, soit d'une population supposée sans allégeance nationale locale, liée par des réseaux économiques puissants et développant une allégeance à la nouvelle Chine communiste. Le terme de cinquième colonne est également utilisé. 

Cette perception des membres des diasporas comme d’éléments nationaux peu sûrs est renforcée par leur rôle dans la vie politique et économique de leurs régions d’origine. Les Grecs émigrés financent en partie le mouvement d’indépendance de la Grèce durant les années 1830 ; les Hua Qiao participent activement à l’instauration de la République chinoise de 1911; des Juifs européens émigrent en Palestine au 19ème siècle et soutiennent la création de l’État d'Israël. 

La définition de diaspora comme dispersion de populations indifférentes aux frontières des Empires, États, nations et aux cultures et religions majoritaires demeure usuelle et peu questionnée jusqu’aux années 1960. Elle implique une distinction claire entre diasporas et flux migratoires engendrés par le développement capitaliste et la création de nouveaux États en Europe centrale et du Sud au 19ème siècle et dans le Tiers monde au 20ème siècle. 

Les émigrations polonaise, russe, irlandaise, scandinave, allemande, italienne et portugaise ne sont nullement envisagées comme des diasporas mais comme des émigrations de dépossédés et d'opprimés ne développant aucun sens d’une unité et d’une solidarité au travers des frontières. 

Cette distinction s'estompe en contexte nord-américain du fait de mutations des rapports entre cultures minoritaires et majoritaires, entre groupes européens et non européens [Helly, 2000, 2001, 2002] sous la poussée de revendications par des groupes racialisés (révolte dans les ghettos noirs et réclamation de l'égalité de leurs droits par les élites noires durant les années 1950-1970 ; violence de groupes amérindiens, 1974; contestation de minorités asiatiques). 

Le terme diaspora par la traversée des frontières, la victimisation, la volonté de durer et la solidarité qu'il évoque, en vient à incarner le destin de non Européens transplantés ou émigrés en Occident. Trois versions du terme vont être avancées à partir des années 1980.

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