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Désormais, la peur du virus est le seul axe autour duquel tout gravite, façonnant notre attention, nos préoccupations, nos conversations et nos activités. Pour beaucoup, le monde est entièrement différent, semblable à l'inévitable survenue d'un hiver qui doit être enduré avec une sinistre résignation.

Le 8 septembre, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en garde contre une maladie mortelle qui risque de tuer environ 11 millions de personnes dans le monde chaque année. Cela inclut 2,9 millions de décès d'enfants, dont la plupart sont évitables. Compte tenu de ces projections effroyables, il est certainement évident qu'une action urgente est nécessaire : distanciation sociale, masques de protection, confinement, et investissement sans précédent dans le développement de vaccins.


Mais cela ne résoudrait pas le problème, car nous parlons de la septicémie, une maladie qui touche 49 millions de personnes chaque année et qui laisse également nombre de ceux qui en survivent avec des problèmes de santé à long terme.

Alors que son communiqué de presse sur la septicémie a reçu peu d'attention de la part des médias, l'avertissement ultérieur de l'OMS selon lequel le bilan mondial du Covid-19 pourrait atteindre 2 millions de morts, même si un vaccin est trouvé, a reçu une place importante sur le site web de BBC News et ailleurs. Alors, de quoi devrions-nous davantage nous inquiéter et où devrions-nous investir nos efforts afin de minimiser les souffrances, les maladies à long terme et les décès ?

L'accent a été fermement mis sur la prévention des décès dus au Covid-19, dont la plupart concernent des personnes âgées présentant des comorbidités importantes. Oubliez la septicémie. Oubliez les nombreuses autres maladies graves et évitables.

Parfois, on a l'impression que nos interlocuteurs vivent dans un autre monde, où des normes différentes s'appliquent

Et tant que nous y sommes, mettons également de côté les énormes et vastes dommages collatéraux causés par les mesures de confinement et autres : les décès dus à d'autres maladies non diagnostiquées ou non traitées, les problèmes de santé mentale généralisés, les coûts du chômage et de la pauvreté en termes de santé et de bien-être, l'interruption massive de l'éducation, les innombrables précieux moments de vie perdus qui ne pourront jamais être récupérés, les expériences traumatisantes des naissances, l'augmentation des violences domestiques et le fait que de nombreuses personnes vivent les derniers mois de leur vie dans l'isolement et la misère, après quoi leurs amis et parents se sentent incapables de faire leur deuil correctement en raison des mesures de distanciation sociale. Et cela sans même regarder au-delà du Royaume-Uni.

Peut-être que, lorsque les coûts de la réponse au Covid-19 en ne faisant rien ou en faisant moins seront examinés avec soin, il deviendra clair que l'accent est approprié et les coûts justifiés. Néanmoins, il y a certainement la place pour un désaccord et un débat public. Quelle est l'importance du risque que présente la maladie, par rapport à d'autres risques couramment acceptés ? Le confinement de populations entières est-il une réponse proportionnée ou moralement justifiable ? Ce sont là quelques-unes des questions importantes pour un débat public solide.


Les philosophes universitaires, comme nous, aimons remettre en question les hypothèses, envisager des perspectives alternatives et trouver des failles dans les arguments. Cependant, en remettant en question le récit orthodoxe du Covid-19 — selon lequel il existe une menace sans précédent, mieux gérée par des restrictions sociales extrêmes — nous sommes rarement confrontés à une réflexion et à des contre-arguments minutieux. Le plus souvent, nous recevons des regards gênés, des expressions de malaise ou de désapprobation, et un refus catégorique d'envisager la possibilité que certaines affirmations soient erronées ou que certaines actions soient malavisées.

Parfois, on a le sentiment d'être éloigné de tout cela, en observant — avec une curiosité détachée — les vertus de distanciation sociale et de confiance en soi de ceux qui sont manifestement à l'abri du doute. Ils savent ce qu'il se passe ; ils savent ce qui est juste ; ils savent ce qu'il faut faire. Comme il serait facile de mettre de côté les doutes qui subsistent, de s'immerger pleinement dans ces réalisations et — avec le temps — de retrouver un sentiment de solidarité et de certitude.

Cela dit, une place pour un débat honnête, de qualité et critique doit exister, surtout dans des temps comme celui-ci, qui implique une incertitude considérable et des enjeux extrêmement élevés. Ainsi, plutôt que de s'aligner, nous préférons offrir un diagnostic de la confiance des autres. Pourquoi tant de personnes semblent-elles réticentes à envisager la possibilité que les mesures de confinement puissent être des réponses inefficaces ou inappropriées à la situation, que l'imposition généralisée de masques non médicaux soit fondée sur des preuves insuffisantes et que les coûts de certaines mesures, en termes de vies perdues ou gâchées, puissent s'avérer plus élevés que les gains ?

Une subtile altération de la perception du monde s'est produite dans les populations : tout n'est plus que méfiance

Nous pourrions relever à ce niveau l'existence d'un assortiment de biais de raisonnement, dont certains jouent un rôle particulièrement important dans les situations d'incertitude et de menace. Pensez au biais de disponibilité, par exemple : la perspective d'être attaqué par un requin pendant la baignade peut être considérablement plus inquiétante que celle d'être écrasé en traversant la route vers la plage, bien que cette dernière soit plus probable.

Cependant, il existe aussi un défaut majeur qui réunit divers préjugés, que nous constatons à maintes reprises : l'incapacité à considérer les choses dans leur contexte plus large. Certes, le virus est un problème sérieux, mais comment le comparer aux autres menaces auxquelles nous sommes confrontés ? Nous devons peut-être confiner nos sociétés pour ralentir le taux de transmission, mais des mesures aussi radicales sont-elles compatibles avec la manière dont les divers autres types de risques sont évalués ? Il est clair que les masques non médicaux réduisent la propagation de grosses gouttelettes, mais des actions simples peuvent avoir des effets complexes dans le contexte d'environnements sociaux concrets. Est-il vraiment si évident que les divers changements de comportement qu'ils suscitent serviront collectivement à réduire la transmission ?

Il est difficile de répondre à ces questions lorsque les décès dus au Covid sont déclarés sans aucune référence à la mortalité toutes causes confondues, lorsque le port du masque est présenté comme manifestement approprié et lorsque les appels à des analyses coûts-avantages sont silencieusement désapprouvés ou grossièrement accusés d'insensibilité, comme si la seule question possible était de de choisir entre sauver des vies ou protéger l'économie.

Parfois, on a l'impression que nos interlocuteurs vivent dans un autre monde, un endroit où des règles et des normes différentes s'appliquent, où des choses différentes semblent évidentes et où certains faits ne sont pas du tout sujets à débat. Ils fonctionnent avec des certitudes différentes, de manière à exclure toute possibilité de discussion critique. Nous pensons que les choses se déroulent peut-être effectivement ainsi : de nombreuses personnes semblent réellement avoir glissé dans un monde différent. Examinons cette idée plus en détail.


En 1889, le philosophe et psychologue William James a suggéré que, au cours de notre vie, nous glissons entre différents « mondes » ou « sous-univers », y compris les mondes de la « perception », de la « science », du « surnaturel », de « l'opinion individuelle » et de la « folie pure ». Ces mondes sont reliés à des degrés divers, bien que l'immersion dans l'un d'entre eux puisse faire perdre de vue les autres. Selon James, nous plaçons tous le drapeau de la vérité dans l'un ou l'autre de ces mondes en le considérant comme notre « monde de réalités ultimes ». Notre objectif n'est pas de rechercher les preuves ou de soumettre à un examen critique ce qui précède. Il s'agit plutôt d'un contexte que nous considérons comme donné lorsque nous réfléchissons à des questions et que nous évaluons des preuves.

Nous soupçonnons que de nombreuses personnes ont sombré dans une sorte de monde appelé la Covidie

Considérons comment certaines choses, au cours de la vie quotidienne, semblent plus saillantes que d'autres — elles nous éclairent, se distinguent, attirent notre attention. Ces choses nous importent également de différentes manières : peut-être qu'elles nous excitent, nous menacent, nous réconfortent, nous attirent ou nous repoussent. Le fait que nous trouvions certaines choses importantes ou non dépend de nos projets, de nos engagements et de nos valeurs, qui s'enracinent au fil des ans et constituent une lentille à travers laquelle nous voyons et réfléchissons à tout. Mais une telle lentille ne suffit pas à décrire un monde, et le fait de le reconnaître nous permet de mieux comprendre certaines réactions à la pandémie.

Pour James, ce qui est le plus fondamental, c'est un sentiment sous-jacent et inarticulé de la façon dont les choses sont. Cela inclut un sens profond du caractère essentiel du monde, qu'il soit fondamentalement bon ou mauvais, de ce qui est à débattre et de ce qui doit être sans conteste accepté. Il s'agit également dans nos efforts personnels pour comprendre les choses de savoir quels types de personnes nous devons prendre au sérieux. Par exemple, James décrit — dans ses écrits quelques années plus tôt — son adversaire, à savoir l'absolutisme philosophique, comme habitant un monde trop net, propre, simplifié et abstrait qui « [...] semble être trop boutonnée, trop amidonnée et trop rasée de près pour parler au nom de cet immense cosmos inconscient, au souffle lent, avec ses terribles abîmes et ses mers inconnues ».

Note du traducteur : extrait de Essais d'empirisme radical, William James, p. 277-278 - Éditions Agone, octobre 2005 pour la traduction française - Publiés à l'origine dans des revues entre 1884 et 1906, ces 12 essais ont été sélectionnés par William James pour illustrer la doctrine qu'il a appelée « empirisme radical » — un concept qui a fait de lui le centre d'une nouvelle approche philosophique. Publié à titre posthume par son collègue et biographe Ralph Barton Perry en 1912, deux ans après sa mort. William James était aussi médecin.Nous soupçonnons que de nombreuses personnes ont glissé dans une sorte de monde appelé Covidie et y ont hissé le drapeau de la vérité, par un processus qui ressemble plus à une conversion religieuse qu'à l'adoption de nouvelles croyances qui restent ouvertes à l'examen critique. Comme l'a dit un jour le philosophe Ludwig Wittgenstein, certaines personnes se convertissent à une « image du monde » très différente, comportant leurs propres certitudes, pratiques et façons de parler.

Pour comprendre comment cela a pu se produire, il faut considérer les effets rapides et profonds du confinement de mars sur les aspects du monde qui nous importent de façon concrète. Des projets et des passe-temps déjà bien établis et intriqués les uns dans les autres ont soudainement été suspendus ou supprimés. Le travail s'est arrêté ou a radicalement changé. Au cours des mois qui ont suivi, nos habitudes de vie quotidiennes ont été remplacées par quelque chose de nouveau et d'inhabituel.


Le plus souvent, nos efforts pour faire face à de profonds bouleversements de vie et négocier l'instabilité impliquent de se tourner vers d'autres personnes pour obtenir des conseils, des orientations et un soutien. Lorsque cela fonctionne, le sentiment d'avoir perdu ce qui nous enthousiasme ou nous est agréable disparaît et notre sentiment de stabilité revient. Toutefois, touchés par le confinement et coupés de nombre de nos interactions sociales habituelles, ce type de soutien a été restreint. Constamment soumis au mantra « restez chez vous ; protégez le système de santé ; sauvez des vies », la variété et la spontanéité de notre vie sociale collective ont été remplacées par des applaudissements, des arcs-en-ciel, des points presse quotidiens du gouvernement, des graphiques sur les nouveaux cas et les décès, une surabondance de campagnes d'affichage nous enjoignant à garder nos distances, des flèches directionnelles sur les sols à l'intérieur et l'extérieur et un bombardement des médias sociaux. Puis sont venus les masques, la menace d'un Covid au long cours, la distanciation sociale dans les salles de classe, les prévisions inquiétantes d'une « deuxième vague » [puis d'une troisième... NdT], un ensemble de plus en plus élaboré de nouvelles restrictions, un système moniste et des appels à des phases de confinement/semi-confinement/déconfinement et on recommence.

Désormais, la peur du virus est le seul axe autour duquel tout gravite

Parallèlement à tout cela, il s'est produit une modification plus subtile et plus généralisée de la perception qu'ont beaucoup de gens sur la situation dans le monde. Le monde n'est plus aussi simple qu'il l'était autrefois. Tout n'est plus que méfiance et danger. Ce monde autrefois le théâtre de perspectives est aujourd'hui empreint d'un parfum d'effroi. Les personnes que nous pouvions autrefois croiser dans la rue avec un sourire ou un signe de tête sont aujourd'hui considérées comme des porteurs potentiels de maladies, qu'il convient de suspecter ou d'éviter.

Pour pouvoir se situer dans ce monde bouleversé, un nouveau système de règles, de projets, de pratiques et de passe-temps s'est mis en place. Désormais, la peur du virus est le seul axe autour duquel tout gravite, façonnant notre attention, nos préoccupations, nos conversations et nos activités. Pour beaucoup, le monde est entièrement différent, semblable à l'inévitable survenue d'un hiver qui doit être enduré avec une sinistre résignation.

Avec le temps, la Covidie resserre son emprise et éclipse toutes les autres préoccupations. Elle nous rappelle l'exemple donné par Ludwig Wittgenstein d'une culture dominée par la croyance en un Jugement dernier, une conviction exprimée « non pas par un raisonnement ou par un appel à des motifs ordinaires de croyance », mais par son rôle dans la « régulation » de tous les aspects de la vie. De même, la Covidie offre sur le plan interne un substitut simple et cohérent à la réalité plus compliquée et décousue dans laquelle nous vivions autrefois.


La réticence de nombreuses personnes à s'engager dans un débat sérieux peut être comprise en termes de transition vers ce monde différent, un lieu possédant dans son fondement ses propres croyances et règles comportementales. Le confinement fonctionne ; les masques réduisent la transmission ; la deuxième vague est une menace inacceptable qui doit être neutralisée.

Comme tout cela ne fait aucun doute, les questions relatives à la pertinence des preuves sont souvent réinterprétées en termes moraux et rejetées comme des actes irresponsables de « covidiotie ». Beaucoup parmi ceux qui habituellement soutiendraient davantage l'examen de solutions alternatives ou contesteraient la ligne officielle demeurent aujourd'hui étrangement silencieux. Le manque de réflexion critique est en outre alimenté par une méfiance à l'égard de ceux qui n'appartiennent pas à la Covidie.

Désormais, le drapeau de la vérité flotte sur la Covidie ; on ne saurait la remettre en question

Il est vrai que certains conspirateurs ne comprennent pas que les antennes 5G ne peuvent pas propager les virus, mais il y a aussi ceux qui posent des questions qui devraient réellement être perçues comme légitimes, comme celle de savoir si, compte tenu de leur coût humain, social et économique, une kyrielle de restrictions sociales s'avère proportionnée. Cependant, pour les personnes résolument ancrées en Covidie, de telles questions peuvent sembler tout aussi farfelues que celles de quelqu'un qui se demande sérieusement si le monde n'est pas simplement devenu cauchemardesque. Désormais, le drapeau de la vérité flotte sur la Covidie ; c'est un endroit que l'on ne peut pas questionner, mais c'est pourtant parce qu'il est là que les questions se posent.

Une telle chose pourrait-elle vraiment se produire ? Nous pensons que oui. Cela expliquerait certainement une curieuse scission des normes appliquées au Covid-19 par rapport à celles normalement appliquées dans d'autres cas, notamment en ce qui concerne les attitudes vis-à-vis du risque. Le monde a toujours été un endroit difficile à vivre. Notre sentiment de protection et de sécurité peut être brisé à tout moment par un accident, une maladie grave, une perte de capacités, un deuil, un mauvais traitement infligé par autrui, le chômage, un échec ou une humiliation. Et, quoi qu'il arrive, la mort finira par nous rattraper.

D'ordinaire, et pour la majorité d'entre nous, les risques auxquels nous sommes confrontés ne suscitent guère notre attention, et nous avons, dans un automatisme inconscient, plutôt tendance à les ignorer jusqu'à ce qu'ils frappent. Pourtant, et de manière un peu détachée, nous savons néanmoins que plus de 10 000 personnes meurent au Royaume-Uni quasiment chaque semaine, que nombre de ces décès sont évitables, que la grippe tue des milliers de personnes chaque hiver et que de nombreuses vies humaines sont constamment dégradées par la maladie, la pauvreté, la négligence et la cruauté. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière les décès et les souffrances causés par le virus, mais a en même temps éclipsé d'autres préoccupations. Oui, c'est vraiment horrible, mais les choses étaient déjà horribles avant. Faites la lumière plus largement sur la situation et vous constaterez qu'il en va de même pour bien d'autres aspects de la vie.

Nous vivons avec la grippe hivernale depuis de nombreuses années, mais le devant de la scène est occupée par le Covid-19

Même en admettant que le Covid-19 représente pour de nombreuses personnes un risque nettement plus important que — par exemple — la grippe, il subsiste dans les deux cas une curieuse déconnexion entre les attitudes à l'égard du risque. Les décès dus à la grippe hivernale font partie intégrante de la vie depuis de nombreuses années, tandis que le Covid-19 occupe le devant de la scène. Ce qui aujourd'hui semble différent, c'est que les règles, les normes, les pratiques, les valeurs et les attitudes propres à la Covidie sont, à des degrés divers, en rupture avec le contexte plus large de la vie humaine.

On pourrait répondre que nous aurions dû dès le départ nous soucier de la grippe et prendre il y a longtemps davantage de précautions avec des mesures d'hygiène faciles à mettre en œuvre. C'est vrai, et il y a des leçons à en tirer. De même, il y a de bonnes raisons de suggérer qu'il faut faire plus pour lutter contre la septicémie.

Mais que se passerait-il si nous éliminions toute l'incohérence en prenant les normes appliquées au Covid-19 et en les appliquant à toute autre forme de risque ? Le monde social finirait par être perçu comme une menace globale, un univers hostile dans lequel la vie serait intolérable.

La vie humaine est pleine de risques, mais nous les gérons en émettant des jugements façonnés par des notions de prépondérance et de proportionnalité ancrées dans le contexte plus large de notre monde social. C'est la raison pour laquelle il est fondamental de comprendre et de remettre en question la décontextualisation généralisée qui accompagne le Covid-19. Toutefois, l'ampleur de ce défi ne doit pas être sous-estimée.


Lorsque d'une manière ou d'une autre le fossé semble trop vaste pour permettre au débat critique d'être amorcé, lorsque vous êtes frappé par le sentiment étrange de rencontrer une perspective totalement étrangère, alors c'est peut-être que ces personnes sont vraiment d'un autre monde.







 
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