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Génocide retardé
Vaille que vaille et plutôt avec un train de sénateur, l’Irak, avec en arrière-plan historique l’anniversaire de la guerre Iran-Irak débutée septembre 1980 pour une durée de huit années et son million de morts, tente de ramasser ses débris épars, résultat des effroyables interventions étasuniennes, un continuum depuis 1991 jusqu’à nos jours. 

Des chercheurs indépendants ont trouvé à la suite de travaux épidémiologiques de médecins irakiens des taux significativement élevés de métaux lourds radioactifs, produits de dégradation de l’uranium appauvri, chez des enfants nés avec diverses malformations. Ce type d’anomalie est surreprésenté dans les zones qui ont connu de violents combats au cours de l’invasion de 2003. L’horreur de l’occupation militaire se poursuit silencieusement au travers d’une pollution radioactive rémanente. De tels crimes, bien documentés, sont perpétrés à Gaza par l’armée sioniste. De même un silence parfait est gardé sur les études concernant les conséquences du largage de tonnes de bombes à l’uranium appauvri sur la Serbie et la Kosovo en 1999. Le directeur de l’institut de médecine du travail de Belgrade décrit ces effets comme un « génocide retardé ». 

Plus de quinze ans après l’opération Iraqi Freedom menée par les néoconservateurs étasuniens, les Irakiens continuent de souffrir d’une pénurie d’électricité en raison des infrastructures détruites et/ou non entretenues. L’été 2018 a été l’occasion de manifestations massives contre les pannes de courant chroniques plus difficiles à supporter par fortes chaleurs au cours desquelles 14 personnes furent tuées. Ce déficit en approvisionnement électrique résulte également du manque d’entretien du réseau pendant les années d’embargo et un peu plus tard, l’effondrement de l’Etat irakien, armée et administration, a permis une corruption endémique et le développement de cliques mafieuses. Le chaos institué a en effet induit une situation digne des Etats faillis d’Amérique latine livrés aux prédateurs transnationaux après le renversement de régimes progressistes par la CIA dans les années cinquante et soixante. 

Parmi les services qui ne sont plus assurés par la destruction de 2003, il n’ y a pas que l’eau et de l’électricité. La démocratie apportée au Moyen Orient par les bombardements de l’OTAN relayées par les attaques de ses supplétifs daéchiens privent des millions d’enfants d’école. Les établissements sont soit détruits, soit transformés en caserne ou prison ou bien encore il est trop dangereux d’effectuer le trajet pour aller s’instruire et enseigner. Un véritable gâchis est ainsi préparé pour ces prochaines générations qui n’ont connu que la guerre, l’occupation et toutes sortes de privations avec un déficit marqué en éducation. 

La sécurité est absente et le restera tant que le pays est livré aux clans et aux djihadistes qui refluent de plus en plus nombreux de la Syrie. Interpol aurait identifié* 44000 combattants étrangers, terroristes potentiels, connectés en réseau et constituant une menace souterraine. S’enrôler dans une cellule de l’ex Etat islamique quand on est un jeune homme sunnite habitant dans les nombreux sites aménagés pour les réfugiés et autres déplacés est la manière la plus immédiate de répondre aux atrocités commises sans fin à l’encontre de son pays. Le pays est riche et les conditions de vie de l’écrasante majorité sont plus qu’exécrables, invivables. Pas de service public et une minorité infime de profiteurs. Au sein d’un océan de chômage alors que le salaire moyen est de 300 euros, les députés perçoivent des émoluments extravagants de 25000 dollars mensuels. Comment se sentir encore irakien quand l’Etat irakien n’existe plus et que toute la société est fragmentée en clans confessionnels ? 

L’actuel Premier Ministre, Adel Abdel Mahdi aux commandes depuis un an a été un candidat adoubé par les puissances qui se partagent le destin du pays, l’Iran et les Usa. Il a été tour à tour nationaliste arabe, baathiste, marxiste, maoïste avant de rejoindre le Conseil Suprême Islamique Irakien, émanation de l’Iran de Khomeiny créé dans les années quatre-vingt pour contrecarrer le parti islamiste al Dawa. Il traîne une réputation sulfureuse de gangster à l’origine du casse de la banque Rafidaïn à Bagdad en 2009. 

A défaut d’un gouvernement de patriotes intègres, le pays s’est doté d’une force paramilitaire, coalition de milices à majorité chiite mais incluant également des sunnites, des chrétiens, des yazidis et des shabaks qui s’est constituée en 2014 au lendemain de la chute de Mossoul tombée entre les mains de Daesh. Al Hachd Al Chaabi ou Unités de Mobilisation Populaires comptent dans leurs rangs plus de 100000 hommes. Encadrés par des conseillers dépêchés depuis l’Iran, ces unités gagnent leur légitimité (et une relative autonomie par rapport à Téhéran) en combattant efficacement contre les djihadistes takfiristes. Al Hashd al Chaabi dépasse en armement et en ‘ressources’ humaines l’armée nationale irakienne. 

Des frappes aériennes avaient été conduites cette semaine passée par des avions non identifiés (le régime des Séoud appuyé par Israël) sur le site d’Abou Kamal dans l’est de la Syrie et al Qaïm du côté irakien de la frontière tenu par des milices pro-iraniennes, elles auraient fait 44 victimes. Les UMP ont pris position sur les frontières avec la Jordanie et l’Arabie aux mains des Bédouins du Nadjd depuis le 18 septembre en réplique à ces attaques. La prise de contrôle de cette double frontière se serait effectuée sous le commandement du général Qassim Soleïmani, commandant des forces extérieures iraniennes. 

Les prédateurs encerclés
Une bonne part de la politique étrangère étasunienne et européenne menée au Proche Orient depuis que Reza Pahlavi a été chassé de Téhéran a consisté à contenir la révolution iranienne. La confection de la guerre Irak-Iran, largement fiancée par les Ibn Saoud, poursuivait entre autres objectifs ce but. Quarante ans plus tard, une fois l’Irak quasi-anéanti, la Syrie saccagée et le Yémen en bonne voie de destruction, l’Iran se trouve être on ne peut plus proche de l’Arabie et ,depuis le Liban et la Syrie, au plus près d’Israël. 

En Israël, l’insubmersible Netanyahu malgré son pari perdu de retrouver une forte majorité en convoquant de nouvelles législatives est reconduit à son poste de chef de gouvernement dans une atmosphère d’impasse politique. Accusé de fraudes, de corruption et d’abus de confiance dans trois affaires, il échappe pour l’instant à la justice. 

Conforté par le soutien de Trump qui lui a concédé la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’entité sioniste, il a poussé son avantage en proclamant l’identité entre religion juive et citoyenneté israélienne. Toujours confiant dans l’opportunité d’avancer plus franchement le projet de conquête sioniste (du Nil à l’Euphrate), il a fait de l’annexion de la vallée du Jourdain, l’essentiel de la zone cultivable pour les Palestiniens en fait interdits depuis des décennies d’y conduire le moindre projet urbain ou agraire, un argument électoral. 

Il a alors brisé la règle que s’étaient donnés ses prédécesseurs depuis 1967, ronger sans vacarme, insidieusement et systématiquement les territoires palestiniens. Autrement dit, laisser persister le mythe d’un Israël démocratique menacé par des Arabes fanatiques, imprévisibles et fondamentalement terroristes, de quoi maintenir un capital de sympathie dans l’opinion occidentale. Son arrogance extrême et un emprisonnement très probable en lien avec une corruption proportionnelle à sa suffisance l’ont conduit à s’affranchir de cette contrainte, perpétuer l’illusion de négociations. Sa fatuité et sa vanité ne l’ont peut-être pas empêché de s’apercevoir que le Proche-Orient n’est plus une priorité stratégique pour les Usa déclinant qui ont fort à faire avec la puissance chinoise dans l’Orient plus éloigné. Aussi il s’autorise à jouer son va-tout tant que le gendre de Trump est encore aux commandes à l’heure ou Bolton n’avait pas été encore congédié. Par ailleurs, il n’est pas sensé ignorer le tournant manifeste de l’opinion mondiale, y compris celle de la majorité des Juifs étasuniens, en défaveur d’un Etat qui assassine, spolie, assassine, bombarde, affame, emprisonne, humilie depuis soixante-dix ans les indigènes palestiniens. 

L’un des crimes ultimes de Netanyahu n’est pas fomenté à l’encontre des Palestiniens qui vivent sous le régime de la privation de leurs droits- y compris de se déplacer librement d’un bantoustan de la taille d’un confetti à un autre- depuis la Naqba, la Grande catastrophe, celle de 1948 à la Naqsa celle de 1967. Le crime impardonnable s’exerce à l’égard du sionisme. Dans un Etat unique élargi à la Cisjordanie, les Juifs deviennent une minorité. D’ores et déjà, le dernier recensement indique qu’ils ont perdu la bataille démographique, ils ne représentent que 6,5 millions versus 7 millions de Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. La fécondité particulièrement élevée des juifs orthodoxes permet de faire la projection qu’à ce rythme, dans quelques années, ils figureront pour la moitié de la population juive avec les conséquences sur l’accroissement des antagonismes entre les Israéliens gay friendly et les fondamentalistes de plus en plus véhéments. Les sciences dures sont récusées dans les cursus orthodoxes, ce qui laisse présager un drôle d’avenir pour la formation académique des futurs citoyens israéliens. 

Plus que jamais, la campagne de ces élections législatives a privilégié l’insécurité fantasmée de l’Etat juif esquivant les problèmes sociaux de logement et de chômage de plus en plus prégnants alors que c’est bien l’état militaro-ethnique qui a toujours engagé des guerres avec annexions à la clé avec ses voisins. N’eut été le Niet de Poutine et les batteries de S 300 en Syrie et en Iran, Israël frapperait où il veut et comme bon lui semble. Chacune de ses attaques contre Gaza a été une exposition et une promotion sur un champ de bataille réel des perfectionnements apportés à l’armement offert par les Usa, elles ont totalisé bien plus de victimes innocentes que ne le feront jamais tous les attentas de la Résistance palestinienne, toute obédience confondue. 

Le blocage politique d’Israël risque de s’intensifier quand reprendra le soulèvement des Egyptiens qui ressortent dans l’espace public exiger le départ de Sisi, dictateur encore plus sanglant que Moubarak. 

Les Saoud, malgré leur réputation d’illettrisme notoire, se rendent bien compte qu’ils ont participé à une politique étrangère occidentale et sioniste qui les a encerclés. Les frontières avec le Qatar, le Yemen et l’Irak sont des portes d’entrée aisées pour bloquer d’une manière directe ou non l’exploitation de la manne pétrolière dont ils sont entièrement dépendants. L’accord tacite de Quincy entre Abdel Aziz et Roosevelt portait certes sur protection contre pétrole, mais ainsi formulé il oblitère un terme essentiel du pacte, les transactions se feront toutes en dollars américains. 

Le principal client de l’Aramco est devenu la République Populaire de Chine, la monnaie d’échange des hydrocarbures n’a plus de raison d’être encore celle de l’ancien client et protecteur failli… 

En construction
Adel Abdel Mahdi est passé par tout le spectre politique avant de devenir un agent d’influence iranien grevé d’un passé récent de collaborateur avec la puissance occupante étasunienne. Il a tenté de reprendre des couleurs patriotiques en plaidant que soient reconnus comme crimes contre l’humanité les exactions de l’armée étasunienne contre son peuple. Il se préoccupe de reconstruire le pays, il a la lourde tache de gérer les relations avec des acteurs non étatiques, Daesh et les milices. Il doit aussi respecter un équilibre dans ses relations avec l’Iran et les Usa. Il a été ministre du Pétrole et des Finances et à ce titre avait réussi à faire réduire la dette souveraine irakienne de 80%. Il a réussi récemment à ce que l’Irak soit exempté des sanctions infligées aux pays poursuivant leurs relations commerciales avec l’Iran. Cet ancien élève des Jésuites, parfait francophone et anglophone, très doué diplomatiquement, est peut-être en voie de sortir le pays du trou noir où l’ont enfoncé guerres et l’embargo étasuniens. Il a rencontré le Président de la Chine Populaire le 23 septembre à Pékin. C’est une manière solennelle de célébrer le renforcement de la présence chinoise en Irak. La Chine est le premier acteur dans l’investissement pour l’exploitation des champs pétrolier depuis l’opération « Liberté pour l’Irak ». Le renforcement des liens économiques entre les deux pays va intégrer l’Irak dans l’Initiative de la Route de la Soie, véritable plan Marshall qui permettra la reconstruction d’un pays en ruines. Des centaines de villages souffrent d’une grave pénurie de services primaires en eau potable et électricité, l’expertise chinoise est la bienvenue. Jusque-là les sommes allouées par les Usa ont profité aux firmes privées de sécurité étasuniennes. Et s’il fallait reconstruire une armée nationale, les Irakiens s’adresseront désormais à la Russie pour l’armement. Ils n’avaient pas été livrés en 2011 en chasseurs F16 et autres équipements qui leur ont fait cruellement défaut lors de la lutte contre l’Etat dit islamique. Ce manquement traduit une ‘mauvaise volonté’ étasunienne, renforcée de plus par de trop nombreuses frappes ‘amies’ étasuniennes sur des positions clairement identifiées de l’armée irakienne en lutte avec Daesh. 

Mais de quelle souveraineté irakienne peut-on parler quand Adel Abdel Mahdi tarde à demander le retrait total des forces militaires étasuniennes du sol irakien alors qu’elle ont été (sont) un soutien passif et parfois actif des djihadistes d’ISIS ? 

Mais peut-être la priorité visée au travers de la construction d’un équilibre subtil entre l’Iran, les Usa, la Russie et la Chine consiste à nourrir un peuple martyr, le chauffer, envoyer ses enfants à l’école et apaiser les tensions communautaires. 

Reconstruire ce sans quoi une Nation sombre et disparaît. 

Dr Badia Benjellloun 
26 septembre 2019 


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