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Mustapha Saha & Sylvie Le Bon de Beauvoir
65 - Les Livres, entassés dans la bibliothèque, semblent bouger de place, se prêter à des manèges étranges, se montrer ou se cacher selon des raisons sibyllines. Les « Nouvelles histoires extraordinaires » d’Edgar Poe, traduites par Charles Baudelaire (éditions Garnier Frères, 1947), se présentent sans être convoquées, dans leur vieil habit jauni. Je me porte illico sur la nouvelle. « Le Masque de la mort rouge » dont je garde un souvenir vivace. La relecture me procure, comme souvent, cette impression ambivalente de parcourir une intrigue familière et de découvrir des clés méconnues. Le prince Prospero se réfugie avec sa cour dans une abbaye sécurisée, s’adonne impudemment à une vie de débauche, pendant que la terrifiante « Mort Rouge » décime les pauvres gens. S’organise un bal masqué dans un labyrinthe de sept pièces de sept couleurs différentes. La dernière salle est noire avec une grande horloge qui sonne lugubrement à chaque heure. Le prince Prospero repère au cours la soirée une personne inconnue enveloppée d’un linceul. Il sort son poignard et poursuit l’indésirable jusqu’à la chambre funèbre où la camarde se retourne, le foudroie sur le champ avant de cadavérer ses courtisans les uns après les autres. Quand la Faucheuse trace son chemin, les nantis, aveuglés par leur cynique, subissent le même sort que les gueux. L’histoire souligne l’infaillible ubiquité de la mort et la vanité de lui déclarer la guerre. Aucune enceinte fortifiée, aucune police, aucune armée ne peut arrêter l’implacable destin. 

66 - Me revient à l’esprit un vieux conte arabe, « Le Visir et la Mort », qui se déroule à Bagdad sous splendeur abbasside, inoubliable allégorie qui m’a valu, pendant mon enfance, quelques nuits blanches. Ainsi se forme le questionnement philosophique. La prise de conscience de la mort, de la finitude, est la première tourmente intellectuelle. La quête d’immortalité prend la tangente de l’art et de la poésie pour sublimer ses illusions. « Tout ce qui nous advient laisse des traces, tout concourt, sans que l’on s’en doute, à notre formation, mais il est dangereux de vouloir sans rendre compte » (Johann Wolfgang von Goethe, Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, 1796, traduction française éditions Gibert Jeune, 1949). Un Visir, tremblant de la tête aux pieds, se présente un matin devant le Calife : « Pardonne-moi, Seigneur, mon effroi. En arrivant devant le Palais, une femme au visage livide, une écharpe rouge nouée autour du cou, m’a bousculé. J’ai tout de suite reconnu la Mort. Permets-moi, Seigneur, de m’enfuir à Samarcande pour déjouer sa funeste intention. J’y serai avant ce soir ». Le Visir enfourche son cheval et disparaît dans un nuage de poussière. En sortant de son Palais, le Calife croise à son tour la Mort et lui demande : « Pourquoi as-tu effarouché mon Visir ? Il est encore jeune et robuste. Ses compétences lui promettent une grande carrière ». La Mort lui répond : « Quand je l’ai vu à Bagdad, j’ai eu un geste de surprise, car je l’attends ce soir à Samarcande ». 

67 - Le mois d’Avril me ramène à la poésie de Thomas Stearns Eliot (1888 – 1965). « Avril est le plus cruel des mois, il engendre / Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle / Souvenance et désir, il réveille / Par ses pluies de printemps les racines inertes…Et je te montrerai quelque chose qui n’est / Ni ton ombre au matin marchant derrière toi / Ni ton ombre au soir surgie à ta rencontre / Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière ». « Après le feu des torches sur les faces en sueur / Après le gel du silence aux jardins / Après l’agonie aux lieux rocailleux / Après les cris et les clameurs / Après la geôle et le palais après l’écho / Du tonnerre printanier au loin sur les montagnes / Lui qui vivait le voici mort / Nous qui vivions voici que nous allons mourir / Avec un peu de patience » (Thomas Stearns Eliot, La Terre vaine, The Waste Land, 1922, traduction française de Pierre Leyris, éditions du Seuil, 1976). Nous voilà confinés. Interdits de sortir, de nous promener, de respirer à pleins poumons l’air impur du square voisin. Privés de lèche-vitrines et de flâneries nocturnes sur berges de Seine. Crise sanitaire, détention sécuritaire, double peine. Traversée du vide et questions perpétuelles. Promesse de spleen et de dépression réelle. Le serin Fugi voltige aux quatre coins de la maison. Il reste la soif de lire et les réflexions inactuelles. Il reste le poème. Au-delà de l’enfer et de la mise aux fers, le voyage dans l’imaginaire. 

68 - Drôle de rêve cette nuit. La chambre à coucher se transforme en grotte. Au plafond, une torche en forme de stalactite. Je pense, dans mon sommeil, à « La Flamme d’une chandelle » (éditions Presse Universitaire de France, 1961), de Gaston Bachelard. La poésie, délivrée de toute entrave, se réalise pleinement dans « l’essentielle actualité », dans la contemplation d’une flamme. Une voix d’outre-tombe m’arrache à la lueur réconfortante : « Alerte au coronavirus. Restez chez vous. Ne serrez la main à personne. N’embrassez personne. Gardez votre distance de sécurité ». L’être atomisé, décroché de sa raison collective. Le corps sursaute. La lanterne se ravive. L’esprit s’échappe de nouveau. « La flamme, véritable image, quand elle est vie première en imagination, quitte le monde réel pour le monde imaginé, imaginaire, générateur de rêverie poétique… Suivant une des lois constantes de la rêverie devant la flamme, le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien, dans le passé des premiers feux du monde… La flamme accentue le plaisir de voir, au-delà du toujours vu » (Gaston Bachelard). C’est ainsi que je me dérobe à l’annonce oppressive. Je me décorpore. Je m’élance, ailes déployés, dans le cosmos. Je remonte le temps jusqu’aux sources du Nil, flots célestes déversés sur terre stérile qui se confondent avec mes souvenirs d’enfance. Les vents oniriques me revoient à ma terre natale. Je me baigne allègrement dans les eaux curatives de Moulay Yacoub. Je fais la nique au coronavirus. 

69 - Les explications officielles sur l’irruption du virus exterminateur se succèdent, se contredisent, se désavouent, ajoutent sciemment de la confusion à la confusion. Les certitudes se martèlent avant de s’évaporer comme bulles de savon. L’eau savonneuse justement, seule parade efficace pour dissoudre l’enveloppe virale et rendre inoffensif le méchant microzoaire. Plusieurs livres de Friedrich Nietzsche sur la table de nuit, « Ecce homo », « Humain, trop humain », « Le Gai savoir », « Par-delà le bien et le mal », « Ainsi parlait Zarathoustra », me servent de lampes-torches dans la jungle des hypothèses. « Humain, trop humain est le mémorial d’une crise. C’est le livre pour esprits libres. Avec lui, je me suis émancipé des corps étrangers à ma nature ». Se libérer des identités fossilisatrices, retrouver la diversité de l’être, reconstituer l’éthique du moi contre la morale répressive. Se libérer l’esprit dans le sanctuaire élémentaire devenu, par arbitraire décision politique, une geôle involontaire. On a beau être confiné, empêché de mouvement, interdit de circulation, nulle autorité ne peut soumettre la pensée rebelle. Le corps sur-sollicité par le travail, surexcité par l’enchaînement d’activités incessantes, y compris pendant les vacances, harassé, épuisé, fait, parfois pour la première fois, l’expérience du relâchement, du délassement, de la relaxation, toutes choses tenues ordinairement pour des pertes de temps. Car, la raison publique sait créer les pressions psychologiques pour obtenir plus d’effort, et dénigrer le réconfort comme désœuvrement. Tant de personnes se hâtent sans savoir pourquoi, se précipitent sans nécessité, dramatisent les futilités, se démènent sans compter de peur de ne pas y arriver. Et pourtant, « en tout cela, c’est un instinct de conservation qui commande, qui s’exprime de la façon la moins équivoque comme instinct de défense » (Friedrich Nietzsche, Ecce homo). 

70 - La menace épidémique est une chance de métamorphose. L’infectieuse surgit des ténèbres, se répand, se disperse et se désagrège dans son néant. Les survivants, autrement dit la quasi-totalité des confinés, embarqués dans une obscure aventure sans débouchés, quand ils s’épargnent l’inquiétude et la frayeur, quand ils ressortent des tiroirs les projets abandonnés, les fécondent d’opportune créativité, renaissent à une autre existence. L’individu, happé par la servitude, peut demeurer, toute sa vie, extérieur à lui-même, ignorer ses propres prédispositions, ses propres talents, se renier tant il se perçoit autre. Quand des circonstances exceptionnelles mettent cet individu face à lui-même, il commence seulement à comprendre la difficulté de se comprendre. Comme le note Friedrich Nietzsche, il ne suffit pas d’être soi-même, d’être, en d’autres termes, socialement présentable dans une posture normative, acceptable. Pour se comprendre, se réconcilier avec sa nature profonde, il faut « devenir ce qu’on est », se dégager des aberrations rassurantes, explorer la mécanique souterraine qui structure la personnalité à partir d’expériences plurielles et discordantes. Il faut l’intelligence opératoire et l’instinctivité divinatoire pour s’adonner à cet exercice périlleux. Combien de personnes, à travers l’épreuve du confinement, s’avisent qu’ils n’ont finalement d’eux-mêmes qu’un imago variable, instable, fluctuant selon le masque social qu’ils revêtent ? Chez les plus perspicaces, se développe l’idée réorganisatrice qui les « ramène hors des chemins détournés, écartés, prépare des qualités et des capacités séparées, qui, un jour, se révéleront indispensables comme moyens du tout, façonne, tour à tour, toutes les facultés servantes, avant même de laisser transpirer quoi que ce soit de la tâche dominante, de la destination, de la finalité, du sens » (Friedrich Nietzsche, Ecce homo ». 

71 - La morale sociale, régie par l’utilitarisme, exige séparément de chaque individu la modestie, l’humilité, le désintéressement, le sens du devoir, fausses qualités qui se manifestent par la conformation machinale aux comportements imposés, la résignation à la condition subie, l’intériorisation de l’autorité comme incontournable bâton du berger, l’auto-dévalorisation et la haine. Etienne de la Boétie a dit l’essentiel dans « Discours de la servitude volontaire, 1576 ». L’individu aliéné, frustré, dépossédé de lui-même survit dans l’amertume, la rancœur, le ressentiment. La morale publique est forcément négative parce qu’elle n’a d’autre dessein que la culpabilisation et la punition. Son moteur est la répression, la faute est sa diversion. Pour Friedrich Nietzsche, la maladie n’est pas la cause du malaise, mais l’effet d’un style d’existence pathogène. Quand on cherche à soulager la souffrance par des narcotiques, on se livre pieds et mains liés aux laboratoires chimiques, l’on « s’assoupit dans le sentiment du vide » et l’on s’emprisonne, souvent pour toujours, dans un état de dépendance et de morbidité, dans « une attitude propre au décadent qui choisit toujours les remèdes qui lui font tort » (Friedrich Nietzsche, Ecce homo). Quand les gens tombent malades, ils ne se donnent pas la peine d’écouter leur corps, qui les alerte sur leur être en perdition, qui les incite à changer radicalement de manière d’être, de vision du monde et d’eux-mêmes, de reconstruire, sur les ruines de leur faillite existentielle, une vie affranchie des influences délétères. La maladie est perçue à partir de ce moment comme un stimulant énergétique. Le confinement lui-même peut être vécu comme une situation mutationnelle permettant le virage salutaire. Le retour à soi ouvre des possibilités nouvelles, l’immanence reconstitutive et l’autoréalisation. L’être est aussi autocréateur quand il fusionne avec ses projets et fait corps avec son œuvre. Plusieurs témoignages autour de moi confirment la concrétisation de projets artistiques et l’activation de chantiers d’écriture à l’occasion du confinement. Les corps se confinent, les idées circulent. 

72 - Le monde technocratique, fonctionnant sur des statistiques, des courbes graphiques, des diagrammes, des modélisations algorithmiques, des datavisualisations, des visualisations de réseaux, de flux, de géolocalisations…, totalement et définitivement déconnecté des factualités vivantes, impose à la planète un fonctionnement cybernétique où les smart-cities obéissent aux mêmes simulations que les jeux vidéos, où les citadins ne sont que des pions téléguidés dans des circuits régulés par l’intelligence artificielle, où les épidémies elles-mêmes sont générées selon des priorités hermétiques. L’invention d’un monde idéal, mathématiquement simulé, numériquement programmé, électroniquement surveillé, inspecté, supervisé, fait perdre à la réalité « sa valeur, son sens et sa véracité ». La technocratie administre tactiquement la nécessité à coups de dissimulations, de simulacres, de mystifications. « Une torche à la main, on illumine d’une clarté incisive ce modèle idéal. L’une après l’autre, les erreurs sont tranquillement posées sur la glace, l’idéal n’est pas réfuté, il gèle » (Friedrich Nietzsche, Aurore). En 1967/68, juste avant la révolution culturelle à l’échelle planétaire, dont nous aurons été, sans nous en douter, avec la création spontanée du Mouvement du 22 Mars, l’étincelle initiale, le cours magistral donné par Henri Lefebvre à la faculté de Nanterre s’intitule « La société bureaucratique de consommation dirigée ». Quelques années plus tard, le giscardisme réussit à la perfection sa mission historique, technocratiser de fond en comble la société. Le mitterrandisme parachève le travail avec l’invention du marketing culturel. « Les quatorze ans de pouvoir socialiste en France, à la fin du vingtième siècle, n’ont servi qu’à introduire le libéralisme le plus effréné et à démanteler les conquêtes sociales » (Cornelius Castoriadis). 

73 - Après la dissipation des vapeurs euphorisantes des Trente Glorieuses (1945 – 1975), les retombées soixante-huitardes sont neutralisées la technocratisation systématique des organes étatiques, des administrations, des sphères privées et publiques. Me reviennent à l’esprit les affiches tapageuses de la société de communication dans ses expressions naïves. « La France des 30 Glorieuses » représentée par la 4L Renault. « Moulinex libère la femme ».Le femme porte souvent le tablier pour bien signifier qu’elle n’a d’autre rôle social que ses fonctions de mère et de femme au foyer. La femme confinée, irresponsabilisée, infantilisée, interdite d’avortement et de contraception, sous tutelle. Dans la promotion du savon Cadum « Peau douce comme une peau de bébé », l’éternel féminin est indissociablement lié à la maternité. Et quand la femme travaille, elle doit cumuler l’activité professionnelle et la charge ménagère. « Réfrigérateurs Caddie, le froid de qualité à la portée de tous ». « Le robot Charlotte, une petite usine complète ». La machine à laver, le four électrique, l’aspirateur. Peu importe le ridicule, le message passe en force. Les bazars pittoresques deviennent des supérettes, s’hypertrophient en supermarchés. La production de masse inonde l’espace public. La culture, l’art, la littérature, les vacances, la fête, l’histoire, la mémoire, se convertissent en produits de consommation. La transformation des curiosités intellectuelles, des émotions esthétiques, des désirs intimes, des goûts, des appétences en marchandises, la réification prophétisée par Karl Marx dans toute sa splendeur. 

74 - L’âge d’or de la pensée contemporaine, stimulé par la révolution soixante-huitarde, connaît sans conteste connu son apogée dans les années soixante-dix. Des salons littéraires s’improvisent à tour de rôle chez les philosophes, les sociologues, les historiens. Les paroles de Cornélius Castoriadis résonnent encore dans mes oreilles. L’être humain n’est pas univoque. Il n’est soumis à aucun déterminisme d’origine. La crise en ce sens est un symptôme d’épuisement du paradigme uniformateur. Le vivant s’anime et se dynamise de ses différentialités. Chaque être est un cosmos, une ordonnance multiple, synchronique, synergique, et en même temps, comme l’avaient si bien compris les penseurs de l’antiquité, un chaos, un abîme, un sans-fond. Le désordre est inhérent à l’existence individuelle et à la vie sociale. Le chaos n’est que l’envers de l’endroit, le flux incessant d’où sort toute création. La dimension chaotique de l’être, son inachèvement, sont des moteurs de de transformation des choses. La création se définit elle-même comme un surgissement d’une nouveauté à partir de rien, sans aucun lien avec tout ce qui précède, mais, qui peut générer des déterminations autres et des réalisations inédites. « Aucun état de l’être n’est tel qu’il rende impossible l’émergence d’autres déterminations que celles déjà existantes ». Le néolibéralisme manipule le chaos, dénaturé en crise, la mort, recyclée en opération lucrative, l’imprévisibilité probabilisée en risque infime, l’incertitude prédéfinie comme aléa négligeable, et l’existence humaine réduite aux paramètres économiques. Négation de l’être dans sa complexité vivante, sa multivalence psychologique, sa pluralité culturelle, magma dont on peut tirer « des organisations ensemblistes en nombre indéfini » (Cornélius Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, éditions du Seuil, 1975). La société de consommation uniformise tous les individus en consommateurs interchangeables, et inversant le processus, transforme ces consommateurs eux-mêmes en produits de consommation identifiables aux marchandises qu’ils choisissent. La gestion en bloc du coronavirus procède de la même stratégie d’indifférenciation. Les contaminés et les non-contaminés ne sont que des unités statistiques dans des comptabilités macabre. 

75 - Que peut le confinement contre la philosophie. Dans les vieux papiers, un numéro du Monde diplomatique de Février 1998 contenant un entretien avec Cornelius Castoriadis intitulé « L’Individu privatisé ». Il n’est de philosophie qu’exprimant une pensée autonome, qui pose des questions et n’accepte aucune autorité, pas même ses propres constructions antérieures quand elles se constituent en théorie close. La philosophie, c’est l’interrogation pleine de sens, perpétuelle, qui se remet sans cesse en cause. « L’interrogation vide n’est rien ». La société pyramidale dresse des barrages entre la pensée vivante, issue des réflexions personnelles ou des échanges altéritaires, assujettit chaque individu à ses institutions, que seuls les gouvernants ont le droit de modifier selon leurs intérêts, et prétend, depuis des millénaires, que ces institutions ne sont pas une œuvre humaine, qu’elles ont été crées par des puissances surnaturelles, des esprits, des ancêtres, des anges, des dieux. « Presque toutes les sociétés humaines sont instituées dans l’hétéronomie, dans l’absence d’autonomie », dans l’exclusion de leur fonctionnement de toute pensée libre, dans la dissimulation de leurs discordances et de leurs défaillances. L’enjeu d’une société transversale, rendue techniquement possible par la révolution numérique, est l’autonomie. « Une société autonome ne peut être formée que par des individus autonomes. Et des individus autonomes ne peuvent vraiment exister que dans une société autonome ». Les régimes dits démocratiques ont hérités de quelques libertés individuelles et collectives, résidus des luttes révolutionnaires. Le confinement, sous prétexte sanitaire, détruit ouvertement les acquis citoyens, les libertés de réunion, de circulation, de manifestation. On dirait une répétition générale d’une tyrannie programmée. Les citoyens, qui ne doivent leur citoyenneté qu’au droit de vote pour déléguer tous les autres droits, à force de se mouvoir selon les seuls critères de l’interdiction et de la permission, ne réfléchissent plus, ne délibèrent plus, n’agissent plus en connaissance de cause. « La représentation signifie l’aliénation de la souveraineté des représentés vers les représentants. La corruption des responsables politiques, dans les sociétés contemporaines, est un trait structurel, incorporé dans le fonctionnement du système, qui ne peut pas tourner autrement ». Aucune société ne peut se prétendre libre si le pouvoir législatif n’appartient effectivement à la collectivité, sans intermédiation parlementaire. Ce n’est que dans une véritable transversalité, dans des interactivités réseautiques, que peuvent s’articuler la liberté de la sphère domestique, la liberté de la sphère agoratique et la participation de tous les citoyens aux affaires publiques. 

76 - Une pensée pour mon ami Yves Barel (1930 – 1990), économiste, épistémologue, auteur de livres marquants, aujourd’hui méconnus, « La Reproduction sociale, systèmes vivants, invariance et changements », éditions Anthropos, 1973, « La Paradoxe et le système, Essai sur le fantasme social », éditions Presses Universitaires de Grenoble, 1979, « La Marginalité sociale », éditions Presses Universitaires de France, 1982, « La Quête du sens, comment l’esprit vient à la cité », éditions du Seuil, 1987. Je cherche ses livres noyés dans les étagères. Je retrouve l’ouvrage auquel je pense en premier, « La Société du vide », éditions du Seuil, 1984. L’idée de crise est absurde, aberrante, oxymorique. La crise signifie une entrave paralysante mais démontable, une ankylose grave mais transitoire, une impasse qui projette brutalement la société en arrière pour lui faire reprendre un nouveau chemin. La crise est d’autant plus désorientante qu’elle s’oppose aux réalités quotidiennes d’adaptations graduelles. « Le vide social est le moment où le système ne peut plus être réparé, où on prend conscience qu’il doit être radicalement changé, où l’urgence du problème impose une solution, où l’absence de solution est la solution », la liquidation du système toxique. La crise permet en même temps l’éclosion d’alternatives locales, au plus près des usages, la mise en pratique d’expériences audacieuses, l’expression de modes d’être diversitaires. Elle réactualise des manières de vivre anciennes, des solidarités tribales, des proximités claniques. Elle suscite des innovations improbables, lumineuses, perspicaces 

Mustapha Saha
Sociologue, poète, artiste peintre




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